N° 728 | du 4 novembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 novembre 2004

Des jeunes s’en sortent avec la prévention spécialisée

Cédric Morin

Thèmes : Prévention spécialisée, Insertion

L’union fait la force, et l’organisation des services de prévention spécialisée en fédération dans le département du Nord ne dément pas le vieil adage. Sur Lille, l’association Itinéraires est le réseau des clubs locaux dans le réseau départemental. Une organisation en poupée russe qui permet entre autres, de se doter d’outils d’ingénierie en commun et d’augmenter la voix du secteur de l’insertion auprès des politiques. Sur le terrain, comme l’illustre cette visite guidée dans l’agglomération lilloise, les bénéfices de cette organisation sont indéniables

Une cinquantaine de jeunes et une partie des équipes éducative et technique d’Itinéraires, l’association qui fédère l’ensemble des clubs de prévention lillois, sont réunis aux pieds des remparts du Lille historique pour partager un barbecue. Les jeunes adultes et adolescents jouent pour certains au football avec leurs éducateurs, d’autres profitent de la présence du président de la fédération des clubs de prévention de l’agglomération et de son directeur pour échanger sur leur avenir et les perspectives qui s’ouvriront à eux, au terme de leur contrat emploi solidarité.

Itinéraires, une fédération dans la fédération

Itinéraires est membre de l’APSN, l’Association des clubs de prévention spécialisée du Nord, qui fédère l’ensemble des services du département du Nord depuis 1986 [1]. À l’époque, ils étaient 24 sur le département, soit 10 % des effectifs nationaux. C’est aujourd’hui encore la plus importante fédération française d’équipes de prévention avec 45 structures, comme le souligne Patrick Banneux, le président de l’APSN. « En nombre, nous sommes la fédération qui compte la plus grande quantité d’encadrants techniques, cela nous permet de mutualiser nos connaissances ainsi que nos expériences et d’évoluer dans nos pratiques. La qualité et l’importance des supports techniques sont des données fondamentales pour mener un travail de prévention efficace en amont. Cette situation privilégiée est liée à une volonté politique locale, qui est soutenue financièrement par le département. »

Sur le terrain, les équipes de prévention sont autonomes et elles ont construit leurs propres modes d’intervention en fonction des territoires où elles interviennent. Car à l’échelle d’un département, les réalités locales sont très différentes tant sur le plan des débouchés professionnels que des problèmes sociaux rencontrés. La situation dans l’agglomération de Lille-Roubaix-Tourcoing est incomparable avec celle de communes plus petites, plus excentrées, comme celles du bassin minier où les perspectives d’embauche pour les jeunes sont très minces.

Sur l’agglomération lilloise, les différents clubs sont réunis dans l’association Itinéraires. Elle regroupe des équipes de rue, des ateliers et chantiers écoles, un plateau technique et un centre de formation. La mobilisation conjointe des différentes collectivités locales a permis à l’un des départements français les plus touchés par le chômage, les problèmes de drogue, d’alcoolisme et de délinquance, de développer sur l’ensemble de son territoire un maillage efficace et diversifié d’outils de prévention. Un dispositif global au niveau départemental qui concilie un fonctionnement souple, avec la possibilité pour chaque service de prévention spécialisé de profiter des structures communes et du réseau collectif.

Une structure d’analyse, d’expertise et de conseil

Ainsi le réseau a permis à l’APSN de se doter de tous les outils modernes que compte le travail social, notamment sur le plan de l’analyse des pratiques. La fédération dispose d’une cellule d’analyse et de conseil pour aider les équipes de terrain à mutualiser leurs différentes expériences et pour accompagner chacune dans son développement. Elle est située au siège d’Itinéraires, dans le quartier historique de Lille et elle regroupe des spécialistes du droit, de l’ingénierie en formation, du développement social et urbain et de la sociologie des organisations. « C’est une structure de conseil, d’étude et de formation pour les clubs de prévention du département. Elle réalise des expertises sur demande, pour aider les équipes dans la construction de nouveaux projets ou tout simplement pour les aider à mener une réflexion sur leur pratique au quotidien », explique Pascal Piteux, directeur de l’APSN et sociologue des organisations.

Les missions de la cellule d’expertise ne s’arrêtent pas à l’accompagnement des services sur le terrain. Elle participe et organise des colloques internationaux de recherche sur le travail social, où elle rend compte entre autres des actions menées dans le département. Elle contribue aussi à la professionnalisation et à la construction de référentiel métier pour les nouvelles pratiques d’intervention sociale, comme le souligne Pascal Piteux. « Nous organisons des colloques internationaux, comme les journées de 2000 sur l’ethnopsychiatrie qui ont réuni des spécialistes de la question de plusieurs pays et de différents continents. Nous produisons aussi des synthèses et des dossiers qui visent à rendre compte de la richesse des expériences menées ici ou à aider sur le plan théorique les travailleurs sociaux dans leurs missions. Nous avons par ailleurs une fonction de veille et d’information sur l’évolution du cadre juridique de la prévention spécialisée que nous répercutons via une lettre électronique vers nos structures éducatives. C’est le conseil général qui finance à 100 % l’équipe, et nous tenons un rôle d’interface entre ses services et ceux de l’APSN ».

Un outil d’expertise que les structures isolées ou même fédérées au simple niveau local, n’auraient jamais pu s’offrir et qui est aussi une vitrine, témoignant du dynamisme local du secteur de la prévention dans le département.

Le travail de prévention sur Lille

Dans l’agglomération lilloise qui compte plus d’un million d’habitants, Itinéraires regroupe les cinq équipes éducatives de la circonscription, ce qui représente 963 jeunes suivis en 2003. L’intégration dans une même structure de l’ensemble des effectifs de prévention lillois, il y a une quinzaine d’années, a donné lieu à une fusion des ateliers techniques et centres de formation qu’avait développés chaque club. Cela a été aussi l’occasion de rationaliser sur tout le territoire l’ensemble des structures professionnelles en supprimant celles qui faisaient doublon et en développant de nouvelles activités.

« Itinéraires résulte de la fusion en 1991 des clubs de préventions lillois indépendants avec ceux de l’APSN, la plupart des structures avaient un atelier et un centre de formation, ces derniers ont été regroupés dans ce que l’on appelle aujourd’hui le plateau technique. Le plateau technique coordonne tous les services d’insertion agissant directement sur le versant professionnel. Son objectif est d’apporter une réponse financière et en terme d’emploi aux besoins du jeune, c’est un outil indispensable sur un secteur où 40 % des moins de 25 ans sont au chômage », explique Slimane Kadri, le directeur adjoint d’Itinéraires.

Le plateau technique qui intègre en moyenne 250 jeunes par an, regroupe le garage automobile, l’atelier menuiserie, les chantiers écoles, le centre de formation et le secteur entreprise. Dans les ateliers et chantiers écoles, les jeunes sont salariés de l’association en CES et l’objectif est de les préparer socialement à un emploi stable, en acquérant d’une part de premières compétences professionnelles dans le bâtiment, la menuiserie ou la mécanique, mais aussi en intégrant des règles de vie indispensables à l’insertion professionnelle, comme la ponctualité ou la rigueur.

Le centre de formation vise à donner une pré-qualification au public suivi par le biais de l’alternance. C’est au secteur entreprise de l’association de faire le lien avec les entrepreneurs du secteur, pour permettre aux jeunes de trouver des terrains de stage et éventuellement une embauche en fin de parcours. L’orientation professionnelle des usagers fait l’objet d’un partenariat avec la mission locale et l’Éducation nationale, c’est dans ce cadre qu’agissent les Acteurs en liaison sociale (ALS). Ils interviennent dans les collèges de la circonscription pour sensibiliser les jeunes aux métiers du bâtiment et aux autres secteurs qui embauchent. Les secteurs d’activités proposés par les différents services d’insertion professionnelle sont retenus principalement en fonction des débouchés qu’ils offrent.

Ainsi d’une année sur l’autre, le nombre de place en mécanique, entretien des espaces verts ou le bâtiment sont variables. Bien souvent dans leurs parcours d’insertions, les jeunes passent par plusieurs structures d’Itinéraires, comme les chantiers écoles et le centre de formation. C’est toujours le club de prévention qui assure le suivi social de l’usager et qui tient le rôle d’interface avec tous les intervenants du dossier.

Un chantier de prestige pour les jeunes et l’association

La réhabilitation des remparts de la Porte de Gand, construit sur les plans de Vauban est un chantier école gigantesque débuté il y a neuf ans. Depuis l’origine, plus de 200 jeunes ont participé à la rénovation du site qui est situé à proximité du plus grand pôle médical de l’agglomération. Ce lieu a été choisi pour le repas de fin d’année d’Itinéraires en raison de son cadre verdoyant, mais aussi car c’est la vitrine des actions de l’association sur la ville. Un chantier d’envergure et de prestige, subventionné par la mairie qui n’avait pas les moyens financiers de faire réhabiliter le site en ruine par des entreprises classiques. Néanmoins il est important de souligner que si les prestations dispensées par les équipes d’Itinéraires sont moins onéreuses que celle d’une entreprise classique pour la collectivité locale, la qualité du travail réalisé est du même niveau que celui d’un entrepreneur spécialisé dans les monuments anciens.

« L’équipe compte en moyenne 25 jeunes embauchés en CES. Depuis le départ nous avons manipulé plus de 120 000 briques, parfois il faut complètement remonter les murs, les refaire totalement sans que cela se voit. Les jeunes sont donc initiés à toutes les facettes de la maçonnerie et formés aux techniques de restauration de monuments très anciens. Ils travaillent par tranche de 4 heures et ils participent à toutes les phases de réalisation du chantier. Nous travaillons sous l’égide d’un architecte des monuments de France », explique Albert Geeraert, l’encadrant technique du chantier.

Des débouchés professionnels avérés

Pour le public suivi, c’est l’occasion d’acquérir une première expérience professionnelle très gratifiante mais surtout qualifiante. Ainsi, 20 % des participants depuis 1995 travaillent-ils dans le bâtiment. Pour les autres, c’est l’opportunité de retisser des liens familiaux, de reprendre pied et de sortir de l’exclusion, même si l’opération ne se solde pas par une formation dans le secteur.

Albert Geeraert vient du monde du bâtiment et il a fait le choix de mettre ses compétences professionnelles au service de l’insertion de jeunes en difficulté. Le management et la gestion des rapports de force sont une part importante de son activité, avec des jeunes qui bien souvent se connaissent, fonctionnent sur des logiques communautaires, sortent de la délinquance et toujours de longues périodes d’inactivité. Un état de fait qui exige dès le premier contact une grande rigueur et de ne pas hésiter à se séparer des éléments les plus perturbateurs. « Le matin il faut commencer par identifier les canards boiteux, ceux dont l’attitude nuira aux autres, c’est essentiel pour le déroulement du chantier. De nombreux jeunes ont des problèmes d’alcoolisme et de drogue, et il faut être ferme et vigilant pour éviter les phénomènes de groupes, parfois renvoyer certains, pour ne pas anéantir les chances d’insertion des autres », poursuit Albert Geeraert.

Le travail de rue au centre du dispositif d’insertion

Chacune des équipes de prévention, les Services d’accueil et de suivi (SAS), dispose d’un local où sont assurées deux permanences par semaine. Les permanences sur site sont l’occasion pour les jeunes pris en charge de rencontrer en urgence ou d’appeler leur éducateur référent. En dehors de ces permanences, l’équipe éducative se consacre aux entretiens individuels, au travail de rue et aux actions partenariales avec les acteurs éducatifs et économiques du territoire.

Au SAS du quartier du Moulin, dans le vieux Lille, 185 jeunes sont pris en charge à l’année sur le plan administratif, judiciaire si nécessaire, du logement et de l’emploi. C’est un quartier populaire, avec un public « type quart-monde » explique Slimane Kadri, dans lequel l’implantation ancienne du club de prévention lui a permis de faire reculer la sortie du dispositif scolaire sans qualification et la toxicomanie chez les adolescents. Le quartier est en plein centre-ville et en voie de réhabilitation. Il reste néanmoins encore beaucoup d’anciens taudis donnant sur les courées traditionnelles du Nord et la misère est palpable à chaque coin de rue.

Lors de leurs tournées, les éducateurs ont appris à prendre en compte dans leur pratique professionnelle la typologie du quartier et à faire avec la présence de dealers dans certains endroits. S’ils assurent une présence aussi sur ces lieux, ils savent rester discrets et prudents pour éviter les altercations avec les trafiquants, tout en restant disponibles pour les toxicomanes. « C’est un quartier très difficile mais nous sommes bien intégrés et nous n’avons jamais eu de problèmes grâce à une vigilance de chaque instant et je pense aussi grâce à la qualité du travail réalisé par les équipes », explique Slimane Kadri. Des propos crédités par la propreté de la façade du local, qui dénote des autres bâtiments aux alentours et qui n’a jamais été taguée.

Un respect et une reconnaissance par les riverains de l’utilité sociale du travail mené par Itinéraires qui ne trompe pas et qui se confirme en comptant le nombre de mains serrées par Slimane pour franchir les 100 mètres qui séparent sa voiture du local. Le fruit d’un travail de longue haleine qui exige une présence constante sur le terrain, mais aussi de proposer de véritables alternatives aux jeunes exclus pour rester crédible. « Il y a quelques années, 50 % des jeunes étaient dépendants à l’héroïne sur ce secteur, le chômage fait des ravages et des outils comme le plateau technique sont indispensables au bon déroulement de nos missions de rue. »

Un même référent de la première rencontre jusqu’à l’insertion complète

Les usagers viennent généralement au SAS spontanément, par le bouche à oreille. Généralement les éducateurs connaissent les jeunes avant de les prendre en charge et les débuts de suivis commencent rarement par une première rencontre dans la rue. L’intégration de l’équipe dans le quartier lui permet d’intervenir en amont des situations d’échec mais aussi de maintenir un lien informel ou d’obtenir des nouvelles de jeunes qui ne sont plus pris en charge par l’association. Le travail de rue reste essentiel pour repérer les difficultés et maintenir le lien avec tous les habitants du quartier. Ainsi, si les missions des services sont principalement centrées sur la jeunesse, les éducateurs lillois n’hésitent pas à développer au gré des trottoirs des relations avec toutes les générations.

L’intervention des équipes peut aller du simple maintien du lien social par la discussion lors des tournées sur le terrain, au traitement de l’urgence, jusqu’à la prise en charge globale de la situation avec un éducateur référent qui suivra le jeune dans tout son parcours d’insertion. « Il y a toujours un décalage important entre la première demande de l’usager qui porte par exemple sur un hébergement autonome et sa prise en charge dont l’objectif est l’insertion professionnelle. Il est essentiel d’articuler présence sur le terrain et suivi individuel par un même professionnel, car le jeune évolue au fil des échanges et structure entre-temps son projet », explique Olivier Marchant, éducateur au SAS de Moulin.

Conjointement avec les différentes équipes du plateau technique, les éducateurs du SAS dans le cadre du dispositif Trace, tentent toujours de proposer des chantiers attrayants, porteurs de compétences professionnelles mais aussi de reconnaissance sociale. C’est le cas pour le chantier de la Porte de Gand, mais aussi pour les fresques en mosaïque, réalisées dans le métro et dans plusieurs endroits de la ville à l’occasion de la manifestation Lille 2004. L’objectif premier est d’impulser une dynamique d’insertion individuelle, mais aussi de créer du lien social tout en travaillant à la revalorisation du jeune, à ses yeux et à ceux de son entourage.

Pour satisfaire toutes ces ambitions, ce sont les habitants du quartier qui choisissent le thème de l’œuvre, et à la station de métro de Wazemmes, ils ont retenu une représentation de leur célèbre marché. Wazemmes est en périphérie du centre-ville lillois, c’est une commune très populaire, avec une population métissée dont les vagues d’immigration les plus importantes remontent aux années 80. Ici aussi le chômage, la délinquance font des ravages, et, l’initiative de la fresque qui a donné lieu à des rencontres et une implication des riverains a été plutôt très suivie. Les chantiers écoles et ateliers sont l’objet de contrats de qualification ou de CES qui s’échelonnent en général sur quatre mois. Au terme de cette période, le contrat peut être reconduit ou le jeune peut basculer vers une formation qualifiante.

Les jeunes qui rénovent les cages d’escalier

Certains chantiers comme à Fives, visent à la réalisation d’une fresque mais incluent également des missions de second œuvre en maçonnerie. Il s’agit à Fives de rénover les parties communes d’une HLM et pour ce faire un contrat est passé avec la ville et le bailleur, qui prennent en charge les frais financiers occasionnés par le chantier. « Nous ne gagnons pas d’argent même sur une opération d’envergure comme celle-là, mais elle est très intéressante en termes d’image de marque pour l’association car elle démontre à nos partenaires et aux futurs employeurs la compétence de nos équipes. Participer à ce type d’action est aussi très gratifiant pour le jeune, car il a l’occasion de prouver à ses voisins ce dont il est capable. Sur le plan technique, le chantier est entièrement réalisé par les salariés auxquels je montre juste les techniques à mettre en œuvre avant de commencer », explique David Weers, l’encadrant technique du chantier. L’équipe compte neuf jeunes dont deux en contrat de qualification.

Sur place, l’ampleur du travail réalisé depuis le mois de mars saute aux yeux. La sous-couche de peinture est posée dans la majeure partie du bâtiment, les murs ont été assainis et la vétusté qui dominait jusque-là, est un lointain souvenir. Ici aussi les habitants sont associés aux travaux entrepris, notamment pour choisir la couleur des couloirs, et les contacts noués à cette occasion sont un vecteur de lien social pour tout le monde, comme en témoigne Jean-Marc, le gardien de l’immeuble, qui au départ de l’initiative était plutôt sceptique.

« Ce chantier change beaucoup de choses. Au début ça n’a pas été facile, les habitants se méfiaient des jeunes, car ils en connaissaient certains sous leurs mauvais aspects. Maintenant la majorité des locataires comme l’ensemble du quartier voient que cette opération est positive, il en reste toujours certains pour râler, mais ils n’ont qu’à mettre la main à la pâte. » La seule objection de Jean-Marc à cette opération, est qu’il aurait préféré une couleur sombre en bas des murs, pour dissimuler les traces de pieds laissées par les locataires. À l’occasion, l’image de Jean-Marc change aussi dans l’esprit des jeunes comme le confirme David, l’encadrant technique. « Au départ, ils le voyaient comme un flic, il reste franc avec eux et râle quand ça ne va pas, mais son image a changé, ils parlent ensemble de sport, de foot… »

Monter par la suite une boîte ensemble

Si le chantier de Fives n’est pas encore achevé, beaucoup de ses acteurs pensent à l’avenir et certains se sont découvert une vocation à l’instar de Moussa. « Je veux continuer la peinture, ça me plaît. J’ai l’esprit d’équipe et je voudrais par la suite faire un contrat de qualification sur le secteur. Avant, j’étais dans la sécurité mais il y a trop d’embrouilles, ce qui me plairait vraiment, c’est de monter une boîte avec ceux qui ont participé au chantier ».

Ses collègues, dont Karim, qui est actuellement en contrat de qualification acquiescent et aimeraient aussi prolonger l’esprit d’équipe qu’ils ont découvert dans le cadre du chantier. Avant de quitter les lieux, ils veulent nous faire visiter les parkings, naguère lugubres et qui sont aujourd’hui totalement achevés. Pour casser l’austérité du site, l’un des jeunes a eu l’idée de peindre les portes de box de couleurs différentes. L’occasion de mettre un peu de couleur dans ce terrain bétonné.

Slimane Kadri profite du trajet qui conduit toute l’équipe du chantier de Fives au barbecue de fin d’année pour les briefer brièvement sur les conditions à réunir, notamment sur le plan administratif, pour monter une entreprise. Cette part d’échange informel est essentielle dans le travail des éducateurs de rue, et les équipes des SAS ne perdent jamais l’occasion de mettre à profit ces temps de trajet ou de repas pour créer un lien personnel avec le jeune ou comme aujourd’hui, pour l’aider à se structurer dans ses projets.

De la pratique à la construction d’un métier

Pour Itinéraires comme l’ensemble des structures de l’APSN, la qualification de ses équipes est essentielle. Les ALS (les agents de liaison sociale) comme de nombreux métiers du travail social sont porteurs d’un savoir-faire et d’une pratique professionnelle qui émergent du terrain en fonction de nouveaux besoins sociétaux, sans pour autant faire l’objet d’une reconnaissance institutionnelle. Pour faire reconnaître leurs compétences et dans le cadre d’une mission pour le conseil général, la structure de conseil et d’analyse de l’association planche actuellement sur la constitution d’un référentiel métier pour cette pratique. « Pour le conseil général, nous travaillons sur un principe de missions triennales, et nous préparons actuellement un programme de développement des compétences et de qualification des ALS pour tout le département. Nous travaillons sur la coordination et le développement de l’échange des savoirs entre les différentes équipes d’ALS, pour faire émerger une pratique commune, tout en respectant les singularités de chaque territoire », explique Pascal Piteux.

Les ALS présentent la particularité d’intervenir à la fois dans la rue et au sein des établissements scolaires pour sensibiliser les jeunes en échec aux formations courtes qui offrent des débouchés professionnels. La principale difficulté pour construire le référentiel métier est d’arriver à stabiliser la pratique, à faire émerger des spécificités communes du terrain sans pour autant les dévoyer. Une difficile équation qui serait impossible à résoudre sans le soutien d’une équipe de spécialistes pluridisciplinaires qui connaît au quotidien le cadre d’intervention des ALS.

L’articulation des différentes structures de prévention du Nord Pas-de-Calais dans l’APSN, a permis de développer un réseau efficace et transversal pour les actions de terrain. C’est aussi une solution pertinente pour mutualiser leurs différentes expériences et en tirer un savoir-faire commun qui sera exploité par la cellule d’expertise et d’analyse. La mutualisation permet également à l’ensemble des équipes de prévention départementale d’avoir une plus grande visibilité auprès des pouvoirs politiques et par là même de défendre plus efficacement les intérêts de la prévention spécialisée.

Sur Lille, le regroupement des clubs locaux sous l’égide d’Itinéraires a permis d’offrir des débouchés professionnels aux usagers plus importants et plus diversifiés que les perspectives que pouvaient ouvrir des clubs isolés. Des succès qui en appellent d’autres, sur le plan de la légitimité et de la crédibilité des équipes de rue aux yeux de leur environnement de travail direct, mais aussi auprès des partenaires institutionnels comme la mairie ou l’éducation nationale.

Ainsi, l’organisation en poupée russe des services de prévention spécialisée, de l’échelon local au régional, renforce le lien entre le terrain pur et les décideurs politiques, sensibilisés à la complexité des interventions sur chaque territoire. La force du réseau nordiste réside dans sa capacité à communiquer avec les pouvoirs publics d’une part, mais aussi avec le monde de l’entreprise. Des chantiers comme la Porte de Gand ou celui de Fives, impose le secteur de la prévention spécialisée comme un élément à part entière du développement local. Un acteur économique au même titre que les autres à la différence près qu’il est incontournable car il met au service de la ville, des prestations spécialisées comme la restauration de monuments historiques à des tarifs qu’aucune autre entreprise du secteur ne pourrait pratiquer.

Au-delà de la dimension économique, Itinéraires et ses structures professionnelles sont des centres de formation et de professionnalisation dans le bâtiment très compétents et reconnus comme tel. Sur le plan éducatif et individuel, le cœur de mission de l’association, participer à des projets qualifiants, valorisants pour les jeunes, c’est avoir déjà rompu avec la spirale de l’exclusion et se garantir à court terme un parcours d’insertion réussi sur le plan professionnel et social.


[1APSN - 112 rue d’Arras - 59021 Lille Cedex. Tél. 03 20 16 81 40