N° 1103 | du 25 avril 2013 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 avril 2013

« Des éducateurs prêts à m’appuyer et à croire en moi »

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Après avoir publié le récit de son séjour d’une année en foyer éducatif où elle a été accueillie à l’âge de dix-sept ans Le tournant de ma vie, éditions Persée, 2011, Lien Social n° 1070, Aurore Bouvé revient pour Lien Social sur cet épisode de sa jeunesse, en expliquant en quoi l’action des éducateurs a été déterminante pour le reste de sa vie.

À quel moment ce sentiment de reconnaissance envers les éducateurs qui vous ont aidée est-il né en vous ?

J’ai pris conscience de la reconnaissance que j’avais pour ces éducateurs le jour de mon départ du foyer. J’ai vécu cela comme une réelle déchirure, mais en même temps, je suis partie sur les chemins de la vie bien plus sereine. Un long travail était encore à fournir, un travail personnel ; et c’est en gardant en lumière les outils que les éducateurs ont partagés avec moi, que j’ai pu faire face aux aléas de l’existence sans tomber dans un processus de répétition. 

Chacun, avec ses qualités ou ses défauts, m’a apporté quelque chose de lui. Je quittais le foyer avec une part de tous ces éducateurs ; un savoir qui leur appartenait, qu’ils m’ont offert et que j’ai pu utiliser à différents moments, à ma manière. La reconnaissance a donc émergé le jour de mon départ, et je la leur offre aujourd’hui par mon témoignage, par mes « petites » réussites personnelles… Reconnaître que, sans eux, je n’aurais pas pu faire tout ce chemin, n’était pas simple. Mais en même temps, c’était une étape indispensable à l’utilisation saine des outils reçus.

Certains jeunes ayant connu l’accompagnement d’éducateurs éprouvent parfois du rejet à leur égad. Comment interprétez-vous cette différence de perception par rapport à la vôtre ?

La présence de professionnels dans l’existence d’un jeune lui montre qu’en fait, il a besoin d’une aide… Le rejet se produit alors comme une sorte de protection… Les adultes l’ayant entouré jusque-là ont peut-être abusé de sa confiance ou l’ont parfois simplement déçu…

L’image même de « l’adulte » peut être représentative d’un danger. C’est doucement, à force de patience, de compréhension mutuelle, d’écoute que le jeune va modifier l’ « image » qu’il se fait de l’adulte et réalisera ensuite, lorsqu’il se construira sa propre échelle des valeurs, combien ces éducateurs qui l’ont entouré auront contribué à l’y aider… Mais ceci dit, effectivement, tous les jeunes ne vivent pas la présence d’un éducateur comme une aide mais parfois comme une punition… Nous rentrons alors dans une dynamique de conflit permanent, dans un rapport de force… Il faut voir dans quelles circonstances le jeune est amené à rencontrer ces éducateurs spécialisés qui sont fréquemment là pour prôner aussi le lien familial qui semble tellement important ; alors que certains jeunes ont surtout besoin d’en sortir ; parfois pour mieux y retourner, parfois pour réussir simplement à en créer un autre…

Est-ce là un reproche que vous leur feriez volontiers ?

C’est effectivement un point qui a été très difficile à vivre. Lorsqu’un jeune parlait de prendre des distances, on ne cessait de lui rappeler l’importance de ce lien. Je ne dis pas que ce n’était pas ce qu’il fallait faire mais, pour ce qui me concerne, j’aurais préféré qu’ils acceptent directement les distances que je souhaitais mettre. Je suis certaine que nous aurions gagné beaucoup de temps. Prôner la vie de famille à tout prix, c’est prendre aussi le risque, aux yeux du jeune, d’approuver ses souffrances vécues quelles qu’elles soient. Lorsque l’on crie les souffrances que l’on vit en famille et que l’adulte en face maintient ses positions sur l’importance du lien, c’est difficile à encaisser car on se demande pourquoi on essaie de donner son avis, puisque de toute façon ce sont les parents qui gagneront.

Y a-t-il d’autres exemples où vous avez eu le sentiment de ne pas être soit écoutée, soit entendue ?

Oui, l’exemple le plus lourd que j’ai vécu fut sans doute la porte fermée devant laquelle je me suis retrouvée, à l’approche de ma majorité. Je ne me sentais pas capable d’être mise en autonomie, même si tout le monde m’y encourageait, me soutenait et me disait le contraire. Moi, je ne me sentais pas prête. J’ai fait une demande de prolongation de mon séjour en foyer, mais elle m’a été refusée avec pour seule justification : « une fois la majorité atteinte, tu es obligée de quitter le foyer, prête ou pas ». J’ai fait une demande de suivi par le Service d’aide à la jeunesse, demande qui a été acceptée. Mais bien évidemment, entre une visite par semaine et une prolongation en institution, c’est loin d’être la même chose et le résultat est tout à fait différent. Parfois le jeune qui doit devenir adulte est propulsé à ses dépens dans une vie qu’il n’est pas toujours prêt à assumer.

À dix-huit ans, vous auriez souhaité que votre placement continue. En quoi ne vous sentiez-vous pas prête à assumer cette autonomie ?

Je viens d’une famille de dix enfants… Vivre en groupe est ce dans quoi j’ai toujours baigné. Affronter la solitude du jour au lendemain, les charges de la vie (loyer, alimentation, habillement, budget bien sûr), tout cela est pour le moins inquiétant pour une jeune qui avait déjà connu la faim, le froid au sein même d’une famille. Je pense que si j’étais restée chez moi, j’aurais souhaité partir à dix-huit ans, partir loin. L’institut respectait mon indépendance. Ils m’ont permis de me trouver. J’étais encore très fragile. Ma colère contre le monde adulte avait pu être extériorisée, mais pas encore tout à fait comprise. Il y a des jeunes qui ont besoin de plus de temps. Ce n’est pas tant qu’ils n’en sont pas capables, mais lorsque toute confiance en soi est balayée, cassée par vos proches pendant dix-sept ans, ce n’est pas un an en foyer qui rééquilibre la balance.

Iriez-vous jusqu’à dire que vous êtes en dette à l’égard de ces professionnels qui vous ont ainsi soutenu ?

Je ne me sens pas redevable vis-à-vis de ces personnes qui m’ont accompagnée, soutenue, acceptée aussi… Si j’osais un peu, je dirais qu’ils faisaient leur métier et en même temps, cette énergie qu’ils ont mise pour moi, dépassait de simples compétences professionnelles. Ce n’était plus des éducateurs qui m’accompagnaient, mais des êtres humains qui partageaient avec moi un chemin de vie, qui m’offraient des outils. Avec les qualités et les défauts qui étaient les leurs, j’ai appris à accepter les miens aussi. Je ne me sens pas redevable, mais l’acquis que j’ai eu durant cette année-là voyagera sur les océans.

D’abord, parce que certains de ces outils, je les ai transmis à mon fils lorsque je sentais que c’était le moment pour lui. Je les ai certainement utilisés avec mes proches aussi. C’est là le plus beau remerciement que je puisse leur faire, transporter contre vents et marées l’expérience qu’ils m’ont offerte et la transmettre à des gens qui la transmettront à leur tour. Mon année passée là-bas n’est pas une dette que j’ai, mais une reconnaissance. Le respect de tout ce travail va m’inciter sans même m’en rendre compte à le partager, l’offrir, donner une continuité à ce mouvement de générosité de soi ; c’est un don d’eux-mêmes qu’ils m’ont fait. Sans compter que, peut-être, mon parcours leur servira pour d’autres jeunes qui seront dans la même situation. Sans cesse, nous offrons une énergie forte.

C’est quand elle est réciproque (eux apportent leurs expériences, nous, nos douleurs) qu’elle peut enfin voguer au gré des besoins de chacun, pour nourrir chaque personne d’une connaissance unique… Nous revenons au port lorsque nous utilisons ces outils reçus et non lorsque nous revenons voir ces gens qui nous les ont offerts.

Vous tenez des propos d’une grande force qui ne peuvent que combler et/ou rassurer des éducateurs qui vous liront. Comment expliquez-vous avoir réussi à percer à jour notre profession et être allée au cœur de sa démarche ?

Quand vous grandissez dans un monde où la misère est pesante tellement elle est grande, où vous sentez, enfant, que les valeurs que vous côtoyez au quotidien ne sont pas justes, où l’alcool règne en maître mot, où une certaine violence (physique et psychologique) vous arrache votre innocence, tout ce qui peut vous faire sortir est considéré comme une aubaine. J’ai eu la chance, durant mon enfance, de pouvoir m’aérer auprès d’un groupe de jeunes que des animateurs bénévoles amusaient. Là, déjà, j’ai rencontré deux personnes en particulier qui m’ont manifesté du respect. Elles m’ont appris beaucoup de choses. Je ne me suis jamais livrée à elles et je ne pense pas qu’elles se doutaient même de mon malaise, de ma vie.

C’est une des premières raisons peut-être, grâce à ce que j’ai vécu avec elles, qui me permettent de porter ce regard sur le métier d’éducateur. Je pourrais vous dire aussi que je suis parvenue à le comprendre parce que j’ai été en foyer à temps. J’étais une bombe à retardement ; je faisais preuve d’une violence verbale importante ; j’agressais tous ceux qui m’approchaient. Ma colère qui était tellement grande, contre un monde que je trouvais trop injuste, a pu être canalisée, ajustée aussi… Sans mon passage dans ce foyer, j’ignore ce que je serais aujourd’hui. Une femme ravagée par la haine, peut-être… La colère peut faire bien plus de dégâts qu’une tempête en pleine ville. Mon vécu m’a apporté une certaine sagesse, ces éducateurs m’ont appris à l’utiliser. Le regard que nous portons sur le monde institutionnel dépend aussi de la manière avec laquelle nous y sommes entrés…


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