N° 1188 | du 23 juin 2016

Faits de société

Le 23 juin 2016 | Joël Plantet

Des soins bradés

Dans la santé aussi, la logique est à la fusion, aux flux tendus, au management déconnecté de la réalité clinique et à la primauté de la productivité sur la dimension humaine. Logique technocratique mortifère, déniant les fondamentaux des professionnels…

Projeté au festival du travail social (Bobigny, 14 mai), le documentaire Un monde sans fous ? avait interrogé les évolutions actuelles – plutôt d’ordre sécuritaire – de la psychiatrie en France. Où donc sont passées la psychiatrie humaniste, celle de Basaglia et Bonnafé, la thérapie institutionnelle, la psychiatrie hors les murs ? Depuis plusieurs années, les métiers se voient attaqués de toutes parts : possibilité d’hospitalisation ambulatoire sous contrainte, fusion avec les centres hospitaliers universitaires entraînant une augmentation phénoménale de la taille des secteurs, mise en place par décret des groupements hospitaliers de territoire (GHT) fusionnant plusieurs pôles…

Tout le champ de la santé est concerné. Les agences régionales de santé (ARS) y travaillent d’arrache-pied, mais dans l’ombre : ces fameux GHT ont été adoptés dans le cadre de la loi Santé de décembre dernier (en même temps que le tiers payant généralisé, qui a focalisé l’attention) et doivent, sous peine de sanctions financières, se mettre en place dans tous les hôpitaux publics à partir du 1er juillet. Créés dans un souci d’économie, ils sont censés générer, en trois ans, une énorme réduction des crédits alloués. Qu’ils soient généraux ou spécialisés en psychiatrie, les établissements publics de santé se verront donc rattachés à un méga-hôpital support : regroupement des services, suppression d’emplois, mobilité forcée des personnels (et des patients) sont ainsi à l’ordre du jour. À terme, ne subsisteraient qu’un ou deux groupes d’établissements par département, qui plus est concurrentiels.

Social, santé, médico-social : les luttes convergent

« Je n’ai pas d’autre solution que de privatiser le self »… « Je peux vous donner rendez-vous dans six mois pour votre prothèse de hanche »… « Le stock de médicaments est en rupture »… « Si tu pouvais te dépêcher un peu, il faut enchaîner »… Devant le ministère de la Santé, le 31 mai, sous une pluie battante, des centaines de professionnels, à l’appel d’une intersyndicale, ont exprimé leurs craintes – une délégation a été reçue – quant à la mise en œuvre de cette nouvelle logique. Une étape parmi d’autres pour une lutte dont les différents secteurs (social, médico-social, santé) convergent. Le 14 juin, les professionnels étaient de nouveau dans la rue.

Le collectif Notre santé en danger (NSeD) alerte depuis quelques mois déjà sur ce projet. Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, présent aussi dans la manifestation, rappelle sans relâche la dimension humaine de la folie (« sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît », estimait François Tosquelles). Différents syndicats sont également mobilisés.

La lutte engagée par les personnels des hôpitaux de soins psychiques de Seine-Saint-Denis est symbolique de l’enjeu : le GHT Est ferait d’une entité géographique de 75 000 habitants, caractérisée par la complémentarité entre proximité et continuité des soins, un énorme pôle constitué des hôpitaux d’Aulnay, de Montreuil, de Montfermeil et de Ville-Évrard, représentant un secteur de plus de 200 000 habitants. Les centres médico-psychologiques et les centres d’accueil thérapeutique à temps partiel (CMP, CATTP) sont directement menacés par l’opération. Ce GHT verrait recentrer les missions de la psychiatrie « sur la normalisation des comportements et des populations, et sur le traitement des seuls moments de crise », estime un collectif de résistance composé de syndicalistes et de professionnels.

Véritable enjeu de société : des « usines à soins » sont-elles en construction ? Côté résistance, les liens entre secteurs se renforcent, en particulier la santé, le médico-social et le social. La présence des travailleurs sociaux dans les manifestations anti-GHT en atteste.