N° 825 | du 25 janvier 2007 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 25 janvier 2007 | Jacques Trémintin

Des rues et des hommes. Les SDF : une question de société

André Lacroix


éd. Dunod, 2006 (146 p. ; 18 €) | Commander ce livre

Thème : SDF

André Lacroix, directeur de l’association Emmaüs pendant quinze ans, en parle en connaissance de cause : aucune structure, aucune association n’ont réussi à permettre aux SDF d’amorcer un retour à la vie ordinaire. À cela de multiples raisons. Il y a d’abord ce blocage du logement durable qui contribue à l’engorgement de l’habitat temporaire que seules les constructions massives pourront contrecarrer. Il y a ensuite un phénomène en pleine expansion qui a débordé un dispositif très vite contraint à ne gérer que l’urgence, sans pouvoir s’attaquer au fond du problème. On parle aussi de l’inconfort des centres d’accueil.

Certes, ils n’offrent pas toujours de conditions décentes. Mais cette explication ne permet pas de comprendre le rejet par certains SDF des offres d’hébergement en chambre d’hôtel. On parle encore du manque de disponibilité du 115. Mais comment interpréter le refus parfois de solliciter ce service ? Non, pour l’auteur, l’essentiel réside bien dans le regard porté sur les SDF.

Cette population est loin d’être homogène : si nombre d’entre eux sont psychotiques, ils ne le sont pas tous. L’homme de la rue a fui : il est déserteur du jeu social. Mais la fuite en avant a parfois ses bonnes raisons. Parmi lesquelles, il y a cette sensation d’étouffer que ressentent souvent ceux qui habitent l’ouvert, dès qu’ils se retrouvent entre quatre murs. Depuis des millénaires, sédentaires et nomades s’opposent : « Les enclosures des uns blessent l’horizon des autres » (p.36). La zone où ils coexistent est celle des fractures et des confrontations. La valeur suprême du nomade est la liberté, le sens de l’essentiel, l’appétit de l’instant. L’enjeu, dès lors, est bien de rendre ces conceptions compatibles avec notre société, si étrange que soit cette vie aux yeux des sédentaires.

Lorsque ces « nouveaux pauvres » ont pointé leur nez, le travail social en était encore à traiter les inadaptés des périodes précédentes et à répondre aux exclus de la consommation que la croissance économique prétendait intégrer. Trop souvent, ils ont été confrontés à nos tentatives pour leur fourguer nos petits bonheurs de sédentaires. Changer notre regard sur les personnes qui vivent dans la rue passe par le respect de leurs manières de vivre et l’ouverture à de nouveaux horizons. Leur temps est déraciné (le moment de la rupture où tout a basculé prime tout), et éclaté (il n’y a aucune cohésion entre un passé douloureux, un présent réduit à l’immédiateté et un futur inimaginable) et nous ne savons leur opposer que notre temps institutionnel et éducatif. Déclarer la lutte ouverte à tous les processus de clochardisation passe par deux axes : protéger toutes personnes qui risquent de décrocher et accompagner ceux qui ont chuté.

Mais il ne s’agit pas d’abolir le vagabondage, ni les autres formes de nomadisme, mais d’enrayer les mécanismes qui massifient la clochardisation. Il est essentiel de proposer un accueil diversifié, depuis l’urgence immédiate jusqu’à la sortie par le haut (pension de famille, hôtels sociaux…), en passant par des prises en charge sur quelques jours, deux semaines, un mois, l’accompagnement social se faisant au rythme de la personne. Cela implique aussi de proposer un nomadisme intelligent : créer des lieux d’accueil itinérant, forger une culture du mouvement.


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