N° 1132 | du 9 janvier 2014

Faits de société

Le 9 janvier 2014

L’art de la désintégration

Joël Plantet

Pourquoi le sujet de l’intégration est-il aussi explosif ? Les pistes d’un rapport sur la question ont été balayées d’un revers de main politicien. La refondation globale de la politique d’intégration peut attendre. Malgré l’urgence.

Souvenons-nous de l’effet du Mondial, il y a quinze ans : après la victoire « tricolore et black blanc beur » du 12 juillet 1998, un consensus avait émergé : la performance avait boosté les thèmes de l’intégration, rien n’étant plus efficace qu’une « équipe multiethnique » (dixit Aimé Jacquet, entraîneur). Dans la foulée de cette victoire symbolique, nombre de projets portés par les associations ou des mouvements d’éducation populaire s’étaient vus concrétisés.

Puis, en 2003, le comité interministériel à l’Intégration avait créé un contrat d’accueil et d’intégration soulignant les engagements des nouveaux arrivants en matière civique. Les débats sur l’intégration et/ou l’assimilation allaient bon train. Plusieurs associations s’inquiétaient d’une possible désaffiliation de la culture d’origine ou de l’oubli des apports de l’immigration. En effet, l’euphorie n’eut qu’un temps : comment « faire société dans un pays traversé par de multiples inégalités » ? avait interrogé le centre d’analyse stratégique (CAS) en 2006. De nouvelles fractures sociales étaient pointées : « La ségrégation urbaine porte en elle une dislocation de la cité », avertissait le CAS.

Instrumentalisation politicienne de la question de l’intégration

Improprement dénommées Rapport Tuot, les conclusions de cinq groupes de travail (Faire société commune, Habitat, Protection sociale, Connaissance reconnaissance et Mobilités sociales) sur l’intégration ont, en fin d’année, mis le feu aux poudres. L’écrit avait auparavant été laissé au fond d’un tiroir avant d’être retravaillé. Dûment relayé par des médias incendiaires, il avance quelques pistes pour changer une politique catastrophique : création d’une « Cour des comptes de l’égalité », d’un « musée des colonisations » et d’un « délit de harcèlement racial », « suppression des dispositions légales et réglementaires scolaires discriminatoires » (dont la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux à l’école), meilleure connaissance de l’histoire des minorités, titres de séjour « de tolérance », promotion économique des classes populaires, valorisation de l’enseignement des langues arabe ou africaines… Les auteurs n’y mâchent pas leurs mots : « La “question musulmane”, pure invention de ceux qui la posent, ne cesse de polluer le débat public ».

Le rapport, dont la totalité dénonce l’instrumentalisation politicienne de la question, prône « un mouvement de transformation sociale », se prononce aussi pour une vraie lutte contre les discriminations dans les prestations sociales ou dans le domaine de l’emploi. « La politique de lutte pour l’intégration des immigrés a toujours été un désir ou un regret […] plutôt qu’une réalité », fustige le conseiller d’État Thierry Tuot qui ne peut être taxé de non-connaissance du terrain : travaillant depuis vingt-cinq ans sur l’accueil des immigrés, responsable pendant des années du fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles (FAS), auteur des Indésirables (2000), il estime que les responsables, tous partis confondus, ont « oublié jusqu’au mot même d’intégration » et « détruit les outils » de cette politique, par exemple en coupant les crédits des associations. En somme, il dérange.

Et nombre de ces points auraient pu être discutés calmement, alors que le tollé est venu de tous bords : « menaces sur le pacte républicain », « provocation », « mise en place d’une société ultra-communautarisée »… Une réunion interministérielle sur la question était prévue ce 9 janvier. Mais, peu avant Noël, elle a été reportée sine die… Sans commentaire : c’est tout dire de la volonté politique du gouvernement en la matière.