N° 876 | du 13 mars 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 13 mars 2008

La maladie psychique a une parole

Joël Plantet

Comme en 2003, les salons de l’Hôtel de ville parisien se sont ouverts aux usagers de la santé mentale. De plusieurs pays, des personnes souffrant de maladies psychiques sont venues s’exprimer, et s’organiser

Certes, tout individu a le droit à une vie digne et au respect en tant que personne à part entière, mais comment arriver dans les faits à l’égalité de traitement inscrite dans la loi de février 2005 ? Organisé par l’association d’usagers de la santé mentale Advocacy, le troisième forum européen pour une politique citoyenne en santé mentale — composé d’ONG et d’associations françaises ou européennes — s’est tenu à Paris du 27 au 29 février [1] . D’atypiques espaces d’expression, d’échanges et de travail entre usagers et professionnels de la santé mentale (une grande majorité d’usagers) ont clairement proposé de combattre l’exclusion dont sont victimes les personnes en situation de handicap psychique.

Anglo-saxon, le terme advocacy avait été défini par ses promoteurs comme un mode d’aide à l’expression de personnes s’estimant victimes d’un préjudice et insuffisamment respectées par leurs interlocuteurs institutionnels. Une sorte de médiation sociale introduisait un tiers « amplifiant la demande du patient usager sans parler à sa place. » En cours dans plusieurs pays d’Europe du Nord, le concept s’est frayé un chemin en France depuis une bonne dizaine d’années. En 1998, la commission de Bruxelles avait accordé un financement à Advocacy-France, dont la démarche était inscrite dans un programme européen intitulé Développement de l’accessibilité au recours en santé mentale.

Plusieurs espaces conviviaux citoyens (ECC) ont vu le jour, à la suite de celui de Caen, fonctionnant depuis mai 2001 et assurant de nombreuses activités, allant de l’organisation de repas à la préparation d’une émission ou d’un débat, en passant par toutes sortes d’activités créatrices ou de sorties culturelles… « Le projet s’adresse à toute personne souffrant d’exclusion, d’isolement et de ségrégation, qu’elle fréquente ou non par ailleurs des structures de soin, de milieu protégé ou d’accueil pour personnes handicapées et/ou inadaptées », précisait le document fondateur. Aujourd’hui, d’autres ECC ont éclos à Paris, en Normandie, à Perpignan ou Grenoble… Leur publication, Le Mégaphone (porte-plume des porte-voix) retranscrit régulièrement — 31 numéros à ce jour — la vie de ces espaces colorés.

« Créer un pas de côté qui ouvre un espace de transformation sociale »

Dans cet étonnant forum, étaient joyeusement représentés de nombreux groupes d’entraide mutuelle (GEM) aux noms souvent lyriques (« L’Écharpe d’Iris », « À Plaine vie », « La vague à l’âme » ou « L’Étoile polaire »…). Au plan mondial, le réseau des (ex) utilisateurs et survivants de la psychiatrie (network of (ex-) users and survivors of psychiatry, ENUSP, dont Advocacy fait partie) était lui aussi partie prenante. Des contacts avec des homologues toscans, finlandais, irlandais, sénégalais ou luxembourgeois s’y sont consolidés…

À l’échelon européen, une représentante de la Commission viendra dire en tribune que les questions les plus récurrentes sont celles de l’éducation, de la sensibilisation du grand public à la maladie psychique et de la formation, alors même que plusieurs articles de la Convention internationale des droits des personnes en situation de handicap interdit dans les textes les discriminations. La Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), pour sa part, confirme ce déplorable état des lieux : l’année dernière, sur 6222 réclamations traitées, 1400 — soit 22 % — ont concerné des questions de handicap et de santé, la moitié d’entre elles évoquant une discrimination à l’emploi…

La deuxième journée a proposé des parcours de découvertes, forums de discussion, activités d’expression, tous animés ou co-animés par des personnes en situation de handicap._ Un arbre à palabres, un « psychotron », différents autres divertissements (dont un jeu de l’oie citoyen) ont invité à leur manière à déjouer les pièges de la discrimination. L’imagination était là, vivante et vibrante, et les jeunes professionnels aussi, l’école d’éducateurs d’Aubervilliers assurant (excellemment) la logistique des trois jours de la manifestation.

Il s’agit bien, en référence à la définition du Parlement européen, de « créer un climat favorable à la valorisation des différences, au respect du droit, à la protection contre la discrimination ». Droits d’expression, de circulation, droit au travail ou au logement individuel, droit à l’intimité restent encore à conquérir. Il s’agit même, pour les organisateurs, d’« inverser les attendus traditionnels de chacun, autant ceux des politiques, des professionnels, que des acteurs militants et des personnes discriminées […], de créer un pas de côté qui ouvre un espace de transformation sociale ». L’idée est bien de rendre la personne, même souffrant de troubles psychiques, actrice de sa propre vie : un intervenant a ainsi évoqué la timide mise en place de « psytrialogues », échanges entre patients, entourage et soignants. Au final, la parole de personnes qui n’ont pas l’habitude d’être écoutées a pu être entendue (un film sera tiré de l’événement). En somme, une belle entreprise de dé-stigmatisation.


[1Advocacy- France - 5 place des Fêtes - 75019 Paris. Tél. 01 45 32 22 35