N° 958 | du 28 janvier 2010

Faits de société

Le 28 janvier 2010

L’identité nationale instrumentalisée

Joël Plantet

Faux débats sur l’identité mais puissant réquisitoire contre l’immigration, acharnement administratif arbitraire pour le renouvellement de documents : l’ambiance ne peut être qualifiée de sereine. Plutôt pesante

Lancé il y a peu à l’initiative de la Ligue des droits de l’homme et du documentariste Daniel Karlin, un appel intitulé Vous êtes Français ? Prouvez-le ! dénonce les difficultés qu’ont des citoyens de plus en plus nombreux à renouveler leurs papiers d’identité en raison de « l’avalanche de preuves réclamées ». Les journaux Libération (5 et 11 janvier) et Le Monde (31 décembre) en ont fourni quelques témoignages accablants, dont certains émanant de personnalités reconnues.

Le « débat » sur l’identité nationale a plongé le pays dans un climat délétère. Un autre appel – celui de Médiapart, signé par près de 50 000 personnes – clairement intitulé Nous ne débattrons pas, a pointé, lui, « une machine de division et de stigmatisation ». Déjà, il y a deux ans et demi, le réseau Terra avait agrégé des milliers de signatures sur la confusion faite entre identité nationale et immigration, termes joints qui plus est dans l’intitulé d’un ministère : ces raisons avaient même entraîné la démission de huit personnalités du projet de Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI). Précurseurs, les signataires prévoyaient qu’une telle addition allait « enraciner plus encore dans notre culture politique l’opposition entre la question nationale et le fait migratoire ». Plus récemment, en décembre dernier, vingt chercheurs ont, dans la même logique, exigé la suppression dudit ministère, se déclarant « contre ce rapt nationaliste de l’idée de nation ».

Officiellement, 15 % des contributions ont été censurées pour racisme

Sur le site Internet du ministère de l’Identité nationale, les contributions au « débat » leur donnent malheureusement raison : le 2 décembre, un contributeur estimait qu’«  être Français, c’est être de race blanche, de religion catholique et de langue française »… Tout est dit. « Notre identité chrétienne, française souffre de ce courant migratoire sans fin qui conduit à encore plus diluer la population de souche française », ajoutait le 4 janvier un participant. « Quelle est l’identité nationale des Français (?) qui ont brûlé 340 voitures la nuit du Jour de l’an ? », surenchérissait un autre, le lendemain.

Pas focalisé sur l’immigration et sur l’islam, le « débat » ? Le site Rue 89 a établi une carte de France – non exhaustive – « des bides, bugs et dérapages » de l’opération : « lapsus » de Gaudin sur les « milliers de musulmans déferlant sur la Canebière » à l’occasion de la victoire footballistique de l’Algérie sur l’Égypte, dérapage de Nadine Morano enjoignant les jeunes musulmans à ne pas parler verlan et à remettre leur casquette à l’endroit (le MRAP a porté plainte pour « diffamation raciste »), humour chauvin de Brice Hortefeux et d’autres responsables, etc.

Le 4 janvier, Besson présentait un premier bilan, évidemment positif, arguant de plus de 50 000 contributions. Une des occurrences les plus évidentes a été celle du terme « immigration »… Officiellement, ce ne sont que 15 % des contributions qui ont été censurées pour racisme. En tout cas, ce « débat » permet au gouvernement d’avoir des idées : pourquoi ne pas créer une « charte des droits et des devoirs », à signer au moment de la majorité, se demandait Besson le 15 janvier. L’apprentissage de la Marseillaise dans les écoles a lui aussi le vent en poupe…

Étaient prévues au total 96 réunions organisées par les préfets dans les départements, dont environ 70 ont déjà eu lieu, peu étant restées sereines. Les « résultats » de ces rencontres sont annoncés pour le mois de mars, donc pour le temps des élections régionales : tout cela ne peut que renforcer le soupçon.