N° 1179 | du 18 février 2016

Faits de société

Le 18 février 2016 | Marianne Langlet

Hébergement : L’urgence figée

Le dispositif d’hébergement d’urgence ne parvient pas à répondre aux demandes exponentielles des personnes à la rue malgré la création de nouvelles places ; il s’enlise dans le recours à l’hôtel et n’accompagne pas les personnes vers des logements pérennes.

« Qu’attendez-vous ? » Le 4 février, l’équipe du 115 de Toulouse interpelle une nouvelle fois l’État en manifestant devant un bâtiment vide. Depuis le 21 janvier, date du début de leur mouvement, elle reconduit sa grève de jeudi en jeudi. « Nous avons repoussé toutes les limites : avant on se disait qu’aucune femme ne resterait dehors, aujourd’hui elles sont massivement à la rue », s’emporte Sylvie Fernandez, représentante du personnel.
Chaque jour, 4 000 appels sont enregistrés en moyenne, l’équipe – une à trois personnes pour le téléphone – en décroche 600… Et elle a, parfois, au mieux, 3 places disponibles pour les personnes seules… « On répond donc pour dire non », explique Sylvie Fernandez. Une situation intenable qui résulte en partie de l’application du principe de continuité de l’hébergement, imposé par la loi. Toute l’équipe le défend mais il rend leur mission impossible dans un contexte de pénurie. « C’est une grande avancée pour les personnes mais le dispositif a été immédiatement bloqué », poursuit Sylvie Fernandez. Elle doit, aujourd’hui, expliquer à une femme victime de violence qu’elle devra passer la nuit dans la rue… « C’est insupportable et c’est la raison de notre grève : il faut pouvoir avoir des places d’urgence. »

Du côté des familles, la situation s’est un peu améliorée. Un centre d’hébergement de 200 places a ouvert en juin dernier et grâce à l’accompagnement social proposé, les sorties sont plus rapides. Mais 70 familles restent à l’hôtel et, particularité de quelques départements dont la Haute-Garonne, la décision d’hébergement des familles est aux mains de la direction départementale de la cohésion sociale (DDCS). Chaque jour, l’équipe faxe une liste des demandes, une cinquantaine par jour. Dans un second temps, elle envoie un mail qui « priorise les situations les plus vulnérables », une femme enceinte de 7 mois aura plus de chances d’obtenir une place qu’une femme en début de grossesse… La demande s’est tellement accrue que le « tri » en est arrivé à ces extrémités.

L’arbitraire se décline à l’échelle nationale car les fonctionnements sont différents d’un département à l’autre. Dans certains, comme le Haut-Rhin et le Doubs, la DDCS est claire : les personnes sans papiers ne sont pas prises en charge, au mépris total du principe d’inconditionnalité. Dans les Alpes-Maritimes, le principe de continuité n’est pas appliqué et la durée d’hébergement est de 7 jours, renouvelable une fois au maximum… Le décalage entre la réalité et les moyens atteint son apogée en Seine-Saint-Denis. Abilio Brazil, directeur d’Interlogement 93 en charge du 115, donne des chiffres glaçants pour une journée type : 10 034 appels et… 355 décrochés. L’hôtel, malgré la promesse de résorption des nuitées hôtelières, reste la principale réponse : au 2 février dernier, en Seine-Saint-Denis, 7 633 personnes y étaient hébergées.

Une enquête de la Fnars publiée en janvier révèle que si le nombre d’hébergements d’urgence a augmenté (8 700 places en plus en deux ans), la situation reste critique : entre le 7 et le 11 décembre dernier, 2 900 personnes différentes sollicitaient chaque jour le 115 dans les dix-huit départements de l’enquête et 1 750 restaient sans réponse à leur demande d’hébergement. Pire que l’année dernière. Malgré les incantations sur l’importance du passage vers un logement pérenne, l’hébergement hors de l’urgence évolue peu. Et la sortie de l’hôtel est souvent compliquée par des situations administratives précaires ou des ressources minimes. La nécessité d’un accompagnement social est évidente pour les familles hébergées à l’hôtel et pourtant beaucoup de départements n’en proposent pas ou commencent tout juste à l’installer. Créer des places d’urgence sans fin ne règle donc pas tout, il faut aussi permettre à ceux qui y sont bloqués d’en sortir, en proposant un accompagnement social digne de ce nom, vers le logement.