N° 647 | du 19 décembre 2002 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 19 décembre 2002 | Jacques Trémintin

La libération des enfants

Alain Renaut


éd. Calmann Levy, 2002 (396 p. ; 24 €) | Commander ce livre

Thème : Droits de l’enfant

« Jamais sans doute les relations au monde de l’enfance n’ont été aussi complexes qu’aujourd’hui » (p. 7). commence d’emblée l’auteur dont l’ambition est de retracer l’histoire des représentations de l’enfance et de leur transformation. C’est que l’enfant est à la fois identique aux plus âgés, tout en étant différent d’eux. Dans l’ancienne société, les âges étaient divisés en sept catégories correspondant aux sept planètes alors connues. L’éducation consistait surtout en une initiation devant permettre à chacun de trouver sa place dans un ordre conçu comme éternel, dans un cadre immuable. Le monde moderne a commencé à émerger dès lors que se sont affirmées l’individualité et la capacité de chacun à déterminer sa propre trajectoire. Ce processus très lent, progressif et qui n’est pas encore achevé, trouve ses premières esquisses, au IXe siècle, dans le débat sur les oblats : ces enfants abandonnés et recueillis par l’église étaient-ils tenus de rester moine quand ils devenaient adultes ?

La réponse sera donnée six siècles après par un Pic de la Mirandole qui affirmera que tout homme doit choisir librement sa place dans la hiérarchie des êtres. La question de la place des enfants a toujours constitué un point de repère dans la progression de la modernité. Longtemps considérés comme pervertis par le péché originel et devant donc être redressés, la dynamique des Lumières les inscrit comme promesse de rendre l’homme majeur en le faisant accéder à l’autonomie. Erasme affirme que seule l’éducation permet de l’arracher à la séduction de l’immédiateté. Hobbes remettra en cause une autorité paternelle à laquelle il dénie toute apparence de naturel. Locke ne reconnaîtra aux parents le pouvoir de décider à la place de leur enfant que pour lui permettre de devenir un être libre. Et Rousseau revendiquera que « respecter l’enfant, c’est ainsi le traiter comme une fin en soi, et non pas comme un simple instrument au service du devenir homme » (p.290).

Aujourd’hui, l’enfant appartient virtuellement à la communauté des égaux capables d’indépendance, mais est encore inapte à en faire partie. La responsabilité de cette communauté tient dans la capacité de lui permettre d’y accéder. D’où le paradoxe de limiter l’accès de l’enfant à l’égalité pour préserver les possibilités d’une relation éducative sans pour autant induire une régression vers un autoritarisme ancien. La Convention internationale des droits de l’enfant a été l’occasion de relancer la polémique entre les partisans de la libération des enfants (reconnaissance des droits en tant qu’être humain) et les partisans de sa protection (ne pas les traiter comme des adultes mais respecter leur spécificité). Mais l’expression de leurs droits et de leurs obligations sont-ils finalement plus importants que la contrainte faite à tous les adultes de se soumettre à un certain nombre de devoirs à leur égard ?


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