N° 1170 | du 1er octobre 2015

Faits de société

Le 1er octobre 2015 | Marianne Langlet

Des réfugiés triés sur le volet

Revirement sémantique. Les « migrants » sont devenus « réfugiés », et la France accepte – après l’avoir longtemps refusée – la « relocalisation » de 24 000 personnes. Un tout petit pas, présenté en grande pompe, mais qui interroge notre dispositif d’asile.

« Repousser les murs ». La phrase, élément de langage de de ces derniers jours dans la bouche de nombreux responsables politiques, donne à entendre que la France fait un effort surhumain pour accueillir les réfugiés. Cette dernière s’est, en réalité, pliée à la demande de relocalisation imposée par l’Union européenne. Sur deux ans, elle s’engage à recevoir 24 000 personnes qui s’ajoutent aux 6 000 déjà acceptées lors d’une précédente répartition. « Une évolution, estime Violaine Carrère, du Gisti, si l’on se souvient que quelques semaines auparavant, il était hors de question d’accepter cette répartition ».

Mais un chiffre « ridicule » poursuit-elle, notamment au regard de l’accueil en Allemagne qui prévoit d’atteindre le million de réfugiés à la fin de l’année. Il n’empêche, l’accueil digne des ces 30000 personnes est un pari pour la France dont le dispositif est saturé. Le pays compte 25000 places en centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), là où il en faudrait près de trois fois plus pour répondre aux 65000 demandes d’asile en 2014. Aujourd’hui, seul un peu plus d’un tiers de ces demandeurs est hébergé dans un CADA, qui garantit un minimum d’accompagnement social et juridique. Où iront les 30000 nouvelles personnes ? Les maires sont mobilisés –600 maires volontaires étaient reçus par le gouvernement le 12 septembre pour organiser l’accueil. Les citoyens le sont également– la toute jeune association Singa, qui met en relation des réfugiés et des citoyens proposant un hébergement, est submergée de propositions.

Enfin, les associations ouvrent de nouvelles structures ou agrandissent les anciennes –2000 places supplémentaires prévues sur l’Ile-de-France, par exemple, 460 à Paris, selon la mairie. Malaise. « Depuis des années, la Fnars et la Fondation Abbé Pierre sollicitent les municipalités pour qu’elles proposent des bâtiments vides afin d’accueillir les personnes à la rue. On nous répond sans cesse qu’il n’y a pas de foncier, pas de possibilités. Or, là, on s’aperçoit qu’elles existent. Nous nous en réjouissons mais sommes étonnés que ces solutions qui n’existaient pas hier, existent aujourd’hui », avance Florent Gueguen, directeur de la Fnars.

Malaise encore : « On ne s’invente pas accueillant de personnes réfugiés, il faut un accompagnement social professionnel des personnes », défend Jean-Marie Boutiflat, ancien directeur de CADA qui s’inquiète de voir ouvrir des places, essentiellement d’urgence, avec un accompagnement social a minima. La Fnars dit rester vigilante : l’accueil de ces réfugiés ne doit pas se faire au détriment des personnes déjà sur nos trottoirs, d’autant plus qu’il s’agit bien souvent du même public. « Les personnes qui sollicitent le 115 sont à 40% extra-communautaires », rappelle Florent Gueguen qui s’inquiète de l’instrumentalisation de ce débat par le Front national. Le traitement des demandes d’asile ne doit pas non plus être inégalitaire.

Or, un double circuit de l’asile semble se mettre en place : le parcours classique pour les personnes qui arrivent en France par leurs propres moyens et un circuit parallèle pour les personnes qui relèvent de l’accord dit des 24000. Ces étrangers sont actuellement sélectionnés par des agents de l’Office français des réfugiés et apatrides (Ofpra), en Allemagne. Ils étudient la situation des personnes –essentiellement de nationalité syrienne, irakienne, érythréenne– qui seront amenées directement en France, par autocar. Il est ensuite prévu l’installation de « hot spots », camps de triage aux frontières de l’Europe, d’où le reste des 24000 sera choisi. Elles bénéficieront des hébergements mobilisés et d’une procédure ultra-rapide de leur demande d’asile. Une politique à deux vitesses qui « fait craindre une concurrence entre les publics », avance Florent Gueguen.

Et qui interroge grandement notre équité. Reste à espérer que ces places d’hébergement, soudainement découvertes, soient pérennisées pour répondre aux besoins, depuis longtemps en attente.