N° 773 | du 10 novembre 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 10 novembre 2005

L’urgence sociale est-elle urgente ?

Joël Plantet

Le premier forum européen de l’urgence sociale, fin octobre à Paris, a comparé les difficultés rencontrées par les métropoles : logement, chômage, fragilisation des liens sociaux et familiaux, accélération des flux migratoires… Centrale, la question du logement prend une acuité particulière en France

Récemment, une Équipe de recherche sur les inégalités sociales (ERIS) avait mis en lumière le phénomène NIMBY [« not in my back yard » = « pas dans mon jardin »] dans une enquête effectuée en France auprès de la population vivant à proximité de centres d’accueil et d’hébergement d’urgence. Les réactions recueillies étaient pour la plupart paradoxales et ambiguës, parfois empreintes de misérabilisme. Globalement, il y avait rejet [1].

Créée en 1989 et comptant aujourd’hui 70 organisations représentant vingt pays, la fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri (Feantsa) développe un certain nombre d’activités : lobbying auprès des institutions européennes, recherche et échanges transnationaux, mise en réseau [2] … Dans son dernier rapport, le réseau donnait quelques indications : dans la plupart des pays, le profil récurrent d’une personne en situation d’urgence sociale est celui d’un homme seul, entre trente et soixante ans, avec un problème fréquent de dépendance à l’alcool. Toutefois de nouveaux profils font leur apparition — femmes, jeunes et enfants, personnes venant d’institutions (prisons, orphelinats, hôpitaux psychiatriques) —, part grandissante de travailleurs pauvres et de migrants…

Un état des lieux de l’Observatoire européen sur le sans-abrisme, coordonné par la Feantsa fin 2004, a fait le tour des politiques en matière d’exclusion du logement. « Dans la majorité des pays », y était-il implacablement relevé, « la décentralisation des responsabilités vers les collectivités territoriales et le manque corollaire de leadership national entravent l’émergence d’une approche mieux coordonnée de développement des politiques ».

Le logement reste une question majeure

La fédération préconisait quelques améliorations à différents niveaux : d’une part, les autorités publiques « devraient adopter des approches intégrées et à long terme, pour intervenir dans l’urgence et envers l’exclusion liée au logement ». D’autre part, la situation requiert, selon l’étude transnationale, une « remise en cause » du secteur associatif : « une meilleure coordination voire un partenariat » entre associations, de même qu’une « alliance entre les différents services publics et les associations de terrain » étaient vivement recommandées. « En somme », résumait la fédération, « la question essentielle des différents acteurs dans le domaine de l’urgence est de savoir si les dispositifs mis à l’œuvre s’inscrivent dans un cadre plus étendu et plus intégré qui comprend le travail de prévention ainsi que celui d’accompagnement vers l’insertion après que la situation d’urgence ait été résolue ».

C’est ainsi que ce premier forum européen de l’urgence sociale — réunissant 500 professionnels issus des 25 pays membres de l’Union européenne, dont de nombreux élus — a pu voir la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), la fondation Abbé-Pierre ou la Feantsa voisiner avec la Sncf, Sonacotra et même la police avec sa brigade d’assistance aux personnes sans-abri (Bapsa)… Quelques associations « historiques » (Aurore, ou Arfog) y tenaient également stand. Vingt-quatre ateliers sur sites ont traité dans différents lieux ad hoc d’inconditionnalité de l’accueil, de culture/insertion, de participation, de domiciliation, de jeunes en errance, etc.

Au final, il apparaît que le logement reste une question majeure, qualifiée de « première cause apparente » par la Feantsa : crise du marché, pénurie de logement social, coût des charges de plus en plus élevé… Le 27 octobre, un colloque d’un type nouveau provoqué par le syndicat CFDT réunissait le président d’Emmaüs, Martin Hirsch, le ministre de la Cohésion sociale et du Logement, Jean-Louis Borloo, et le secrétaire général du syndicat, François Chérèque. Pour celui-ci — reconnaissant que le logement, pour la première fois, devenait « chantier à part entière de l’action revendicative » —, ce sont 900 000 logements « économiquement accessibles » qui font actuellement défaut, dans un cadre d’absence d’anticipation des besoins et de frilosité des élus [3]. Et pendant ce temps-là, l’actualité continue largement d’illustrer l’urgence : le 28 octobre, la fondation Abbé-Pierre demandait d’enrayer « la hausse spectaculaire des expulsions locatives ».


[1ERIS - École normale supérieure - 48 bd Jourdan - 75014 Paris. Tél. 01 43 13 63 53. Responsable de l’enquête : Marie Loison (loison@iresco.fr)

[2FEANTSA - 194 chaussée de Louvain - 1030 Bruxelles - Belgique. Tél. 32 2 538 66 69

[3Voir Le ghetto français – Enquête sur le séparatisme social, Éric Maurin, éd. du Seuil, 2004