N° 691 | du 18 décembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 décembre 2003

L’unité d’insertion aux métiers de la mer

Emmanuelle Stroesser

Thèmes : Insertion, Entreprise d’insertion

En se servant des valeurs éducatives du milieu maritime, une petite équipe d’adultes apprend à des jeunes en difficulté à s’insérer professionnellement. Enquête sur une initiative qui ne fait pas de vague mais qui a le vent en poupe

« L’unité d’insertion aux métiers de la mer » [1] s’est installée à deux pas du vieux port de La Rochelle, dans une maison en bois, auparavant dédiée aux éclusiers. De l’entrée, on aperçoit les mâts des voiliers mouillant dans les bassins… Plus qu’un symbole pour cette activité éducative de jour, créée en janvier 2002 par la direction départementale de la protection judiciaire de la jeunesse de Charente-Maritime.

L’objectif était de lancer une action attractive pour des adolescents de 16 à 18 ans faisant l’objet d’un suivi éducatif suite à un placement judiciaire ou une mesure administrative de l’aide sociale à l’enfance du conseil général. Les jeunes sont accueillis sur l’année, en journée, de 9 à 12 h et de 14 à 17 h. Mais il s’agissait « d’aller plus loin qu’un simple suivi éducatif », souligne l’initiateur du projet, Sylvain Bouillaguet, conseiller technique à la DDPJJ. Partir des vertus éducatives du milieu maritime pour aboutir à un mieux-être personnel et une insertion professionnelle des jeunes, voilà l’ambition.

« Le jeune est ici pour une orientation professionnelle, mais notre souplesse de fonctionnement nous permet toutes les possibilités pendant son parcours », explique Christian Michou, responsable de l’unité et par ailleurs professeur technique. « L’équipe est composée de quatre personnes issues de quatre milieux différents : un éducateur, deux animatrices et moi, professeur technique PJJ. Cela nous permet d’aller au-delà du niveau éducatif ou professionnel », enchaîne Christian Michou. « On a un objectif d’insertion à la fois très large et très individualisé, tout est envisageable  », relance Laurent Chamoird, éducateur.

«  Laurent est là pour sentir les choses, mais il ne se lance pas dans un travail éducatif. On a besoin d’un éducateur ici, mais on a bien repéré les compétences de chacun », assure Christian Michou. « On fait un gros travail auprès des familles et des référents éducatifs, mais on n’entre pas dans la problématique pure et dure du jeune. On intervient par rapport à l’unité. On est dans l’accompagnement du projet avec le jeune », confirme Laurent Chamoird. « Laurent a de la bouteille, moi j’ai une barrique ! Réussir à intervenir sans empiéter sur le travail des autres, ça ne s’écrit pas, c’est de la sensation, et j’ai la sensation que l’on maîtrise ça », apprécie Christian Michou.

À partir de l’envie de ces jeunes en grande difficulté, en échec répété, l’équipe va travailler sur la confiance et les sensibiliser à de nombreux métiers afin d’amorcer la construction d’un parcours. « Ici, le jeune a le choix de venir. D’emblée la relation est différente car on n’est mandaté ni par un juge ni par un service. Le travail s’avère pour nous plus clair et plus sain à la base », commente Laurent, qui met ainsi en balance ses années d’expérience d’éducateur en foyer d’hébergement.

L’autre « chance », c’est « la voile », « la pièce maîtresse du support éducatif », résume Christian Michou. Tous les quinze jours, les jeunes font une sortie d’une journée en mer. « Que l’on aime ou non la pratique de la voile, personne n’est insensible au spectacle de l’eau. C’est un support extraordinaire, avec une connotation romantique, qui porte à l’évasion de chacun », poursuit-il. Rapidement, le jeune doit passer par des obligations pour avancer personnellement et faire avancer, en l’occurrence, le bateau. L’impact éducatif de l’apprentissage de la voile se mesure alors. « Un bateau est un cadre très fermé au niveau des repères où le jeune ne peut pas ne pas faire. Il y a une nécessaire prise de conscience individuelle au niveau collectif que chacun est un maillon… et peut être un maillon faible. Ce n’est pas rien de faire constater ça aux jeunes. Ils ont besoin d’avoir l’esprit de corps, d’équipe, de retrouver confiance en eux », argumente Christian Michou. Voilà pour la théorie, reste la pratique…

« Les jeunes sont individualistes. Or sur un 9 mètres, si l’un s’occupe des vêtements, il doit le faire pour tout le groupe, il est donc obligé d’être responsable pour les autres. C’est pareil pour la nourriture. Responsabiliser sur ces petites choses les oblige à penser aux autres », détaille Sophie Gilibert, animatrice de l’activité voile. «  Pour autant ce n’est pas gagné », sourit-elle. « Leurs premières réactions sont des réactions de défausse : « Fais-le toi » ou « Pourquoi je le ferais pour lui ? » ou encore « Quel intérêt à être trois pour préparer la grande voile ». Et puis, petit à petit, leurs comportements évoluent car ils voient que cela a un effet. Ils réalisent que c’est effectivement plus simple de préparer une voile à trois que seul », raconte-t-elle.

« C’est important de travailler sur ces contraintes avant la mise en pratique dans le cadre de stages professionnels », reprend Laurent Chamoird. « Grâce à la voile, on évalue les comportements et à chaque instant on peut mettre en place un maximum de choses avec le jeune pour avancer sur son projet professionnel et personnel ». Que le temps soit au beau fixe ou houleux, toute sortie en mer s’avère riche. «  Même les plus durs, quand ils ont peur de quelque chose qu’ils ne savent pas gérer, le vent, la pluie… ils sont à fleur de peau et se découvrent. Quand ils reviennent à quai sain et sauf, ils lèvent les bras au ciel et disent, j’ai vaincu l’Everest ! Tout ça les fait avancer », s’enthousiasme Laurent Chamoird. « Certains vont se surpasser. À terre, pour régler un souci, ils auraient fait le coup de poing. En mer, il y a un état d’esprit : on s’engueule pour dire les choses au lieu de frapper en premier », ajoute Sophie. « Et puis il y a le respect des adultes, c’est essentiel », souligne-t-elle. « Nous sommes nécessaires à la marche du bateau et cela se ressent sur les relations que l’on peut avoir avec eux ».

Titulaire d’un brevet d’éducateur sportif, spécialité voile, Sophie travaillait depuis deux ans à la PJJ pour entraîner des jeunes qui devaient participer au Tour de France à la voile. « J’ai l’habitude de la navigation avec ces jeunes. La seule différence c’est qu’ici, on les a à l’année », précise-t-elle. « C’est toujours super de les voir s’étonner sur le bateau et porter un autre regard sur la mer », confie-t-elle.

Autour de la pratique de la voile, se greffent d’autres activités comme aller à la station météo avant une sortie, à la capitainerie, s’informer sur les marées, apprendre à reconnaître les balises etc. Bref savoir comment tout fonctionne. « Cela leur permet d’avoir des pré-acquis s’ils font ensuite un stage en voilerie ou dans une entreprise similaire », commente Sophie Gilibert.

La diversité et l’alternance d’activités sont un principe pour garder la motivation des jeunes. Hormis la voile donc, les jeunes mènent des tâches plus intellectuelles voire scolaires (même si le mot est banni), autour de la citoyenneté, du patrimoine, etc. Une autre animatrice, Virginie, encadre et organise avec Christian Michou ces temps-là. Le premier semestre est donc plutôt centré sur le travail collectif pour fonder le groupe. Il permet d’aller plus loin au second semestre dans l’individuel, en fonction des projets de chaque jeune, avec le démarrage des stages en entreprise notamment.

L’unité s’est pour cela assurée le soutien d’un réseau d’entreprises. « La quasi-totalité des professionnels contactés est prête à recevoir les jeunes pour des visites et la plupart sont partant pour les accueillir en stage », note Laurent Chamoird qui a essayé de toucher tous les métiers de la mer pour offrir une palette la plus large possible de choix : de l’électricité à la menuiserie en passant par la fabrication des moteurs, les chantiers navals, l’ostréiculture, la pisciculture, etc.

Des contacts ont également été noués avec des lycées professionnels. « L’an dernier, un jeune était attiré par la météorologie. Mais on sait que cela requiert des études poussées. Même s’il ne s’agissait pas de l’embarquer dans l’idée d’en faire son métier, cela ne devait pas l’empêcher de voir lui-même les spécificités de ce métier. Il a fait un stage de deux jours. Cela lui a permis de répondre à ses questions et de réaliser, par lui-même, que ce ne serait pas si facile », relate Laurent qui se partage avec l’autre animatrice le suivi des jeunes pendant leurs stages. La durée du stage est fonction du projet (découverte, approfondissement…). Là encore, le mot d’ordre est la souplesse. « Un jeune a effectué trois stages dans la même entreprise, en observation. Il effectue actuellement un nouveau stage mais cette fois de deux mois pour vérifier ses motivations. Tout cela se fait par palier », illustre Laurent.

L’unité d’insertion aux métiers de la mer a repris son activité le 8 septembre. Un seul des trois jeunes inscrits l’an dernier a souhaité poursuivre. Il devait être rejoint par au moins deux nouveaux adolescents courant septembre. L’équipe a dû en refuser un autre, trop jeune (14 ans) pour être mis en situation professionnelle et avec un écart d’âge trop important avec les autres adolescents (18 ans). « Si nous réussissons à accueillir 5 jeunes cette année, je considérerais que nous avons bien travaillé. Il faut prendre le temps de lancer cette activité, de la faire connaître », estime Christian Michou qui savoure ce luxe d’avoir le temps et les moyens pour cela, grâce au soutien de la PJJ et du conseil général.

Sur les deux jeunes qui ont « testé » l’unité l’an dernier, l’un n’a pas souhaité poursuivre, l’autre n’était « pas assez motivé » aux dires de l’équipe. « On souhaite un engagement du jeune. Qu’il dise, j’ai envie, même si cela ne suffit pas à tout dépasser », commente Christian Michou. « On a besoin de leur implication », renchérit l’éducateur. Leur implication sera d’ailleurs renforcée cette année avec la réunion hebdomadaire d’évaluation collective et individuelle. « On va davantage les solliciter au niveau de la parole », explique Christian Michou. « S’auto évaluer c’est déjà être capable de faire sauter une soupape. Il est important que le jeune puisse restituer sa vision. Ce sera un moment qui sera souvent dur pour nous mais indispensable afin d’ouvrir d’autres portes. Ce sont des moments forts à venir », s’impatiente Christian Michou.

Ces réunions n’avaient pu être testées l’an dernier, l’équipe n’ayant été au complet qu’en avril. Ce sera l’un des changements introduits pour améliorer ou compléter le travail. Autre changement, le rythme des sorties en mer qui passera à trois par quinzaine. « On a la chance d’être une petite équipe ce qui nous permet souplesse et réactivité. Ce sont deux conditions à la réussite du projet », justifie Christian Michou qui avoue retrouver goût à son métier…


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