N° 658 | du 20 mars 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 mars 2003

Du droit de l’enfant au droit de la femme

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Pour Sylvie Babin, assistante sociale au service maternité-pédiatrie du CHU de Nantes à la Consultation des femmes enceintes en difficulté, « Chaque fois que l’on pense pouvoir prendre une décision à la place de l’autre, on se trompe »

Comment êtes-vous perçues au sein de l’hôpital ?

Nous avons longtemps été identifiées aux femmes qui décidaient d’abandonner, avec toute la charge morale que cela implique : nous étions celles qui leur permettaient d’accomplir un acte jugé négativement. Cela va mieux aujourd’hui, mais c’est encore insupportable pour certains membres du personnel hospitalier. Ainsi, au départ, ces femmes n’intéressaient pas le corps médical. Nous avons exigé et obtenu que les médecins assurent leur visite auprès d’elles au même titre que les autres mères. Quand nous avons fait le choix de la médiatisation pour faire connaître notre travail et avons accueilli des équipes de télévision, cela n’a pas été très bien perçu. Qu’on puisse identifier la maternité à un lieu où l’on peut aussi abandonner, a dérangé. On a pu aussi nous accuser de nous faire de la pub sur le dos de la misère du monde !

Autre exemple, nous offrons à chaque enfant qui est accueilli dans notre service un album photo de sa naissance, illustré par un peintre bénévole. Le bébé l’emporte dans sa famille d’adoption. Au début, nous n’avons pas obtenu de financement. Mais quand nous avons reçu des subventions du Crédit local, du Rotary club ou de la Fondation de France, nous avons eu des réflexions qu’il s’agissait de prix accordés à des personnes incitant à la débauche. Tout cela nous permet de mesurer la force encore du tabou et l’incarnation maudite que nous véhiculons encore.

Et à l’extérieur de l’hôpital ?

Nous travaillons de concert avec le service adoption du conseil général et le conseil de famille. Nous sommes parfois en confrontation avec l’un et l’autre sur certains aspects. Ainsi, quand nous remplissons le procès-verbal de remise en vue d’adoption, notre position est de laisser le choix à la mère de donner des indications ou non. Le service adoption nous incite à remplir le document quand la mère refuse de le faire, au prétexte que l’enfant pourrait demander des détails plus tard. Nous ne sommes pas d’accord : il est difficile de donner comme cela des informations subjectives, en choisissant plutôt tel détail plutôt que tel autre. Nous en parlons avec la mère, mais nous respectons toujours au final sa décision. Le conseil de famille a quant à lui pris l’habitude de lire la lettre que la mère pouvait laisser. Il le fait, explique-t-il, pour identifier les éventuels éléments qui pourraient être traumatisants. Là aussi, c’est très subjectif. Nous informons la mère de l’ouverture de l’enveloppe qu’elle joint au PV. Parfois, cela la dissuade d’écrire. Mais nous sommes dans un lien de loyauté à son égard.

Quelle est votre position dans le débat sur le maintien ou la suppression de l’accouchement sous X ?

Je refuse de rentrer dans ce débat qui ne fait qu’opposer deux droits aussi légitimes l’un que l’autre : le droit de l’enfant à ses origines et le droit de la femme à être protégée face à une maternité qu’elle ne veut pas assumer. Si on défend le droit de l’enfant à tout prix, alors il faut aller jusqu’à interdire le divorce (qui le fait tout autant souffrir) ou l’IVG (au nom du droit de l’embryon à survivre). Ne nous méprenons pas sur ce dernier argument : quand le mouvement Laissez-les vivre est venu nous féliciter de notre action, nous leur avons dit que nous accompagnions aussi vers l’IVG quand c’est possible. Non, je me situe plus dans une tentative de synthèse. Nous informons les femmes sur leurs droits : elles peuvent accoucher sans être anonyme, demander l’anonymat tout en recevant des visites, ne pas laisser son identité tout en laissant un message à l’enfant.

La nouvelle loi permet de donner son identité tout en demandant le secret. Si plus tard l’enfant veut connaître sa mère, celle-ci est consultée et doit donner son accord. C’est un progrès. Le Conseil national d’accès aux origines personnelles, qui est chargé de gérer ces médiations a été l’objet récemment d’une prise de pouvoir d’abord des partisans de l’accès aux origines puis ensuite des associations de familles adoptantes. Je suis persuadée qu’en la matière il faut sortir de la logique affective. Ne devraient entrer dans cette instance que des personnalités non directement impliquées dans un lobby ou dans un autre, afin de garantir un minimum de neutralité.

Lire la critique du livre de Sylvie Babin « Des maternités impansables »


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