N° 1103 | du 25 avril 2013 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 25 avril 2013

La cohésion sociale malmenée

Joël Plantet

Une triple crise morale, économique et politique secoue le pays, parfois qualifiée de séisme. Celle-ci concerne également les travailleurs sociaux, en première ligne, censés apporter eux aussi des réponses, au moins à l’urgence.

Bien avant l’explosive affaire Cahuzac, les alertes s’étaient multipliées, en provenance de nombreux observateurs qualifiés : ainsi le Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, avait pointé en 2010 les symptômes d’une dépression collective, alimentée par un pessimisme ravageur et une anxiété chronique. Une France frappée de « déclinisme », une société de défiance mue par le sentiment de vivre dans un pays profondément injuste, avec la peur du présent, de l’avenir, de l’autre, du chômage, chevillée au désespoir… Progression du populisme, fracture avec les élites, absence de projet ou de vision commune de la société étaient signalés comme en hausse dans les différentes enquêtes. Déjà, dix ans plus tôt, l’ouvrage du sociologue français Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi, avait rencontré un succès inattendu. L’auteur y analysait les interactions de l’état psychique de l’individu avec une société en proie à de profondes mutations.

En ce début d’année, deux enquêtes d’opinion ont enfoncé le clou ; le baromètre de la confiance politique (Cevipof) et France 2013 : les nouvelles fractures (fondation Jean Jaurès/IPSOS) ont fait état à leur tour de « morosité », de « méfiance » et de « lassitude ». L’immigration ? De moins en moins bien supportée ; l’islam ? « non compatible avec les valeurs de notre société » ; l’avenir des jeunes ? Moins de chances de réussir que leurs parents dans la société de demain… La classe politique ? Corrompue. Les rapports de celle-ci avec le citoyen de base ? Indifférence et mépris. Certains historiens se sont dit interrogés par la résurgence de stéréotypes ayant marqué les années trente. La France a peur de tout, du présent, de l’avenir, de l’autre, du chômage.

Les inégalités sociales et les discriminations croissent de plus en plus

Ces sonnettes d’alarme auraient pu être entendues. Mais de fait, quid de l’atmosphère d’aujourd’hui ? La mise en examen de Nicolas Sarkozy, les innombrables promesses non tenues, une égalité républicaine de plus en plus remise en cause, des évasions fiscales en tout genre, les récentes affaires Cahuzac et Guérini, les dérapages racistes et les invectives, voire les insultes des politiques faisant office de débat public… Aujourd’hui, on entend parler avec effroi de « séisme démocratique ». Un sondage récent démontre que 76 % des Français n’ont plus aucune confiance dans les responsables politiques et la qualité de la démocratie en France. Les cotes de confiance des édiles s’effondrent spectaculairement.

Autre sondage alarmant : plus de la moitié des Français (55 %) jugent la classe politique corrompue, et ce sentiment est encore plus appuyé dans la tranche d’âge des 25-34 ans. Nous pouvons alors penser que les traces laissées par ce climat seront au moins autant sociétales que politiques… En effet, dans ce contexte ressenti comme déliquescent, quid du vote des adolescents et des enfants dans cinq ans ou dix ans ? La morale laïque, chère au ministre de l’Éducation nationale, sera-t-elle suffisante pour pallier ces dégâts ? Il est fort à parier que les rustines du genre des déclarations de patrimoine des élus n’y suffiront pas.

Alors que les inégalités sociales et les discriminations croissent, que la pauvreté s’étend, que le marché du travail se détériore, la cohésion sociale peut-elle se planifier ? Il s’agit d’inventer maintenant des dispositifs sociaux, institutionnels, collectifs pour rétablir du lien. Des solidarités nouvelles doivent émerger d’urgence. Elles sont le plus souvent portées par les associations et travailleurs sociaux, souvent doués pour l’innovation. Ceux-ci ne se seront jamais aussi justement dénommés les hussards de la République.