N° 667 | du 22 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2003

Homosexualité : reconnaître l’autre dans sa différence !

Jacques Trémintin

Thème : Homosexualité

Les homosexuels ne seraient-ils acceptés que dans la mesure où ils se soumettent aux valeurs hétérosexuelles ? Si la tolérance a progressé depuis quelques années, elle est loin d’avoir vaincu tous les préjugés homophobes. Le choix de l’orientation sexuelle qui devrait relever de la liberté de chacun est encore l’objet de haine et de rejet

« J’étais dans la salle d’étude, c’était une salle avec une centaine de bureaux. C’était vers la fin de l’après-midi. Il n’y avait pas beaucoup de monde. Il y avait un surveillant qui parlait avec d’autres étudiants. Il y avait un prof aussi. Quatre gars sont arrivés par la porte arrière et ils m’ont battu. Ils m’ont frappé à coups de pied tout en me traitant de fif et d’enculé. Personne, ni surveillant, ni prof, ni étudiants présents, n’a fait ou dit quoi que ce soit. Après ça, j’étais tellement convaincu que j’étais moins que rien, que j’étais juste un fif et que je méritais mon sort ! J’ai même pas osé le dire à mes parents parce que j’avais honte de la raison pour laquelle j’avais été agressé » [1].

Ce témoignage de Hilaire, jeune québécois (la belle Province nomme les homosexuels du terme argotique de fif), est là pour nous rappeler que nos sociétés sont encore bien loin d’avoir intégré l’homosexualité comme une orientation sexuelle, qui pour être minoritaire, n’en est pas moins aussi légitime que l’hétérosexualité. À cela, rien de bien étonnant, tant cette particularité a fait l’objet au cours des deux derniers siècles d’une persécution particulièrement acharnée. Pourtant, ce ne fut pas toujours le cas.

Dans son livre « La tyrannie du plaisir », Jean-Claude Guillebaud [2] rappelait que les critères moraux à partir desquels l’Antiquité considérait les relations sexuelles, n’avaient que peu à voir avec le sexe du partenaire. Ce qui prévalait alors, c’était le statut de l’un et de l’autre (homme libre ou esclave), ainsi que le rôle actif ou passif adopté lors des rapports physiques.

Ainsi, ce qui était considéré comme la pire des déchéances pour un homme libre qui pouvait alors, de ce simple fait, risquer la mort, ce n’est pas qu’il ait eu une attirance homosexuelle, mais qu’il ait eu des relations passives avec un esclave. Parallèlement, la civilisation grecque avait conçu une relation pédagogique très particulière [3] établie entre l’éronème (un adulte d’une quarantaine d’années) et l’éraste (un adolescent pubère). Il s’agissait d’un rapport entre un élève et son maître, entre un disciple et son modèle, entre un apprenti et son aîné.

Mais si ce lien relevait bien d’une prise en charge éducative relative à la transmission de savoir et à l’apprentissage des relations sociales, il y avait aussi une initiation aux rapports homosexuels. Cette coutume était extrêmement codifiée, débutant après l’âge de 12 ans et cessant dès que les premiers poils de barbe apparaissaient chez le jeune. Une famille qui ne trouvait pas d’amant pour son fils était couverte de honte, son enfant étant alors supposé porter quelques tares pour n’avoir point trouvé de protecteur. Il est cocasse d’imaginer que la fine fleur de la philosophie, de la science et de la littérature grecques, de tout temps encensée et portée aux nues, se retrouverait aujourd’hui derrière les barreaux pour « agression sexuelle sur mineurs de moins de 15 ans » !

Mais, toute sexualité est le produit de conditions historiques spécifiques. Ce qui représentait alors un modèle éducatif sans doute efficace aurait, de nos jours, des conséquences dommageables. Cette tradition antique, que l’on retrouve à peu près sur tous les continents, connaîtra avec les Hébreux une première remise en cause. Comme tout peuple cherchant à se protéger de voisins les menaçant d’invasion ou d’extinction, ils adopteront des coutumes propres à préserver leur identité. Ainsi, sera proscrit le geste consistant à tenir sa verge quand on urine ou plus classique, sera prescrit de purifier tout vêtement ayant été en contact avec les pollutions masculines (sperme) ou féminines (règles).

Un sort particulier et original pour l’époque sera réservé à l’homosexualité : cette orientation sera honnie, surtout parce qu’elle était attachée au mode de vie des peuples ennemis. Quand le christianisme s’impose, il reprend à son compte une partie des règles hébraïques. Son attitude face aux interdits sexuels, variera selon les époques. Le Moyen-Age sera sévère sur les principes, mais modéré dans ses réactions : les transgressions ne seront guère sanctionnées que par des jeûnes ou des carêmes. La condamnation de la sodomie recouvrira d’ailleurs, très largement, les pratiques sexuelles qui sortent du seul objectif de la procréation et de la pénétration vaginale : masturbation, fellation, zoophilie, coït anal, coït interrompu… mais aussi rapports sexuels avec un juif ou un musulman !

Tout s’aggrave avec la montée du puritanisme contiguë à celle du capitalisme. Une époque où on conseillait à celui qui sentait l’imminence de l’orgasme, de se tenir calmement couché et de prier Dieu de lui épargner tout plaisir, pouvait difficilement intégrer avec bienveillance l’amour entre personnes du même sexe ! Un arsenal répressif implacable s’instaure (entre 1800 et 1834, la Grande-Bretagne fera pendre 24 hommes pour acte de sodomie), bientôt relayé par une médecine qui n’aura de cesse que de tenter d’éradiquer ce vice, ayant recours pour cela à toutes les barbaries : castration, chocs convulsifs par électrochocs ou par substance chimique, lobotomie (ablation d’une partie du cerveau) etc. Sans oublier les thérapies aversives (associer des images de personnes du même sexe à des traitements chimiques ou électriques désagréables).

La psychanalyse aurait pu jouer un rôle éminent pour aider à modifier les mentalités. Sigmund Freud n’affirmait-il pas en 1920 : « Notre libido oscille normalement pendant toute la vie entre l’objet masculin et féminin… La psychanalyse s’érige sur le même terrain que la biologie en acceptant comme prémisse une bisexualité originelle de l’individu humain (ou animal) ». Il se trouva, pourtant, des successeurs de la théorie freudienne pour asséner des avis bien plus négatifs. Ainsi Edmuna Bergler affirmant en 1956 qu’« il n’y a pas d’homosexuel sain » ou encore d’Irving Bieber prétendant en 1962 que « l’homosexualité adulte est un état psycho pathologique (…) L’hétérosexualité est la norme biologique et (…) s’il n’y a pas d’interférences, tous les individus sont hétérosexuels ». Cette vision d’une orientation sexuelle pathologique est restée une idée dominante jusqu’à, il y a finalement peu de temps.

Ainsi, Tony Anatrella, célèbre psychanalyste, continue-t-il encore à être convaincu qu’il s’agirait là d’un comportement prégénital et infantile qui maintiendrait à l’âge adulte l’individu dans le magma incestueux. Pourtant, en 1973, l’association des psychiatres des États-Unis supprimera l’homosexualité de la liste despathologies mentales, suivie deux ans plus tard par l’association des psychologues. En 1993, l’Organisation mondiale de la santé fera de même.

De nombreuses recherches se sont penchées sur la question de l’origine de l’homosexualité [4]. Première direction empruntée, les conceptions essentialistes qui font remonter l’origine de cette orientation sexuelle à la naissance. On naîtrait homosexuel, comme on naît homme ou femme. Pour démontrer cette hypothèse, on a, par exemple, tenté de vérifier si on ne trouvait pas plus d’hormones masculines que d’hormones féminines chez les femmes lesbiennes et inversement chez les homosexuels hommes. On est aussi allé rechercher du côté des chromosomes en comparant la destinée des jumeaux (qui partagent le même capital génétique) et en constatant que, même séparés à la naissance, ils multipliaient considérablement les chances de partager la même orientation sexuelle, en comparaison de simples frères et sœurs.

Autre illustration de cette approche, la vérification de la morphologie des organes génitaux (qui serait particulière chez les homosexuels) ! La seconde famille d’explications se tourne plutôt vers le social : l’homosexualité ne serait pas un donné, mais un construit. Ce serait une expérience globale qui inclurait des circonstances à la fois sociétales, familiales et individuelles. Ainsi, peut-on évoquer la rigidité des rôles masculin/féminin qui précipiterait celui ou celle qui se sent attiré (e) par certains traits propres à l’autre sexe, à cultiver des comportements et attitudes typiquement féminins (alors qu’il est biologiquement un homme) ou masculins (alors qu’elle est biologiquement une femme).

La pression des préjugés constitue aussi une source de radicalisation : l’intériorisation des convictions homophobes peut fort bien pousser un individu à se croire loin ou au contraire proche d’une orientation sexuelle qu’il subit plus qu’il ne la choisit. La psychanalyse a fourni une illustration de cette pression du milieu social sur le destin de l’orientation sexuelle, en affirmant que l’homosexualité serait le propre d’un adulte qui, enfant, aurait été confronté à un père absent et à une mère surprotectrice.

Tous ces travaux ont donné quelques résultats. Mais aucun n’a pu permettre de trouver une raison généralisable et universelle : l’explication qui est valable pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre. Il est certain que l’homosexualité est le produit d’un processus qui cumule des facteurs biologiques, socioculturels, familiaux, individuels, psychologiques… tout comme d’ailleurs l’hétérosexualité ! Et, c’est bien là la seule réponse que l’on puisse vraiment donner à ce questionnement. Car, finalement, l’identification de ces raisons n’apparaît vraiment pertinente qu’à partir du moment où l’on conçoit l’homosexualité comme une orientation pathologique. Il est courant, en effet, que l’on essaie de trouver la source d’une perturbation ou d’un état malsain. On ne le fait pas dans le cas du bien-être et de l’épanouissement.

La société présuppose donc que tout le monde est hétérosexuel ou bien (mais ce n’est pas loin d’être la même chose) que c’est là, la seule orientation normale. Pour un (e) jeune, découvrir ainsi son attirance hors norme, n’est, le plus souvent, pas chose facile. La première difficulté à laquelle il se heurte, c’est l’isolement social. Ce qu’il ressent au plus profond de lui, le coupe trop souvent de ses ami (e) s et de sa famille : en fait, il ne trouve pas grand monde à qui se confier.

Autre complication, celle qui relève de l’émotionnel : face à ses désirs « inavouables », il est fréquemment envahi par un sentiment de honte et une forte tentation de les cacher au plus profond de lui. L’identification positive à des adultes qui devrait lui permettre d’élaborer sa personnalité sexuelle est très pauvre : il n’est entouré que d’hétérosexuels et de conceptions le plus souvent peu favorables à l’homosexualité. Enfin troisième type de problème, d’ordre cognitif : la connaissance des émois qui l’animent fait l’objet d’une information très limitée et le plus souvent partiale. Il peut se sentir anormal ou convaincu de l’être par les idées reçues qui fourmillent en la matière. Les réseaux qui lui permettraient d’y voir un peu plus clair sont, sinon confidentiels, du moins peu accessibles.

Un tel tableau n’est guère réjouissant : il explique peut-être pourquoi un jeune homosexuel a, selon certaines études, seize fois plus de risque de faire une tentative de suicide qu’un jeune hétérosexuel. Tout jeune qui commence à identifier une attirance pour une personne du même sexe est confronté à plusieurs chemins de vie : soit se reconnaître comme homosexuel, assumer cette orientation et construire sa vie en conséquence, soit combattre cette pulsion qu’il sent au fond de lui et s’inventer un itinéraire hétérosexuel pour essayer de se raccrocher à une prétendue normalité. Il s’agit là d’une décision qui lui appartient pleinement. Il ne peut être question de le contraindre dans un sens ou dans l’autre.

Le rôle des professionnels du secteur socio-éducatif qui l’entourent est bien de lui faciliter ce choix, en l’accompagnant dans ce cheminement. Cela passe par une réassurance sur la légitimité de son orientation. La question qui se pose ensuite, c’est bien l’officialisation de son choix de vie. Ce qu’on appelle la sortie du placard. S’il ne s’y sent pas prêt, quelles implications entrevoit-il au maintien de la dissimulation de ses préférences ? S’il est décidé à le faire, quelles peuvent être les conséquences possibles ? C’est le plus souvent du côté de la famille, que les difficultés vont se présenter.

Fréquemment, le jeune a déjà testé les réactions de ses parents : en les entendant discourir sur l’homosexualité ou en leur disant qu’un « copain » a annoncé à sa famille qu’il aimait les garçons. Il est difficile d’établir des généralités : certains parents accepteront plus ou moins bien, par amour pour leur enfant (et ce ne sont pas forcément les plus libéraux !). D’autres peuvent réagir très violemment (et ce ne sont pas forcément les plus rigides !). Mais, il n’y a pas que la famille : l’école, le milieu professionnel, le réseau amical, le club sportif… peuvent être soit des facteurs d’aide ou au contraire contribuer à transformer la vie du jeune en enfer.

D’où l’importance de l’aider à détecter et à se rapprocher d’amis ou de parents susceptibles de l’appuyer, afin qu’il s’entoure d’un réseau bienveillant. Cet accompagnement, les travailleurs sociaux peuvent être amenés à l’effectuer. Mais, avant même que nous puissions accomplir cette tâche qui n’est ni plus, ni moins, que de permettre à ces jeunes d’assumer et d’apprécier leur différence, il nous faudra, au préalable, régler nos comptes avec ces préjugés homophobes qui, sous une forme violente ou plus hypocrite, imprègnent encore beaucoup d’entre nous.

Il suffit pour s’en convaincre de répondre à quelques questions : pense-t-on qu’un homosexuel puisse être sain et heureux ? Pense-t-on qu’une relation entre personnes du même sexe puisse être stable et durable ? Pense-t-on qu’il faille rechercher les causes et les raisons de cette orientation sexuelle ? Si l’on croit avec Sigmund Freud, que la bisexualité est latente chez tout être humain, alors admettre la différence du choix sexuel chez l’autre passe par l’acceptation de la part d’homosexualité que chacun a en soi.


[1Mort ou fif. La face cachée du suicide chez les garçons, Michel Dorais, VLB éditeur, 2001

[2La tyrannie du plaisir, Jean-Claude Guillebaud, Seuil, 1998

[3Histoire de l’homosexualité. De l’Antiquité à nos jours, Colin Spencer, 1998, Le Pré aux Clers

[4Comprendre l’homosexualité. Des clés, des conseils, pour les homosexuels, leurs familles, leurs thérapeutes, Marina Castaneda, 1999, Robert Laffont


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