N° 710 | du 27 mai 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 mai 2004

Des bars dans les institutions médico-sociales

Claude Mohat

Thème : Institution

Nombreux sont les établissements sociaux et médico-sociaux qui ont aménagé en leur sein un espace bar café. Et, quelle que soit sa forme, cet endroit-là n’est pas seulement un lieu où l’on consomme mais bien aussi un lieu où se tissent des rencontres, se vivent des souvenirs, s’échangent des secrets et se construisent des liens éducatifs

« Venez, je vais vous montrer notre bar-café ! ». L’homme qui me précède est le responsable d’un établissement médico-social. Au pas de charge, il me fait visiter les ateliers d’art thérapie animés par un superbe projet d’exposition qui mobilise l’ensemble de l’équipe et de nombreux résidants. De loin, il me montre la ferme thérapeutique avec ses multiples enclos où bondissent les lapins et où les poules caquettent en semi-liberté ; plus haut, les ânes et les poneys sont à l’enclos tandis que les moutons broutent les pelouses entre les bâtiments. « Partout, où je suis passé j’ai créé un bar-café », me dit-il, poursuivant son idée et la visite des lieux. Nous traversons les pavillons d’hébergement, me décrivant simultanément les projets spécifiques qui sont liés à chacun d’entre eux, et serrant au passage et une par une la main des résidants qu’il connaît individuellement.

Mais c’est vers le bar-café que résolument l’homme m’entraîne avec une réelle exaltation. Il est vrai qu’il ne s’agit pas d’une banale pièce avec un comptoir et quelques tables ou chaises dispersées, mais bel et bien d’un bâtiment conçu spécialement pour faire bar-café. La pièce principale ouvre par des portes-fenêtres sur une terrasse qui fait face aux collines boisées. Ce jour-là, jour de novembre plutôt gris, la dalle en béton ne fait que renvoyer tristement la couleur du temp. Mais, aux dires de mon guide, il est facile d’imaginer la même terrasse un jour d’été, à l’heure où les forêts environnantes renvoient leur fraîcheur et leur parfum d’humus mêlé de fleurs sauvages vers les tables rondes et les chaises installées sous les parasols.

Alors, les heures s’écoulent au ralenti, suspendues aux bourdonnements des insectes, presque immobiles. Car, le bar-café est comme une parenthèse dans le cours du temps, un espace où, comme par magie, il n’y a plus de séparation entre le normal et le pathologique et où la vie devient éternelle, suspendue au rythme des gorgées bues lentement et des verres vidés avec d’autant moins de précipitation que rien de plus urgent n’attend les « clients ». Ici, en fin de journée, les corps assommés par le travail et les médicaments se calent au fond des chaises, se font minéraux buvant sans honte jusqu’à la dernière goutte accrochée à la paille les diabolos acquittés de quelques piécettes.

Derrière le comptoir sont rangés par ordre et par taille les verres aux formes multiples et dessinées selon leur usage. Longs et évasés ou courts et ramassés, frappés à la marque des boissons qu’ils sont destinés à recevoir ou bien transparents comme l’eau claire, ils sont comme autant d’avant-goût des délices futurs offerts au regard de celui qui pénètre en ces lieux. L’équipe a voulu faire de l’endroit un lieu chaud et accueillant qui soit la réplique réelle d’un café que les résidants de l’établissement pourraient trouver au village… Si celui-ci n’était pas trop loin. Ici on sert de tout sauf de l’alcool bien sûr, mais ce détail disparaît derrière la richesse de l’offre et le dynamisme que met l’éducateur barman, responsable de la vie du café, à faire vivre les lieux.

Dressées sur les tables, des publicités en carton vantent la marque d’une boisson qui est « l’affaire » de la semaine. Le « patron » se démène auprès des fournisseurs pour rester dans le coup et obtenir la variété des produits à des prix compétitifs. Sur le coin du comptoir, les journaux sont là, disponibles, petites fenêtres de papier ouvertes sur les nouvelles du monde extérieur que l’on garde pour soi ou que l’on commente à l’envi selon l’humeur de la compagnie. Ici, on se retrouve comme un chez soi qui n’est plus un foyer. Ici on ne tue plus le temps entre deux prises de médicament. Ici on existe tout simplement…

À mille lieux de là et dans un tout autre décor, je me retrouve à la cafétéria de l’hôpital psychiatrique d’une grande métropole régionale. La pièce est immense et carrée comme un grand hall dans lequel auraient été semées quelques tables rondes sur leur pied unique et des chaises de jardin, vertes et jaunes en plastique. Des spots de lumière blanche sont plantés dans le plafond haut perché comme des étoiles serties dans une voûte céleste vidée de ses anges et de ses saints. Ici pas de verre sur les étagères pour capter les reflets et contenir les boissons offertes mais des gobelets en plastique pour éviter la casse, les incidents et les gestes d’automutilation. Le sol est en lino de fausses dalles de marbre rose et résiste mal aux traces noires des semelles en cuir qui vont et viennent lourdement. Un homme, grand et mal rasé, la mâchoire lourde et serrée comme un Jean Valjean d’avant la liberté, tourne inlassablement entre les tables. Il a le pantalon tombé jusqu’à mi-cuisse, sac à viande à peine retenu au-dessus de chaussures aux lacets défaits. Il finit par tirer une chaise contre la vitre et par s’asseoir. Il ne commande rien et ne consomme pas.

Sur ma gauche, à la table d’à-côté, un groupe de personnes discute calmement. Vestes en cuir et tenue tirée à quatre épingles, ils me gratifient d’un sourire lorsque je viens m’installer près d’eux, mon gobelet à la main. Pour eux, la cafétéria, c’est le temps des rencontres, l’oubli de l’aliénation et le bonheur d’un lien social recouvré. Ils parlent haut mais sans outrage, comme ailleurs dans un vrai café. « Il faut que je m’en aille ! » dit soudain l’une des personnes. « Mais pour aller où ? », répond aussitôt une autre. La remarque suffit pour éteindre le désir de partir. Et la discussion reprend son cours, inlassable. Du monde entre et sort par la grande porte battante. La cafétéria est un lieu de passage incontournable, un endroit où l’on vient occuper quelques minutes interminables lorsque, les poches vides d’un argent de poche trop vite fumé, il ne reste plus rien pour consommer. Car ici on retrouve celui qu’on croyait sorti et on l’écoute raconter la bouche empâtée comment il a fallu « y » revenir. « C’est trop dur, dehors ! »

Les cendriers noirs et marqués du logo d’une radio locale s’emplissent de mégots que le garçon de la cafétéria vient vider régulièrement. Une jeune femme se lève pour demander une clope à une autre table. Elle l’obtient sans peine. Ici, le don de la cigarette est comme un code de savoir-vivre : aujourd’hui c’est moi qui en ai, demain ce sera toi ! Aujourd’hui, c’est moi qui te l’offre, demain ce sera toi ! La jeune fille revient s’asseoir et reprend sa conversation faite d’images d’enfant mort vu la veille au soir à la télé. L’odeur des frites commence à emplir l’espace de la cafétéria. Il est onze heures.

C’est encore le temps du petit-déjeuner pour les lève-tard qui sont au début d’un jour nouveau ; et c’est déjà l’heure du déjeuner pour les autres, ventres toujours affamés d’une vie jamais rassasiée. Une jeune femme rentre brusquement dans la pièce, le sourire aux lèvres : « Ça y est mon stage est fini ! » Il faut comprendre que, pour elle, c’est l’heure de la sortie de l’hôpital, et qu’elle vient dire au revoir à ceux qui sont là. Elle est heureuse de partager sa joie, salue un tel qu’elle reconnaît et s’inquiète un instant de l’absence d’un autre. Elle virevolte et elle papillonne. Elle claque des doigts sur la musique mise en fond d’ambiance. Elle ne s’arrête pas et ressort en criant des grands au revoir à la ronde qui feint de ne pas l’entendre. Puisque ce n’est qu’un au revoir…

« Heureusement qu’il y a eu le bar pour me poser et me faire reconnaître ! », dit cette jeune éducatrice qui vient de prendre son premier poste au foyer d’hébergement pour adultes. Ici, le bar est une belle pièce, vaste et bien éclairée qui donne presque directement sur le hall d’entrée. Impossible de le manquer. D’autant plus, que le comptoir est un très beau meuble en bois dont la partie supérieure est recouverte d’une plaque de cuivre rouge ciselée. En arrière fond, les étagères n’offrent au regard ni une grande variété de verres ni de bouteilles ; au mur, seulement deux affiches annoncent, l’une, les prix des consommations, l’autre, la conversion des francs en euros.

Mais le régal n’est pas dans les yeux mais dans la salle ; là des fauteuils sont disposés autour de tables basses et sont comme autant d’appel à suspendre la course du temps. Les habitants du foyer s’y retrouvent, le soir à 17 heures juste après le travail et avant de rentrer chacun chez soi. C’est une brève parenthèse entre le temps du travail et celui des tâches quotidiennes. C’est dire que les consommations sont savourées, du bout des lèvres pour ne pas en avaler trop à la fois. Il faut faire durer le plaisir. Et entre deux gorgées c’est la présence de l’éducatrice et sa disponibilité qui sont goûtées à leur juste mesure. S’échangent entre elle et les résidants des presque rien, d’abord : quelques ritournelles sur les difficultés du travail ou sur la météo qui ne parvient pas à retrouver le beau fixe. Il faut ces quelques minutes où parler pour ne rien dire sert de transition aux vrais instants de conversation. Les confidences demandent du temps pour naître et la confiance ne s’installe qu’après un temps d’apprivoisement.

En effet, reconnaît l’équipe, il n’est pas possible d’entrer comme cela chez les gens, ni dans leur chambre ni dans leur histoire. Il ne suffit pas d’être éducateur pour avoir tous les droits, sauf à jouer de la toute-puissance. Même en étant éducateur, il faut savoir attendre d’être invité à partager des secrets pour espérer que la relation s’installe. Et dans cette perspective, la jeune éducatrice a raison de le souligner, le bar est un endroit stratégique sans nul autre pareil. Les résidants y reviennent souvent le soir après le repas et sont heureux d’y retrouver une personne disponible. S’y jouent parfois des parties de cartes ou de petits chevaux. Entre deux lancers de dés, remontent des souvenirs, des chagrins d’abandon et des peurs de vieillir. Les mots calment les angoisses tandis qu’une tisane réchauffe l’intérieur. Là, dans l’impression du presque sans rien faire, à travers des actes puérils à l’orée de l’inutile, se retisse du sens entre hier et demain. Et c’est tard le soir, lorsque les lumières du bar s’éteignent, que vient le temps de se dire au revoir avec dans le ton ou la poignée de main ce tremblement qui signe la naissance d’un possible lien éducatif.


Un bar-café à l’intérieur des murs

« J’ai appris au cours du temps que peu importe le support de la relation dès lors qu’il se prête à la rencontre ». Témoignage d’une expérience vécue

Il y a plus de vingt ans, mais je m’en souviens comme si c’était hier, l’équipe de l’institution dans laquelle je travaillais alors en qualité d’éducateur avait pris la décision de créer un espace bar-café à l’intérieur des murs. Autrefois, la bâtisse était celle d’un monastère ; une chapelle, au fond de la cour, témoignait contre le temps de cette présence, de même que, courant sous la bâtisse, les caves rappelaient l’ancienne activité vinicole des frères abbés. Aussi, renouant avec le passé, l’une de celles-ci fut-elle soigneusement restaurée, respectant les piliers en pierre de taille et le chapiteau de la salle voûtée. La rénovation soigneusement accomplie restituait un charme réel qui fut complété par l’installation de tables basses et de fauteuils.

L’installation électrique fut reprise de sorte à laisser place à un éclairage indirect et un branchement pour une sono. L’espace devint un lieu de réelle convivialité. Malgré cela et cabotin dans l’âme, lors de l’inauguration je n’y descendis point. Je ne voyais pas d’un bon œil cette idée qui me semblait surtout l’occasion offerte aux éducateurs de ne pas faire grand-chose. Il est vrai que peu de temps avant, cela avait frité en réunion d’équipe entre les tenants des activités organisées pour les résidants et les partisans du droit au rien faire (le débat dure encore). Et c’est donc tout logiquement que, pour donner une chance au développement du bar, la décision fut prise de décaler dans le temps toutes les autres activités. Ainsi le sport devait-il démarrer plus tard et je devais soit attendre les résidants soit aller chercher ceux qui, « traînant dans les bas-fonds » de l’institution, peinaient à en remonter.

C’est seulement avec le temps que j’ai appris à apprécier cet espace. D’abord, il a bien fallu me rendre compte que c’était un excellent prétexte pour sortir les éducateurs de leur salle bien avant l’arrivée des résidants, d’ouvrir le bar et d’être prêts à recevoir les plus rapides et les premiers arrivés. Ceux-là savaient désormais où nous trouver et c’était bien en cette pièce que se faisaient les premiers récits de la journée, que se vidait les temps de colère que se récapitulaient les temps à venir avec les courses à faire ou un rendez-vous médical à honorer. La boisson, toujours non alcoolisée, n’était plus qu’un prétexte. Plus tôt, elle avait donné lieu à une tractation puisqu’il fallait payer la consommation à l’aide d’un ticket.

Alors, il y avait ceux qui, capable de gérer leur argent de poche, achetaient ces précieux bouts de papier à la semaine, et ceux qui négociaient au jour le jour l’accès au précieux liquide. Alors, il fallut bien admettre que le « rien faire » par moi suspecté au départ était en réalité un temps bien rempli. Et j’ai appris au cours du temps que peu importe le support de la relation dès lors qu’il se prête à la rencontre. Ainsi, le bar était devenu un rite inscrit dans le rythme de l’institution au même titre que la distribution des médicaments le soir avant le repas ou le départ à la piscine des samedis après-midi. Et aujourd’hui encore, alors que je ne suis plus en qualité d’éducateur dans les murs de la grande bâtisse, les résidants continuent à descendre dans les entrailles pour y déguster une boisson et boire le temps de la vie.


Le bar de Kiki était en ville

Quelques instants empruntés ou volés sur le temps institutionnel pour boire le café noir jusqu’au fond de la tasse

On l’appelait « Kiki ». Je n’ai jamais su les causes de son handicap mental. Etait-il même « débile », comme dit la classification ? Ou bien, par le fait de ne savoir ni lire ni écrire, signifiait-il son refus à lui d’entrer dans un monde qu’il avait définitivement catalogué comme n’étant pas le sien. Kiki est né à Oran au temps d’une colonisation heureuse où les petites gens rêvaient d’une fraternisation possible entre les indigènes et les blancs venus de la métropole. Mais l’histoire devait choisir un autre sentier, plus aride, et à l’adolescence Kiki, comme tant d’autres, a dû quitter Alger dans le fracas des bombes pour venir s’installer dans le sud-est de la France. Sous d’autres cieux donc, et pas sous le même soleil !

Autant dire qu’il ne s’y est jamais fait. Lui qui était né pour traîner à l’abri des terrasses, pour boire le café noir jusqu’au fond de la tasse, pour ramasser à la petite cuillère les restes du sucre fondu et pour guetter l’instant où les rayons obliques étirent les ombres et disent l’heure de rentrer. Hébergé dans un foyer-appartement, Kiki s’accordait juste ce qu’il fallait de compromission avec l’équipe éducative pour acheter, au moindre coût psychique, sa tranquillité et sa place au sein du service. Il se lavait autant que nécessaire pour satisfaire aux exigences des éducateurs : pour lui, le plus dur était de se brosser les dents le soir alors qu’il défendait haut et fort le droit à conserver longtemps en bouche le goût du dernier café. Il arrivait au CAT avec, chaque matin, juste ce petit peu de retard qui lui permettait de saluer tout le monde dans la colère feinte des moniteurs d’atelier lui enjoignant d’aller mettre sa blouse au plus vite. La mascarade d’un coup de pied au cul manqué le faisait alors lâcher un rire aux sonorités pied-noir retrouvées.

Le plus grand bonheur de Kiki, pour ne pas dire le seul, c’était sur le chemin du retour, le soir après le travail, lorsqu’il pouvait enfin s’arrêter dans son bar-café. Parfois, fatigué sans doute, il s’asseyait à une table, se prenant le menton à pleines mains, et fixait les allées et venues des passants pressés. Mais le meilleur, c’était tout de même, de se percher sur un tabouret près du comptoir et d’attendre que le temps passe. Il pouvait rester là plusieurs heures sans rien dire, ayant l’œil à tout et capable d’indiquer à un client où se trouvait le journal ou de dire au patron que quelqu’un attendait en terrasse. Mais ce qu’il préférait malgré tout c’était de garder le silence, buvant son café à petites gorgées et rallumant sa cigarette roulée toutes les deux ou trois bouffées. L’important était que le temps s’écoule, simplement, sans bruit. Trop souvent, parce que le soleil et les ombres n’étaient pas au rendez-vous, il oubliait l’heure du repas et se faisait engueuler en rentrant à l’appartement. Mais peu importe ! De même, les éducateurs avaient fini par savoir qu’il ne se rappelait jamais du jour où il était de « corvée » de courses ; ces jours-là, maudits, eux venaient le chercher en voiture à la sortie du CAT, et lui ne passait pas au bar-café.