N° 603 | du 3 janvier 2002 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 3 janvier 2002 | Un film documentaire de Alain Saulière

Faim(s) de vivre

Joël Plantet

Sixième volet de la série D’un regard à l’autre (27 mn)
Les films du passeur
1 rue Paul Mazy
94200 Ivry-sur-Seine
Tél. 01 46 72 24 57

Thème : Pauvreté

Une ville de province. Dans une rue, des personnes attendent devant un rideau métallique qui, lentement, se lève ; la caméra s’approche des visages… Ici, dans ce restaurant social nantais, on vient d’abord manger et, nous le constaterons rapidement, bien plus encore : «  La diversité des origines, des cultures des personnes, aujourd’hui, reste inexploitée », constate Pierre, le directeur — qui a « engrangé » l’arrivée massive, depuis fin 99, des demandeurs d’asile —, « c’est une richesse qui reste à développer ».

Créé en 1980, il sert aujourd’hui 270 repas tous les jours. Mais, comme le dit Alexeï, « il y a plein de gens qui n’en ont pas besoin, en fait, de cette distribution et de cette aide. Ils ont juste besoin d’avoir des papiers, c’est tout. Qu’on les laisse vivre ». Constatant la grande mixité des publics accueillis, la structure s’est d’ailleurs munie de quelques prestations complémentaires — animation sportives ou culturelles, atelier peinture… — à visée collective. Ainsi, celui-ci, intitulé L’art de s’étonner accueille-t-il une quarantaine de personnes ; il se définit comme un lieu d’« existence sociale », dans lequel une personne en difficulté peut « se poser » tout en disposant d’un support valorisant (des expos sont même organisées)…

Multiples et singulières, les histoires familiales et les parcours se croisent dans ces lieux d’accueil : « Moi, j’ai laissé quatre enfants en Côte d’Ivoire », soupire Brigitte dans le film ; « aujourd’hui, ma préoccupation première, c’est de savoir comment je vais m’en sortir. Est-ce que je vais pouvoir retourner un jour dans mon pays ? »…

Mais, précise Daniel, pourtant en bonne voie de réinsertion professionnelle, « il y a toujours un peu de fragilité, d’une manière ou d’une autre » et parfois il s’agit de « reprendre goût à la vie ».

La Roche-sur-Yon, Graine d’ID [1]. Cette épicerie sociale s’est ouverte en 1994, à partir d’actions initiées par les travailleurs sociaux et les habitants, genre groupements d’achats ou tables ouvertes. Là, les chômeurs peuvent venir plusieurs journées par semaine cultiver leurs légumes, faire de la cuisine, créer du lien. Des compétences se révèlent : « Je me sens utile, valorisée », dit l’une, qui s’y connaît bien en jardin, « on est… presque attendu… Tout le monde a confiance en vous ».

Et loin, là aussi, de seulement distribuer de la nourriture à des gens qui en ont besoin, le but est bien de proposer l’élaboration de projets. Dans cette optique, les services n’ont cessé de se diversifier depuis l’ouverture : lavage du linge, atelier repassage, coiffure, repas collectifs, etc. La dernière-née des idées est apparue l’an dernier, en 2000 : la cuisinette permet à une conseillère en éducation sociale et familiale de distribuer, sur différents lieux de distribution alimentaire, des idées de recettes correspondant aux denrées distribuées, des informations ou une orientation vers d’autres lieux de lien social…

Aujourd’hui, cent cinquante familles sont adhérentes. Mais — et cela dès le début d’ailleurs — rappelle Élisabeth, la directrice de l’association, « sans la mobilisation des gens, on ne pouvait rien faire »… Et elle ajoute : « ce dont crèvent les gens, c’est pas forcément de ne pas avoir de fric ou de ne pas avoir suffisamment de quoi manger, c’est plutôt de ne pas avoir de place dans la société et puis de n’avoir personne qui les attend ».

Elle développe même un concept d’implosion sociale, écoutons-la : « Autrefois, on disait « révolte » ou « révolution ». Les gens, ils explosaient et ils pouvaient faire bouger les choses comme ça. Actuellement, on est dans une phase où les gens n’explosent plus, ils implosent. C’est-à-dire qu’ils retournent la violence contre eux. Ils se détruisent dans des maladies : l’alcool, la dépression, des tas de douleurs. Donc, la première chose, c’est de leur donner envie de faire autre chose que de s’autodétruire »…

Encore une fois, des paroles écartées, laissées pour compte, ignorées sont collectées et mises en évidence comme autant d’enseignements. Pour ce dernier né de la série documentaire D’un regard à l’autre (après Histoire (s) de solidarité, Les enfants de la crise, À l’impossible chacun est tenu, Histoire de bus et Double enjeu), l’Union nationale des centres communaux d’action sociale (UNCCAS) a apporté son soutien, en vue de valoriser des expériences de CCAS et de créer des échanges. Solagral et les banques alimentaires, qui se préoccupent activement de l’« insécurité alimentaire », ont également participé à ce projet. Au final, des témoignages précieux, deux expériences intéressantes.

[1] Graine d’ID - 17, rue des Primevères - 85000 La Roche sur Yon. Tél. 02 51 05 42 49.