N° 686 | du 13 novembre 2003 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 13 novembre 2003 | Jean-Marie Servin

L’échec de la protection de l’enfance

Maurice Berger


éd. Dunod, 2003 (272 p. ; 24 €) | Commander ce livre

Thème : Protection de l’enfance

Maurice Berger est en colère. Nous le comprenons car nous sommes, comme lui, au ras du terrain, englués avec les mômes dans le marigot de l’aide à l’enfance. Cette professionnelle colère a rejoint et conceptualisé la nôtre. C’est donc dans ce marigot législatif, judiciaire, thérapeutique, éducatif, en un mot « politique » que Maurice Berger lance le gros pavé de son livre. En désespoir de cause, face à Aurélien, cinq ans et demi, qu’il suit en psychothérapie depuis longtemps, et qui ne cesse de jouer à la violence avec ses Légos. Non, il ne « joue » pas, il « est » la violence parce qu’il ne parvient pas à penser sa souffrance, penser son histoire avec des parents très violents auxquels les juges, les travailleurs sociaux l’ont maintes fois rendu parce que la place d’un enfant est chez ses parents.

Normal : les parents sont ontologiquement « bons ». Et, comme depuis deux millénaires toute autorité vient de Dieu, celle des parents est sacrée. Syllogisme : les parents sont des dieux ! Et, dans les religions obscurantistes, on donne inexorablement aux dieux des enfants à manger. (C’est moi qui, là, interprète parce que la colère de Berger m’a contaminé.) D’ailleurs, Aurélien s’est couché par terre, les bras en croix, dans le bureau de Berger qui écrit : « Quelqu’un qui entrerait dans la pièce à ce moment aurait une idée assez exacte des conséquences possibles du dispositif de protection de l’enfance en France » (p 208). Berger est en colère parce que Aurélien est fou, oui, fou. Fou de ne pouvoir penser.

C’est par Aurélien que finit le livre, c’est par Karine qu’il commence au fil d’un long suivi thérapeutique, en équipe. Berger est d’autant crédible qu’il n’écrit pas seul. Karine donc, aux prises avec les fluctuations incessantes du désir de sa mère sur elle. Berger offre là, selon la méthode casuistique, une magnifique étude longitudinale de « suivi » rigoureusement articulée non pas à l’idéologie familialiste mais à la clinique. La mère de Karine ne peut lui offrir qu’une parentalité partielle.

C’est justement cette partie saine de maternité que l’équipe travaille à sauver. Karine vit en famille d’accueil un quotidien domestique contenant, donc sécurisant. Elle s’alimente à une double parentalité oscillante. Et l’équipe l’accompagne sur ce chemin de crête pour un travail de pensée. C’est plus difficile, pour une équipe confrontée à la loi française, que de basculer systématiquement du côté des parents. Car : « Le jeu psychique est attaqué par la réalité judiciaire. » En effet, une décision finale d’appel peut susciter un meurtre psychique d’enfant. Et puis, au long de cette lecture, apparaîtront d’autres enfants qui, en langage symptomatique, crient, hurlent : écoutez-moi, écoutez-nous ! Ce qui fait dire à Maurice Berger : « L’histoire d’un enfant en tant que sujet débute quand on commence à l’écouter » (p15).

Au carrefour des enfants perdus de l’aide sociale, Berger pose le problème chronique du turn-over des professionnels, des placements-déplacements multiples, des fractures relationnelles auxquelles les enfants sont soumis. Il rappelle qu’un enfant vit dans son temps psychique auquel toute mesure judiciaire, éducative ou thérapeutique doit être accordée sauf à produire inéluctablement la violence mortifère des interventions. L’auteur enfonce le soc des mots qui fâchent dans la bonne vielle terre des vérités : un enfant a d’abord besoin de la sécurité qu’apportent la continuité et la constance des interventions : « L’expérience montre que sans cette continuité et cette préoccupation constante, l’existence des enfants placés est soumise le plus souvent à une succession de décisions sans cohérence » (p19).

L’auteur rappelle, une fois de plus, qu’un enfant ne peut pas bénéficier d’une prise en charge thérapeutique s’il n’est pas en sécurité dans la relation aux adultes, dans l’institution elle-même : hôpital, hôpital de jour, famille d’accueil etc. En effet, il est impossible d’évoquer avec l’enfant l’inadéquation de ses parents sans attacher cet enfant à une solide ceinture de sécurité existentielle.

Justement, parlons de cette inadéquation des parents qui, dans la même litote rhétorique contient les parents en difficulté passagère et les parents franchement toxiques ou pervers. Nommer des parents sadiques et pervers, c’est déboulonner la statue du tyran. Métaphore pour dire l’atroce de l’indicible caché sous les apparences trompeuses de pervers déguisés en bons parents qui font pleurer les travailleurs sociaux, les juges et les chaumières. Justement à cause d’une idéologie du lien biologique à qui un peu de rigueur clinique suffirait à tordre le cou.

À cet égard le chapitre trois du livre donne à penser sur l’idéalisation des parents, la culpabilité primaire, la honte, le sacrifice, la contamination (ce terrible on va te reprendre, tendre poison versé entre deux portes, dans l’oreille de l’enfant placé, au moment de finir la visite…), la séduction narcissique, la terreur hallucinatoire etc. Là où est la clinique là est le conflit avec les parents. Mais, sans doute, de nombreux magistrats n’assument-ils pas ce conflit, comme aussi tant de travailleurs sociaux ignorants, au nom de la loi, que leurs projections inconscientes font entendre l’enfant en eux et pas cet enfant-là qui crie : « Ecoutez-moi ! »
Maurice Berger revient sur la séparation, sur l’évaluation en référence à Steinhauer, sur le dispositif de soins et d’écoute, sur les visites médiatisées inventées par Rhottman et David.

L’auteur critique la loi de 1970 centrée sur la famille et la parentalité, non sur l’enfant, et constate la maigreur accablante des résultats du dispositif de protection de l’enfance. Quand donc acceptera-t-on, avec Myriam David souvent citée par Maurice Berger, qu’« il faut parfois se séparer pour ne pas se perdre » ?