N° 346 | du 28 mars 1996 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 mars 1996

Des travailleurs sociaux en libéral

Guy Benloulou & Joël Plantet

Thème : Libéral

Ce sont des assistantes sociales qui ont commencé. Peut-être parce que c’est la corporation parmi le travail social qui peut, pour le moment s’accommoder au mieux d’un statut indépendant. Mais d’autres vont sûrement emboîter le pas. Situation enviable ou difficile pour les candidats à la liberté ? Deux pionnières répondent.

Monique Prudet, assistante sociale en libéral à Boissy-Saint-Léger

Quel type de réflexion vous a amenée à choisir une pratique libérale ? Quels sont les avantages dont peuvent bénéficier les usagers ou les organismes qui font appel à vous ?

J’ai travaillé 6 ans en polyvalence de secteur et 11 ans en milieu protégé (CAT). Après ces 17 années de pratique, les lourdeurs administratives et les dérives hiérarchiques et institutionnelles me pesaient. J’ai décidé de m’inspirer des expériences canadiennes en ce domaine, et de celles de quelques pionnières en France.

En France, aucune loi n’interdit de s’installer en libéral. J’ai basé ma pratique autour d’un axe essentiel : celui-ci repose sur des conventions avec des établissements. Il ne s’agit pas de contrat de travail mais d’un forfait mensuel en fonction des demandes. C’est donc un calcul d’honoraires qui n’est pas basé sur la quantité de travail. Ces structures employeuses de mes prestations sont des entreprises, des cliniques privées, des maisons d’accueil spécialisées ou des offices d’HLM. L’intérêt se fonde sur le fait que je reste maître de mon temps et de ma technique. Ce qui par contre, suscite l’intérêt de ces établissements, est la souplesse d’intervention que ce type de pratique leur procure.

On ne peut pas dire qu’il y ait un rejet des administrations, mais seulement une certaine surprise. Mais finalement, dans la mesure où elles comprennent mes interventions et que celles-ci sont “claires” tout se passe bien. Bien sûr, il reste encore certaines idées reçues, comme le fait de s’imaginer que je ne m’occupe que de particuliers, alors que ces derniers ne représentent qu’un faible pourcentage au sein de ma palette de prestations. Ainsi par exemple, les offices d’HLM ont compris depuis longtemps que s’ils voulaient récupérer des impayés de loyers, il leur était plus facile de faire intervenir une assistante sociale qu’un huissier. Or, leurs relations avec le service social public est souvent houleux, entre autres à cause du fait que beaucoup d’usagers ne demandent rien aux assistants sociaux de secteur et aussi parce que ceux-ci sont souvent surchargés de travail, et qu’il existe beaucoup de secteurs vacants…

Comment vos collègues de secteur vous perçoivent-elles ? Et votre expérience apporte-t-elle une forme d’émulation ?

La plupart du temps, mes collègues de secteurs sont ravies de mes interventions et nous travaillons souvent en partenariat, notamment au SSE (service social de l’enfance). Quelques-unes d’ailleurs sont stimulées pour entreprendre ce type de démarche en libéral : néanmoins, elles sont encore trop rares à mon sens. Ainsi, avec une consœur du sud de la France, nous organisons des formations où beaucoup de collègues viennent par curiosité, mais finalement très peu prennent le risque de s’installer à leur compte.
Cela tient au fait que les assistantes sociales ne sont guère habituées à une trop grande autonomie de pratique.

Ainsi par exemple, en libéral, la liberté d’action est totale dans la mesure où nous sommes notre propre décideur ; nous utilisons les “lignes directes” pour intervenir y compris auprès des directions. La contrepartie est que nous ne pouvons jamais “ouvrir le parapluie”. Ce qui bloque les initiatives, en effet, ce n’est pas l’aspect financier, puisqu’on peut très bien démarrer petit à petit, tout en conservant sa pratique institutionnelle, mais c’est le fait d’être seule responsable en tant que personne, car à ce moment ce n’est plus le service social qui porte le “chapeau” mais Madame X, citoyenne à part entière, face aux usagers et aux établissements…

Néanmoins, cette réticence ne relève-t-elle pas aussi d’un a priori idéologique vis-à-vis d’une pratique sociale payée à l’acte par les plus riches des usagers ?

Il me semble effectivement qu’il existe aussi une réticence idéologique “très mal placée”. Les particuliers ne représentent que 10 % de mon chiffre d’affaires. Ils viennent souvent envoyés par les médecins ou par hasard car je suis la seule sur l’annuaire, et il y a toute une population qui cherche une assistante sociale “disponible”, mais très peu d’entre eux sont suivis par le secteur. Ce sont surtout des cadres qui sont mal informés sur leurs droits en préretraite, ou en maladie et au chômage. Il faut bien admettre que souvent lorsqu’on s’adresse à la Sécurité sociale, on est renseigné sur la Sécu, si c’est aux Assedic on est informé dans ce domaine et ainsi de suite, sans véritablement avoir de réponses globalisantes sur telle ou telle problématique.

En outre, par expérience j’ai appris que les plus “pauvres” ne sont pas toujours ceux que l’on croit et qu’il existe pour eux des “possibles”. Ainsi, dans le cas de surendettement, on s’aperçoit vite qu’il y a des choix qui ont été faits. Or, quand certains viennent me consulter, ils n’arrivent pas avec une “demande de secours” mais surtout avec la volonté de sortir de cette spirale. C’est tout un état d’esprit différent, car finalement, il existe une prise en charge d’eux-mêmes beaucoup plus importante que sur le “secteur”. De même, la gérance de tutelle représentant aussi une grosse partie de mon travail, permet une égalité de relation avec les tribunaux, les psychiatres, et les avocats, qu’on ne peut pas trouver en tant qu’assistants sociaux de secteur ; et ce simple fait ralentit aussi considérablement la lourdeur administrative pour l’aboutissement des dossiers… Et l’amélioration des situations parfois des plus démunis (handicapés…).

Pensez-vous que si la pratique “privée” se développait, le service public y gagnerait en efficacité ?

Il faut absolument que le service public continue, mais je pense qu’une certaine parité public/privé permettrait très certainement une efficacité plus grande dans les prises en charge sociales. Il faut à mon sens éliminer la peur qui consiste à dire : “le service public pour les plus pauvres, et le privé pour les plus riches”, car il existe aussi des besoins dans des associations qui n’ont pas les moyens d’embaucher des assistants sociaux et qui ont cependant des demandes occasionnelles ; et il en va ainsi dans d’autres domaines comme pour les mesures de justice. En outre, le service public est là pour organiser et faire remonter les besoins afin d’engager des actions plus globales, et non plus faire du “cas par cas” comme lorsqu’il n’y avait que 300 000 chômeurs en France.

Quel est votre salaire moyen actuel ?

On ne compte pas en salaire. Ce sont des honoraires décalés, comme pour les tutelles où je suis payée une fois l’an ; de même pour les conventions avec les établissements. Ainsi au début je gagnais moins d’argent que lorsque je travaillais en CAT ou en secteur. Aujourd’hui, je fais un bon salaire mais avec beaucoup plus d’heures. Néanmoins, je m’organise comme je veux. A mon bilan 1995, j’ai “sorti” un salaire d’environ 20 000 F par mois. Toutefois, si je tombe malade, il n’y aura pas d’indemnités journalières…


Marie-Thérèse Wojtusiak-Cygan, éducatrice spécialisée en libéral dans la région de Lille

Marie-Thérèse Wojtusiak-Cygan a commencé à travailler en 1995 et est éducatrice spécialisée depuis 1973. Après avoir connu plusieurs expériences en institution, elle se décide à franchir le pas : aujourd’hui, sa carte de visite porte la mention “Educatrice spécialisée libérale DE”. Elle crée un lieu de vie, travaille chez elle. Mais en libéral. Elle se méfie en effet des associations gestionnaires de lieux de vie, des pressions — “pédagogiques principalement” — qu’elles peuvent exercer sur les professionnels.

En outre, elle n’accepte pas le statut d’assistante maternelle, bloquant ainsi le processus d’agrément DASS : “j’estime que le travail est différent”, explique-t-elle… Notre éducatrice s’en va à l’Urssaf, fait état de ses diplômes et de son intention de faire un travail éducatif, d’accueil et d’hébergement de jeunes, chez elle : elle ne rencontre aucune opposition. Elle détermine alors un prix de journée. Elle se rend ensuite au centre des impôts expliquer la situation. Tout va bien. Elle demande un rendez-vous à l’inspectrice-chef DASS avant de commencer, l’obtient en plus d’un an. “J’avais déjà commencé”, précise-t-elle. L’inspectrice lui fait part de son souhait d’avoir un réseau de vrais travailleurs sociaux et en revient au statut d’assistante maternelle ; Marie-Thérèse, de nouveau, refuse, “ne voulant pas changer d’identité”. La DASS vient voir les lieux, qu’elle trouve corrects — une belle vieille maison de vingt pièces —, mais ne donne aucun agrément. Statu quo.

La DASS du Nord n’envoie pas d’enfants à l’éducatrice en libéral, ce qui n’empêche pas celle-ci de travailler, sous forme de “prestation de service” ou d’enfant “confié à tiers digne de confiance” : par le biais d’établissements, de DASS de la région parisienne (Bobigny, Versailles), par un réseau de professionnels qui connaît bien l’éducatrice et son mari, lui aussi éducateur spécialisé. En 1995, le lieu de vie a “fait” 781 journées : accueil de jeunes — deux à quatre en moyenne, un peu plus au moment des vacances, de plus de dix-sept ans ou majeurs — qui parfois reviennent régulièrement, séjours de rupture, de travail, de vacances, de quelques jours à un an (grand maximum). Ils présentent des troubles psychologiques ou de comportement, cas sociaux et handicapés mentaux. Mais ils doivent être autonomes dans les actes de la vie quotidienne.

De jeunes adultes sont aussi accueillis. Une convention de séjour temporaire est établie, stipulant que les représentants du ou des services concernés seront tenus au courant de l’évolution du jeune, et aussi qu’un projet éducatif ou thérapeutique commun sera dégagé en fonction de la demande. En cas de difficulté, Marie-Thérèse fait appel au référent et envoie en cas de besoin ses résidents en ville consulter psychologue ou psychiatre. Des échecs, parfois, comme avec cette personne autiste…

“Ma responsabilité, tient à préciser l’éducatrice dans la convention, est celle de tout gardien de fait, une assurance professionnelle est prise à cet effet”. Elle a entre six et huit appels par semaine de travailleurs sociaux qui demandent l’accueil d’un jeune, et est obligée de faire un tri en fonction du projet pédagogique. Le prix de journée n’a pas bougé depuis octobre 1991, (350 F). Une facture, en bonne et due forme, est envoyée aux établissements qui justifient ainsi du séjour auprès de leurs tutelles. Administrativement, tout est en règle. Jamais Marie-Thérèse n’a été, en quoi que ce soit, inquiétée et d’ailleurs, qui lui ferait problème ? Un lieu supplémentaire est toujours bon à prendre.

Délégué à la tutelle à Lille pendant douze ans auprès de handicapés mentaux, ayant par la suite créé un service de tutelle “Ariane”, le mari de l’éducatrice s’est servi d’une année sabbatique pour créer “des supports d’activités” pour le lieu de vie géré par sa femme : quatre chambres d’hôtels qui accueillent des personnes dans le cadre du tourisme social, en lien avec les Gîtes de France — petite hôtellerie — et une brocante. Un dossier pour cette dernière activité a été présenté en 1991 mais n’a pas été accepté. Donc, Monsieur est “commerçant”, mais sa brocante, de fait, est un support d’activité pour les jeunes accueillis. Tout le monde est, au quotidien, à la maison.

Le bilan financier est clair : “Lorsque nous étions éducateurs spécialisés en établissement, mon mari et moi avions trois enfants à charge et nous étions imposables ; maintenant que nous avons, au niveau comptable, trois activités à gérer — les chambres, le commerce et l’accueil —, et plus qu’une enfant à charge, nous ne sommes plus imposables depuis trois ans. Vous voyez comme notre niveau de vie a baissé. Nos charges sont énormes. Au niveau salaire, ou plutôt bénéfice, j’ai 2 000 F par mois”. Alors pourquoi ? “Nous sommes autonomes et indépendants”, et “au niveau de ce métier d’éducatrice que j’aime toujours de la même manière et que je fais avec autant de plaisir, il était nécessaire que je travaille plus en relation individuelle.”