N° 992 | du 4 novembre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 novembre 2010

Des ateliers médiatisés sur-mesure pour adolescents en difficulté

Thèmes : Culture, Adolescence

Forts de leur expérience à la maison des adolescents de Saint-Denis (Casado), où ils ont longuement réfléchi à la mise en place d’ateliers adaptés aux adolescents qu’ils accueillent, six salariés, trois éducateurs et trois psychologues, ont créé l’association Cérès en juillet 2009 pour promouvoir les médiations artistiques, culturelles et créatives dans les secteurs médico-social, éducatif et scolaire. Ils y développent un réseau d’artistes et de travailleurs sociaux qui interviennent dans des écoles, des associations ou des institutions des départements de la Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise. Casado participe à ce dispositif en permettant la mise à disposition de salariés dans le cadre d’un mécénat de compétences. Genèse de l’association et présentation de quelques ateliers par les professionnels eux-mêmes.

Nous avons créé l’association Cérès – l’Art, Terres fertiles – dans le but de soutenir les projets de médiations artistiques et culturelles dans les secteurs médico-sociaux, scolaires et éducatifs. Nos expériences d’éducateurs ou de psychologues à la Maison des adolescents (Inter secteur de pédopsychiatrie de Saint-Denis) et l’intérêt pour les ateliers médiatisés ont fortement motivé cette initiative [1].

L’art comme outil thérapeutique ou la créativité comme moyen d’expression dans le secteur de la santé mentale n’est certes pas une nouveauté. Si l’on revient à la source, il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est un artiste, Jean Dubuffet, qui, au milieu du siècle dernier, a mis en lumière le caractère artistique des productions asilaires. Il s’en est dégagé un courant : l’art brut. Depuis, la littérature abonde [2] et les structures proposant ces médiations sont nombreuses, Les ateliers du Non faire de Maison-Blanche, par exemple, ont largement contribué à la diffusion et à l’étude de cette technique.

Nous ne sommes donc pas partis de la certitude du bien-fondé d’une telle entreprise, mais bien d’une constellation d’observations et d’interrogations nées de notre pratique, et liées aux rapports qu’entretiennent l’art et le sujet.
Il nous a semblé notamment réducteur de penser que l’art se fonde sur la création du seul objet plastique ; que l’artiste possède un imaginaire que le non-artiste ne possède pas ; enfin, que la création se limite à ce qu’elle « donne à voir ».
Dès lors, comment cerner la tension entre le sujet et l’objet lors de l’activité créatrice ? Comment comprendre ce que de nombreux auteurs nomment le « dé-saisissement » du sujet dans le temps de la création ?
Si l’on envisage l’imaginaire sous l’angle de la psychanalyse, on se réfère au registre de l’image, du leurre, de l’identification, de celui du moi avec ce qu’il comporte de méconnaissance, d’aliénation, d’amour et d’agressivité dans la relation duelle. C’est de cet imaginaire que se construit le symbolique (dictionnaire Larousse de la psychanalyse). Comment formaliser ce travail sur l’imaginaire sans réduire, rigidifier ou fracturer un registre aussi singulier ?

Enfin, s’il est entendu que la création « donne à voir », que donne-t-elle à penser ? Comment élaborer un travail de médiation en amont et en aval ? Sommes-nous les animateurs ou les co-producteurs de nos ateliers, ou juste d’indispensables témoins ?
La genèse de l’association se situe dans ces anfractuosités, dans les interstices de la pratique et de la réflexion. À travers trois exemples d’ateliers proposés à la Maison des adolescents de Saint-Denis, nous souhaitons partager ces réflexions et ces expériences particulières. Peut-être provoqueront-elles un désir : de penser ou de créer.

Christophe Vandeneycken, président de l’association


De la médiation artistique au projet personnalisé

Pour Isabelle Monel-lagzouli, éducatrice spécialisée, trois points sont essentiels à la mise en place des ateliers : le cadre, la temporalité et le lien. Dans un cadre contenant et au sein d’un groupe constitué, le jeune en difficulté peut retrouver les conditions pour se poser, se remettre à penser et retrouver une place.

Éducatrice spécialisée à la Maison des adolescents de Saint-Denis (Casado), j’encadre avec une autre collègue (psychologue, éducatrice), en plus du travail d’accueil, des ateliers de médiation artistique. Ces ateliers sont, pour moi, une aide à la relation auprès des adolescents qui bien souvent n’expriment aucune envie, aucun désir : « Tout va bien », « je ne sais pas », « c’est nul », « j’ai pas envie ». Ils nous apparaissent plus ou moins perdus. Cela illustre notamment les propos de la psychiatre, Marie-Rose Moro, lorsqu’elle dit : les adolescents « cherchent une place non seulement au sein de la société mais aussi de leur famille ou de l’école ». C’est pour cela, qu’il semble nécessaire de leur apporter des points de repères, une constance par notre présence.

En tant que professionnelle, trois points me semblent essentiels dans la mise en œuvre des ateliers : la notion de cadre, la notion de temporalité et la notion de lien (rencontre).
Je vais tenter de manière succincte de préciser en quoi les ateliers peuvent être un outil précieux dans mon travail d’accompagnement.
Pour cela, je vais m’appuyer essentiellement sur deux ateliers : l’atelier voyage et l’atelier matières et déco.
Lors de l’atelier voyage, les jeunes collectent différents éléments (images, photos, textes…) relatifs à un pays ou à une ville. Puis, ils matérialisent leur voyage en collant sur un panneau le fruit de leur recherche pour ensuite partager avec les autres jeunes du groupe leur intérêt pour la « destination » choisie.

L’atelier matières et déco est une activité à la fois manuelle – par la découverte de différents supports ou matériaux (peinture, argile, décopatch, mosaïque…) et culturelle – par la création d’objets (statuettes, masques, peintures, estampes…) relatifs à l’art de quatre continents (Asie, Afrique, Océanie et Europe).

Le cadre

Lorsque j’évoque le cadre, je pense à la présence stable et constante des adultes qui animent l’atelier, au lieu fixe, au jour et heures repérés (cadre spatio-temporel) ainsi qu’au respect de règles communes. Par ce dispositif, nous essayons de rendre ce moment d’échanges suffisamment sécure et contenant pour que les adolescents puissent se sentir bien.
Jean Boustra, psychiatre et psychanalyste, écrit que « l’atelier d’expression doit être situé à demeure dans un espace stable, avec des portes et des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment. Il ne peut se confondre avec un camp volant installé et défini à la hâte dans un coin de cafétéria, ce qui ne permet pas la présence et la disponibilité des animateurs » [3] et ni de l’intérioriser. Le lieu et l’investissement de cet espace semblent donc primordiaux et doivent être suffisamment pensés. Ainsi, au sein de Casado, nous avons une pièce consacrée aux ateliers, décorée aujourd’hui par les productions des jeunes et investie par tous dans cette fonction.

La temporalité

Cette notion est importante à prendre en compte lorsque nous pensons un atelier d’expression. En effet, notre travail auprès des adolescents nous a appris qu’une grande majorité d’entre eux s’inscrivent dans l’ici et maintenant, avec une difficulté à différer et à se projeter dans l’avenir.
Ils souhaitent souvent une réponse immédiate à leur demande. De plus, nous accueillons de nombreux jeunes déscolarisés dont les journées ne sont plus régulées par le temps scolaire et se trouvent donc « décalés » dans le rythme social.

Aussi, lors de l’élaboration de l’atelier voyage et de l’atelier matières et déco, avons-nous tenu compte de ces différents constats. Par exemple, pour l’atelier voyage, les adolescents réalisaient des panneaux à l’aide de différents matériaux nécessitant plusieurs séances pour les finaliser. Ensuite, pour signifier la fin de cet atelier, nous avons réalisé une exposition dans notre salle d’accueil (valorisation narcissique et ponctuation de leur travail).

Pour l’atelier matières et déco, nous avons aussi rythmé les séances. Outre une ouverture sur le monde extérieur par la découverte des arts de quatre continents, nous avons pensé cet atelier en cycles. Ceux-ci sont de trois mois et finalisés par une visite-atelier dans un musée correspondant à la thématique abordée. Cette régularité temporelle peut donc leur permettre de se projeter dans un avenir avec l’idée d’un début, d’un milieu et d’une fin et d’aborder les notions de progression et de continuité dans l’action.
Mais ces temps de rencontre hebdomadaires sont surtout favorables à une possibilité d’établir une relation d’écoute et de créer un lien.

La rencontre, le lien

Les ateliers de médiation artistiques sont pour nous un support supplémentaire et parfois essentiel pour tisser un lien avec certains adolescents. En effet, le fait que nous les rencontrions de manière régulière, dans un cadre contenant au moyen du support qu’est l’activité (la médiation), autorise d’une part les allers-retours du jeune vers l’institution (aucune obligation pour le jeune de venir à Casado) et d’autre part une double inscription : inscription du jeune dans l’institution et auprès des professionnels qui y travaillent.

L’inscription du jeune dans le groupe est une dimension qui ne doit pas être sous-estimée lors des médiations. Car le groupe serait une enveloppe qui fait tenir ensemble les individus. De plus, nous devons veiller à ce que ce groupe soit suffisamment « bon » pour accueillir, soutenir et sécuriser. Cependant, là encore la notion de temps est essentielle pour que le groupe se construise et que s’instaure ce climat suffisamment bon pour que les adolescents créent des liens entre eux et avec les adultes. Et enfin que la notion de plaisir puisse se manifester. Ceci d’autant plus que les jeunes n’accordent pas leur confiance d’emblée. En effet, leur venue à la maison des adolescents se fait souvent sous l’impulsion des parents voire des professionnels (assistante sociale scolaire, CPE, éducateurs…).

Ainsi, semblent-ils se protéger, lors de l’intégration dans le groupe par l’abord de sujets communs ou la présence de stéréotypies tels que les questions identitaires, la violence… et peu évoquent, dans un premier temps, leurs difficultés. Cela peut rejoindre les propos de Serge Boimare, psychopédagogue, lorsqu’il explique l’empêchement de penser chez certains enfants ou adolescents. Pour lui, leur pensée est bloquée et trois leviers, la culture, le langage et le groupe, peuvent permettre la restauration de celle-ci en les aidant à renouer avec « leur dimension interne ». « Le langage est le moteur qui relance la machine à penser et la culture est le carburant de la machine à penser »  [4].

Un chemin plus ou moins long

Ainsi, j’ai le souvenir d’un jeune qui ne peignait que des drapeaux lors de l’atelier matières et déco. Il a mis du temps pour se dégager de cette représentation stéréotypée et répétitive et pouvoir élargir sa création. Une fois, nous pensions avec ma collègue qu’il avait dépassé le cap en réalisant un panneau sur l’Asie. Or la semaine suivante, il a peint le fond en bleu-blanc-rouge. Il lui a fallu encore quelques semaines pour s’ouvrir à une autre forme d’expression (toujours avec la présence de stéréotypies mais plus dans une identification au chanteur Mickaël Jackson). Parallèlement, nous avons constaté qu’il parlait davantage avec nous et les autres jeunes de Casado, qu’il s’interrogeait sur différents sujets, jusqu’au jour où il a pu dire sa souffrance et exprimer une demande d’aide.

Ce travail d’étayage et d’accompagnement dans ces ateliers peut donc permettre l’émergence d’une demande et de ce fait nous amener à travailler sur un projet personnalisé qu’il soit thérapeutique, social ou scolaire et cela dans une « temporalité ouverte ». L’adolescent ne doit pas être encombré par une pression quelle qu’elle soit et il apparaît nécessaire de le laisser cheminer sur son parcours qui sera plus ou moins long et sinueux. Ceci pour qu’il puisse s’affirmer, se singulariser et parler en son nom, c’est-à-dire devenir sujet de son histoire.

Isabelle Monel-lagzouli

Le carnet de voyage, un espace à soi

Psychologue, Dorothée Chapelain encadre un atelier carnets de voyage, formule qui permet une navigation entre intérieur et extérieur, entre soi et les autres.

Le carnet de voyages se caractérise par une mixité formelle qui privilégie l’association libre dans la juxtaposition de dessins, textes, photos. Comme le signifie l’expression populaire, « les voyages forment la jeunesse » ; ce carnet devient alors un espace initiatique. Raymond Depardon, photographe, cinéaste, écrivain, parle de sa quête à travers ses voyages du « moi acceptable » [5]. S’agirait-il de chercher, découvrir, choisir des paysages, des lieux inconnus en soi, qui se révéleraient comme une identité en mouvement ?
Dans l’espace de l’atelier, les jeunes naviguent entre plusieurs lieux de créations, laissant la possibilité d’un ailleurs. Il arrive souvent qu’un jeune puisse se retrouver bloqué dans des représentations qui s’imposent à lui, le persécute. Offrir la possibilité d’étendre le temps, de se tourner vers d’autres espaces, permet de différer, de laisser la place au désir de s’épanouir dans différents modes d’expression singuliers et mixtes. Le carnet devient à la fois un espace d’ancrage et de liberté et permet le déploiement d’un espace interne.

Un premier espace de création propose un accès à Internet. Cette ouverture sur le monde extérieur suscite une certaine excitation, une urgence. Je pense à Ourdia qui était difficile à contenir dès qu’elle voyait l’ordinateur, se précipitant dessus. L’horizon s’ouvre : un jeune montre un paysage en Algérie, un autre répond avec un signe religieux, une autre jeune s’exprime avec un drapeau, un joueur de foot, une nouvelle danse à la mode, un chanteur, qui les emmène ailleurs…
Cette ouverture sur l’extérieur, bien qu’elle mobilise une certaine effervescence, reste investie avec ambivalence. Je pense ici à certains jeunes qui « sortent » dans ce nouvel espace transitionnel, terrain « accidenté » vers le monde extérieur. Cet espace d’ouverture sur le Net proposé devient l’occasion de formulations autour des frontières entre les différents espaces physiques, psychiques, internes, externes.
Il permet aussi d’amener les jeunes à progressivement « sortir des murs » de la Maison des adolescents. L’appel d’un autre lieu, de l’inconnu devient à la fois source d’excitation et de persécution, faisant écho à un paysage interne insécure.

Le deuxième espace proposé est la création d’un espace à soi. Les jeunes s’investissent dans de nouveaux territoires, méconnus d’eux-mêmes, dans l’invention d’un carnet singulier. Ce travail personnel n’est pas sans conflits internes. Je pense ici à un jeune qui s’enfermait dans des répétitions, des annulations de son travail, recommençant à chaque séance un nouveau carnet qu’il ébauchait, idéalisait. Brusquement Arto trouvait son carnet « nul », « naze » manifestant de l’angoisse, buttant peut-être sur de l’irreprésentable. La parole vient alors suggérer, ouvrir, métaphoriser et enrichir le champ des possibilités sous forme d’étayage.
Chacun tisse son voyage où se déploie le champ des possibles. Les photos de lieux, paysages connus, oubliés, exilés de l’enfance viennent s’apposer, se coller, se décoller vers de nouveaux lieux inconnus du désir, reconnus, communs. Elles font naître de nouvelles formes, elles s’esquissent, vers des dess(e) ins à venir.

Les photos et les textes, supports de mémoire, d’identification et d’inscription, se transmettent, s’échangent, symbolisés par la parole. Les jeunes se réunissent autour de ces deux lieux. Ils naviguent entre l’intérieur, l’extérieur, soi et les autres, à travers une mixité des expressions, en libre circulation.
Le dispositif du carnet propose un espace à soi où l’on peut circuler librement dans ses territoires psychiques : il laisse place aux détours, aux retours, aux contours, aux pages vides, inachevées. Il ouvre des voies vers soi ; laisse ouverte la possibilité de se surprendre, de laisser une place à l’inédit en soi. D’une impasse, à la projection d’une image floue. D’un paysage désolé, à une des perspectives, au projet en relief, avec comme cap le désir de chaque singularité.

Pour conclure, je laisse la parole à un adolescent : « Les adultes sont trop rentrés dans le système, ils se sont oubliés ». L’espace de créativité serait alors revendiqué ici comme parade à l’oubli de soi. L’artiste en soi, les artistes, dans ce « système », seraient alors là pour nous rappeler à nous-mêmes, dans notre identité la plus brute.

Dorothée Chapelain


La photographie comme révélateur de soi

Léa Talabard, psychologue à la maison des adolescents de Saint-Denis, a choisi de travailler la photographie avec la camera obscura, simple boîte noire, percée d’un trou. Cet objet « archaïque » peut aider à redonner racine à des adolescents souvent perdus, à leur rendre la mémoire, à réinstaurer l’imaginaire et surtout à leur permettre de laisser une trace.

Utiliser l’image photographique en psychiatrie est une idée qui nous tient à cœur depuis longtemps. L’image est devenue aujourd’hui une source importante de manipulations, et tout particulièrement parmi la population avec laquelle nous travaillons : les adolescents. Nous ne choisissons plus ce que nous regardons. L’image est ainsi devenue « veuve du regard ».
Cependant, et c’est ce qui fait notre spécificité, nous aborderons ici l’image photographique avec une médiation peu commune, aux sources de la photographie, la camera obscura, « maîtresse en l’art de la magie ».
Comment ne pas se laisser happer dans ce monde qui n’est pas la réalité mais qui s’y réfère ? La copie est illusoire et pourtant si proche. L’être qui photographie fantasme l’image qui ne sera jamais le fruit parfait de ses attentes. Pourtant, cette image le conduit sur un autre chemin, source de pensées, d’associations multiples. En se situant entre le passé et le présent, la réalité et la fiction, la photographie crée des ponts, des pistes, une voie royale pour mener… à l’inconscient ?

Freud a notamment développé un certain nombre d’idées mettant en parallèle l’appareil photographique et l’appareil psychique. Il emprunte ainsi le vocabulaire lié à la photographie pour décrire l’appareil psychique et les rêves. On passe de l’inconscient, de l’obscurité, du négatif au développement de la conscience, de la clarté, du positif. C’est ce lien aux images rêvées qui précisément nous intéresse lorsque nous abordons la camera obscura, mère des appareils photographiques.

Une boîte percée d’un trou

La camera obscura est une simple boîte percée d’un trou. À l’intérieur est glissée une feuille de papier photographique. La boîte, close, devient ainsi appareil photographique – une seule photographie est possible à chaque prise de vue.

Sans objectif, ni viseur, la camera obscura se débarrasse du cadre rigide et fixe. Le viseur d’un appareil photographique élaboré impose un cadre préétabli qui restreint la liberté du regard ; avec la boîte, on est libre d’imaginer le cadre, qui se trace avec les mains dans l’espace ; on crée son angle (le cadrage se calcule grâce à un angle horizontal et vertical de 90° effectué avec les mains et non plus seulement avec les yeux). De nouveau, nous sortons du « pré-maché » : le regard redevient actif. Le trou, qui sert « d’objectif », est si petit qu’il suscite d’autre part de longs temps de pause (dix secondes en plein soleil). Les images ne sont ainsi jamais tout à fait nettes. Imparfaites et floues, elles sont comme venues d’un autre temps.

L’image photographique sténopé investit donc de manière particulière un véritable engagement du corps dont le numérique s’est aujourd’hui définitivement débarrassé. Elle permet de réunifier, de réintroduire l’ancrage corporel. Prendre une photo avec une boîte de conserve est en premier lieu physique : il y a les adolescents maladroits, ceux qui sont incapables de dessiner un angle invisible dans l’espace, etc. Ce sont justement ces « défauts » qui se révèlent manifestement les piliers de son intérêt.
Le laboratoire prend valeur d’espace contenant où le jeu devient possible. Il contient, préserve, permet l’apparition de l’image. Il permet de créer un véritable espace de pensée : nous nous rappelons ainsi cette jeune fille baignant sa photographie trop longtemps dans le révélateur et s’écriant : « Mais je rêve ! ». La lumière rouge n’est pas anodine dans ce processus d’espace entre-deux : on se situe effectivement entre imaginaire et réalité. En quelque sorte, ce serait un espace transitionnel qui, en permettant de faire se relier les deux mondes (intérieur et extérieur), achemine le jeune vers l’unicité du moi. C’est là un élément crucial de notre dispositif. Le sujet passant régulièrement du dedans (chargement de la boîte) au dehors (prise de vue) et vice-versa.

Nous souhaitons finalement souligner ce qu’un atelier autour de la médiation sténopé peut faire émerger chez l’adolescent.
Faire du lien autour d’un objet, créer des racines qui permettraient à chacun d’évoluer dans des branches différentes. Aussi avons-nous en premier lieu proposé à chacun de se trouver une place qu’il n’était plus question de leur imposer. Place mouvante permettant à l’adolescent hésitant de passer de l’élève au maître, de l’assisté à l’assistant, de l’ennuyé au plus motivé. Nous espérons ainsi avoir réussi à favoriser durant l’atelier-sténopé à créer un vrai groupe, fait, non plus d’exclus d’où qu’ils soient (famille, école, système), mais « d’élus » de la petite boîte noire…

Il est important de souligner que bien que notre place ait été spécifique, nous avons fait partie du groupe. Or, à cette place spéciale, on récolte une parole spéciale. Elle ne se livre pas forcément dans le laboratoire, lorsque toutes les oreilles sont à l’écoute, mais aussi dans les couloirs, sur le chemin, au moment du lavage des photographies, etc. Cette parole, nous émettons l’hypothèse qu’elle n’aurait pu être donnée dans un cabinet.

Les places et les rôles

La notion de places et de rôles est intimement liée au temps du sténopé : nous pouvons spécifier qu’il y a un changement de place qui s’effectue à deux niveaux : le premier à l’intérieur même du groupe, le second au niveau de l’extérieur du groupe. A l’intérieur du groupe même, en effet, la dynamique change. On a pu assister, à quelques moments privilégiés, à leur mobilité. T, toujours considéré comme le gigolo pouvait se retrouver à se faire assister par J, « le grand et soi-disant sage » du groupe, lors du tirage d’une photographie.

Le disciple qui vient d’acquérir un savoir n’est plus placé en tant que demandeur (situation que l’adolescent arbore) mais en tant que celui qui sait, qui détient un savoir que d’autres non pas.
Cette place royale est un point important de l’apport du dispositif, car elle donne aux jeunes la possibilité d’expérimenter des perspectives qui leur étaient jusqu’alors inaccessibles. N’oublions pas que ces jeunes sont souvent plongés depuis longtemps dans des problèmes scolaires qui ne leur laissent pas la possibilité d’un décentrage nécessaire à leur construction identitaire.

Approfondissement de la perception

Avec la boîte, les adolescents apprennent à regarder, à tourner autour de l’objet, matériellement parlant, pour mieux percevoir. On centre ou non l’objet dans son image, on cadre, on décadre. Regarder devient un véritable acte puisqu’il requiert de choisir dans l’infini des possibilités que le monde propose. La photographie sténopé ne reflète pas la réalité, elle l’interroge, la remet en cause. Une seule image étant possible, il faut la réfléchir, la penser, la panser. Le regard apparaît ainsi comme ce lieu d’interaction où l’homme se regarde à travers l’autre en même temps qu’il se voit en train d’être regardé, investi par l’autre, rappelant ainsi les premiers liens tissés entre la mère et l’enfant. Le regard détiendrait donc une « fonction d’autoreprésentation » permettant ainsi un large travail sur la perception de soi.

Nous insisterons ainsi sur ce qui est pour nous la particularité de ce dispositif : la possibilité de choisir. Or, agir librement sur le monde, n’est-ce pas ce dont rêve l’adolescent ?
L’image sténopé, nous l’avons dit, est imparfaite, un peu floue… et étrangement plus humaine. Le miroir de la camera obscura déforme (la boîte que nous avons choisie est ronde). L’image métamorphosée permet qu’on puisse se regarder et se rapprocher de son image, elle ouvre la porte à l’imaginaire : l’adolescent s’y retrouve, avec juste ce qu’il faut de réalité pour ne pas l’effrayer, possible issue à une réalité trop drue. L’ombre de la boîte devient « un trou » pour P, les feuilles d’un arbre sont tour à tour fantômes ou poissons, un sac prend vie comme chat, etc.

Ce jeu entre réalité et imaginaire se retrouve dans la confrontation négatif-positif. Le négatif, c’est la première image qui apparaît (image archaïque ?) : sur la feuille vierge, blanche, la réalité s’inscrit progressivement. Puis vient le positif : « On voit mieux », « on distingue mieux les traits », etc. Les adolescents cherchent à mieux se reconnaître. Il y a comme un jeu de cache-cache en regardant le négatif qui finira par se livrer lors de la découverte du positif (libération de désir de reconnaissance ?).

Mémoire et trace

La photographie comme mémoire, comme trace, donc, de ce qui a été, et de ce qui peut créer, pour certains, un tremplin pour le futur. Le jeune quitte le laboratoire, récolte des images dehors puis développe sa photographie, image inscrite dans la matière, trace qui pourra passer d’un espace à un autre. Cette trace laissée dans l’espace le sera aussi dans le temps. Les photographies obtenues ont d’ailleurs souvent l’allure jaunie des photographies d’autrefois. Cette mémoire matérialisée, comme on pourrait aussi l’appeler, marque donc la réalité psychique du sujet qui vacille entre dialectique de la perception et de la projection. Pensée de l’autre, de soi aussi dans un rapport particulier à la réalité et au temps par la conjonction de plusieurs dimensions temporelles. Cette trace, permise par le temps du sténopé, nous en sommes persuadés, a un rôle à jouer en ce qui concerne un rappel en douceur du passé.

Du passé proche tout d’abord lors de l’écriture des légendes (nous légendons les images avec les jeunes avant chaque exposition). On peut alors se souvenir : à plusieurs en partageant avec le groupe l’anecdote du jour (ou en se faisant aider d’ailleurs pour ceux qui ont des difficultés à se rappeler), ou seul, de l’envie précise qui nous a conduits à prendre cette même photographie. Un souvenir en appelant un autre, il n’est pas rare que l’adolescent poursuive avec une histoire souvent plus singulière, plus intime. Les jeunes font fréquemment des liens avec un événement marquant de leur existence passée. Comme si l’entrée dans le souvenir photographique, par l’image, était une des clés pour aller explorer son passé.

Léa Talabard


[2Didier Anzieu, Le corps de l’œuvre, Essai psychanalytique sur le travail créateur, éd. Gallimard, 1981
Jean Broustra, Abécédaire de l’expression. Psychiatrie et activité créatrice : l’atelier intérieur, éd. érès, 2000

[3Jean Boustra. L’abécédaire de l’expression, éd. érès, 2007

[4Serge Boimare. L’enfant et la peur d’apprendre, éd. Dunod, 1999

[5Raymond Depardon, Errance, éd. du Seuil, 2000, p.14