N° 769 | du 13 octobre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 octobre 2005

La maison Jean Bru est devenue un véritable laboratoire

Propos recueillis par Monique Castro

Il faut que les éducateurs soient soutenus, qu’il y ait beaucoup de supervision et de balises, précise Marceline Gabel, conseillère technique honoraire, consultante à l’ONED (Observatoire national de l’enfance en danger)

La maison du docteur Jean Bru accueille exclusivement des filles victimes de violence sexuelle, est-ce bénéfique de les regrouper au sein d’un même établissement ?

Au tout début, la question s’est posée. Moi, j’étais contre. Il y a en France une sectorisation pédopsychiatrique qui prend en charge les enfants où qu’ils se trouvent, pourquoi les regrouper loin de chez eux alors qu’on doit faire tout un travail autour de la famille ? Quand j’ai quitté le ministère, je me suis rendue à Agen pour voir ce que ça donnait : incontestablement, c’est positif mais à certaines conditions. La maison Jean Bru est devenue de fait un véritable laboratoire. Les débuts ont été très difficiles, il ne suffit pas d’avoir quatre murs, des éducateurs et un directeur pour qu’un projet, avec des enfants présentant de tels symtômes, fonctionne. Il faut que les éducateurs soient soutenus, qu’il y ait beaucoup de supervision et de balises. Il fallait un homme comme Michel Louvet à la tête de la maison, quelqu’un qui représente la loi. La maison d’Agen est riche de dix ans d’expérience et mûre pour aborder le problème des garçons.

Vous pensez ouvrir une maison semblable pour les garçons ?

Oui, probablement à Lyon. Pour les garçons victimes d’abus sexuels, les conséquences sont souvent graves. Non qu’ils réitèrent systématiquement ce qu’ils ont vécu, mais disons qu’ils peuvent avoir plus facilement tendance à passer à l’acte adolescents ou plus tard à l’âge adulte.

Justement comment parvient-on à se reconstruire après un inceste ?

Tout dépend à quel âge l’inceste a eu lieu, si ça s’est passé une fois ou si cela a duré plusieurs années et surtout si les petites victimes ont éprouvé du plaisir, ce qui entraîne une certaine culpabilité. Mais, cette culpabilité n’est pas seulement due à la jouissance, il y a aussi la culpabilité d’avoir pris la place de la mère ou celle d’avoir été choisie parmi la fratrie. Pour se reconstruire certaines ont besoin de thérapie, parfois à un rythme soutenu, parfois plus espacé, d’autres n’en n’ont pas besoin et parviennent très bien à construire une vie, à avoir des enfants et une sexualité normale.

On peut s’interroger sur le sens de vouloir faire parler les victimes à tout prix, c’est parfois en parlant que les traumatismes apparaissent. Quand je travaillais au ministère on avait demandé à un échantillon de femmes si elles avaient subi des agressions sexuelles dans leur enfance et si elles en avaient parlé autour d’elles. On s’est aperçu que de nombreuses femmes en avaient été victimes et n’en avaient jamais parlé, ce qui ne les avaient pas empêchées de mener une vie sexuelle et sociale normale et d’avoir des enfants.

Ces agressions sont souvent le fait des pères, les mères n’ont pas de doutes ?

La plupart du temps, quand les mères apprennent cet inceste, elles sont abasourdies et engagent aussitôt une procédure de divorce. Il arrive que certaines sachent inconsciemment, mais cela leur paraît tellement monstrueux qu’elles se le cachent à elles-mêmes. D’autres plus rares savent et laissent faire voire participent. Car il ne faut pas oublier que les mères elles-mêmes abusent de leur fils ou de leur fille. Longtemps, sous la pression des mouvements féministes, on s’est bandé les yeux, on pensait que seul l’homme pouvait abuser sexuellement son enfant : la femme aussi.

Des associations de victimes aimeraient voir l’inscription de l’inceste dans la loi, où en est-on ?

Je pense que c’est une affaire close, que cette inscription n’aura pas lieu car elle ne changerait rien. En France, nous croulons sous les millefeuilles législatifs, ce n’est pas la peine d’en rajouter, tout est déjà dans le code : le viol est puni et les peines sont alourdies dès lors qu’il est commis par une personne ayant autorité sur l’enfant. Bien sûr, les victimes aimeraient que le mot inceste figure dans le code et ça se comprend. Mais cela compliquerait aussi beaucoup les choses : dans les familles recomposées où commence et s’arrête l’inceste ?


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