N° 785 | du 16 février 2006 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 16 février 2006

Être « vieux » et changer la société

Joël Plantet

Les « vieux » d’il y a un siècle sont aujourd’hui dans la pleine force de l’âge. Mais notre société porte sur eux un regard plutôt négatif et ne semble même plus croire en leurs capacités de transmission. Des initiatives concernant les plus de soixante ans fleurissent, dessinant un large mouvement. À l’initiative d’un réseau, près de 400 « cafés des âges », lieux de débats ponctuels et intergénérationnels, discutent ou vont discuter de ces questions à travers l’hexagone

L’Insee nous avait prévenus : au cours des cinquante prochaines années, le nombre de personnes de plus de soixante ans devrait augmenter d’une dizaine de millions. Mais « être vieux, ce n’est pas vivre plus chichement et avoir moins d’exigences que lorsque l’on a 35, 45 ou 55 ans », affirme haut et fort Vieillir, c’est vivre !, combative association créée il y a un an [1]. Présidé par l’ancienne secrétaire d’État chargée des personnes âgées et députée du Doubs, Paulette Guinchard-Kunstler, le réseau entend « mettre en valeur les rapports entre générations et changer notre regard collectif sur la place des personnes âgées dans la société ».

Pour se faire connaître, l’association a lancé un appel — « Vieillir, c’est vivre : dites-le ! » — en même temps qu’elle initiait, un peu partout, des « cafés des âges », lieux de débats entre générations. Mais plus encore, il s’agit de « réfléchir tous ensemble, toutes générations confondues, sur la manière dont notre société doit évoluer ». Des échanges entre générations, donc, de la réflexion, voire de la formation, mais aussi un lieu d’action de proximité : car les cafés des âges recensent des besoins, émettent des préconisations au plan local et régional, les transmettent aussi à différents niveaux de pouvoirs décisionnels.

Un premier bilan a déjà été tiré de quelques mois de rencontres via les cafés des âges. Certains sujets — transmission de l’expérience, méconnaissance mutuelle des générations, maltraitance, solitude et mort, de même que le maintien à domicile ou les aidants — sont récurrents ; certaines rubriques en revanche — sexualité et homosexualité, vieillissement des travailleurs migrants ou des personnes handicapées… — sont encore plutôt ignorées. Pour autant, certains constats sociétaux y sont abordés concernant par exemple la précarité de l’emploi, la publicité normalisatrice ou la mobilité professionnelle familiale… Et quelque trente-cinq expériences de relations concrètes entre générations ont été répertoriées : actions d’animation, lieux d’expression, habitat, blogs…

Les 55 - 70 ans tiendront une place centrale dans la prochaine Conférence de la famille, en juin

Les rencontres se succèdent. Café des âges, 14 juin 2005, à Clapiers (Hérault) : une trentaine de personnes « de 16 mois à 86 ans » — professionnels de l’intervention sociale, résidents EHPAD, grand public, universitaires — discutent des relations entre générations et du regard de la société sur l’avancée en âge. 19 octobre 2005, Paris XIIIe : une cinquantaine de participants de 11 à 80 ans, en présence d’élus, d’un journaliste de l’AFP et de responsables d’associations vont essentiellement aborder le thème des difficultés relationnelles entre jeunes et vieux. Grenoble, 28 novembre 2005 : plus de 90 personnes dont un quart de moins de trente ans, pour 75 minutes de débat — au menu : individualisme et autonomie, passage de relais aînés/jeunes dans la vie professionnelle, emploi des seniors… — avec la complicité d’un humoriste local connu.

Deux articles s’ensuivront, avec reportage à France Bleu Isère. Le 28 janvier 2006, on comptait 216 cafés des âges labellisés, couvrant 55 départements français. Quarante-huit d’entre eux avaient déjà organisé des débats, les autres réfléchissant à une date adéquate pour une première rencontre. Mais au total, selon l’association Vieillir, c’est vivre !, il y aurait 551 sites en réflexion sur 69 départements.

Qui les organise ? Des centres locaux d’information et de coordination (CLIC) gérontologiques, des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), des associations de retraités ou de résidents de foyers-logements… Franc succès.

En convergence avec quelques autres initiatives : le mouvement de la flamboyance, initié en 1990 par Jack Lang, organisait fin octobre une « semaine bleue » intitulée Et si on parlait des vieux ?, posant lui aussi depuis quinze ans la question de la place des personnes âgées dans la société.

Or, les 55 - 70 ans tiendront une place centrale dans la prochaine Conférence de la famille, au mois de juin. Le ministre délégué à la Famille, Philippe Bas, soulignait fin janvier, en installant les groupes de travail, le rôle de cette tranche d’âge, « maillon fort de la solidarité, qui s’occupe à la fois de parents plus âgés et de jeunes qui tardent à s’insérer ». Le 10 janvier dernier, des conseillers du Premier ministre avaient reçu les responsables de Vieillir, c’est vivre ! et entendu leurs préconisations : contrat annuel favorisant les porteurs de projets, campagne de valorisation du rôle de « passeur » des 55 – 70 ans, développement de nouveaux métiers en gérontologie, nouvelles formes d’habitat intergénérationnel… Concernant les seuls cafés des âges, une formation d’animateur pourrait être envisagée, associant des mouvements d’éducation populaire ou de jeunesse.


[1Vieillir, c’est vivre ! - 106 rue Lafayette - 76100 Rouen. Contact : Jean-Michel Caudron-Callewaert - Tél. 06 80 96 25 69 -
mail : jean-michel.caudron@wanadoo.fr