N° 881 | du 17 avril 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 17 avril 2008

La formation, malade de la gratification des stages

Joël Plantet

La concrétisation d’une bonne idée – celle d’indemniser les stages des étudiants en travail social – révèle en réalité de multiples inégalités. Des lieux de stages ont gelé leur accueil, les instituts de formation s’inquiètent, les futurs professionnels sont dans la rue

Jeudi 3 avril, Montparnasse sous le soleil. Des centaines d’étudiants en travail social, venant de quinze centres de formation, convergent jusqu’à la direction générale de l’action sociale (DGAS) de Paris. On croise quelques syndicats (Sud, FSU, CNT). Une récente disposition législative (décret du 31 janvier dernier et circulaire du 27 février) stipule que les stages en travail social de plus de trois mois doivent être « gratifiés » à hauteur de 398,13 € par mois. A priori, c’est une bonne nouvelle. Mais tous n’y ont pas droit et le secteur public n’est pas concerné par la mesure…

Cinq jours plus tôt, les représentants de treize centres de formation avaient listé — en présence de Génération précaire, soutenant le mouvement — leurs revendications : financement d’État, pas de distinction entre public et privé, pérennité des formations en alternance, égalité pour tous les étudiants (les niveaux IV en sont exclus), création d’une charte du stagiaire. Après l’association française des organismes de formation et de recherche en travail social (AFORTS) et le groupement national des instituts régionaux (GNI), la fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE) s’est elle aussi associée, le 7 avril dernier, à « l’inquiétude légitime que les professionnels, les centres de formation et leurs instances représentatives, les étudiants en formation, manifestent ».

La mobilisation enfle. Le 4 avril, une manifestation de travailleurs sociaux avait lieu à Saint-Brieuc, avec sitting à la préfecture (délogé par les forces de l’ordre). Le 7 avril, quelques dizaines d’étudiants en travail social (en majorité des éducateurs en formation) de Rennes investissaient la direction régionale des affaires sanitaires et sociales (DRASS), avant d’en être également éjectés par la police… et de bloquer l’entrée du conseil général d’Ille-et-Vilaine (qui, le 8, soutiendra la revendication contre la disparité privé/public et l’idée d’une gratification dispensée par les instituts de formation).

Les étudiants dénoncent les discriminations en regard du statut, mais réclament aussi le fait que la gratification soit attribuée par un organisme indépendant du lieu de stage « pour ne pas créer un rapport d’employés à employeurs. » Les travailleurs sociaux en formation du pôle sanitaire et social de Lorient dénoncent carrément, eux, la circulaire du 27 février et réclament l’instauration d’un statut spécifique des travailleurs sociaux en formation. Estimant que la gratification « met en danger le statut du stagiaire » et implique « la modification des critères d’évaluation du stage », ils la jugent discriminatoire et en refusent l’idée même. Un collectif de l’institut de recherche et de formation à l’action sociale (IRFASE), un autre de l’institut de formation, de recherche et d’animation des métiers éducatifs et sociaux (IFRAMES) et d’autres centres s’organisent.

Les responsables de structures se mobilisent

De même les responsables de structures s’inquiètent : ainsi, l’association des directeurs certifiés (ADC) a-t-elle exprimé son « désaccord » dans un courrier au ministère et à la DGAS, en demandant l’extension de la gratification « à l’ensemble des diplômes préparés et à l’intégralité des terrains de stage ». De son côté, la fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services des secteurs sanitaire, social et médico-social sans but lucratif (FNADES) et l’association nationale des cadres du social (ANDESI) ne veulent pas « laisser les gestionnaires d’établissements batailler individuellement pour négocier la charge nouvelle induite par des gratifications de stagiaires. »

Fin mars, la DGAS avait pourtant assuré à deux fédérations d’employeurs que les DDASS et les DRASS prendraient en charge cette gratification… Les formateurs ne sont pas en reste. Le 3 avril devant la DGAS, ils étaient quelques dizaines, toutes formations confondues, à soutenir les revendications des étudiants reçus en délégation : financement pour la gratification pour tous, maintien et valorisation de l’alternance comme principe de formation en travail social.

Mais la délégation reçue n’en était pas sortie satisfaite, loin s’en faut. Affirmant que le problème de la gratification serait résolu pour les établissements privés relevant d’un financement par la Sécurité sociale ou subventionnés par l’Etat, les représentants de la DGAS n’avaient pas abordé la question de la précarité : les travailleurs sociaux en formation préparant un diplôme de niveau IV restent exclus, ainsi que toutes celles et ceux qui effectuent leur stage dans le secteur public. Le 9 avril, un nouveau rassemblement avait lieu devant la DRASS de Paris pendant que les directions des centres de formations étaient reçues, sans grand résultat là non plus. Le surlendemain 11 avril, une réunion nationale devait faire le point à l’IRTS Montrouge. L’affaire n’est pas close.