N° 1181 | du 17 mars 2016

Faits de société

Le 17 mars 2016 | Marianne Langlet

Derrière les barreaux, la grogne

Ils sont la dernière roue du carrosse. Pourtant, les conseillers d’insertion et de probation, travailleurs sociaux de l’administration pénitentiaire, sont au plus près des personnes détenues, font le lien avec les familles, accompagnent la peine, l’aménagent parfois, préparent leur sortie… Un travail essentiel, dans des conditions impossibles.

Un circuit électrique qui disjoncte, des imprimantes qui ne fonctionnent plus, pas de chauffage, quatre « épaves roulantes » au lieu des six voitures de fonction, partagées par 38 conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) pour les visites à domicile, les enquêtes, les permanences délocalisées… À Lille, le tableau dressé en fin d’année par la section syndicale de la CGT pénitentiaire du service d’insertion et de probation (SPIP) révèle les conditions dans lesquelles travaillent beaucoup des 3 000 CPIP que compte l’Administration pénitentiaire. Aujourd’hui, assure Sarah Silva-Descas, secrétaire nationale de la CGT insertion-probation, « les gens craquent, beaucoup de collègues sont au bord du burn-out ou déjà en arrêt ».

Aux conditions matérielles dégradées s’ajoute, pour la plupart des services, une surcharge de travail. L’inflation carcérale porte à 250 000 le nombre de personnes sous écrou. En moyenne, un CPIP suit une centaine de détenus ; en réalité, certains services implosent. En septembre 2015, le SPIP de Chaumont, en Haute-Marne, alerte : sur un effectif théorique de neuf conseillers, il en reste six. Chacun suit 160 personnes en milieu ouvert et 20 personnes en milieu fermé. Quelques mois auparavant, le SPIP de Villenauxe-la-Grande dans le même département, s’est retrouvé vide pendant deux semaines : les quatre conseillers restés en poste pour assurer le suivi de 600 détenus ont tous été arrêtés par le médecin du travail pour surmenage…

L’effet du plan de recrutement de mille CPIP pour accompagner la réforme pénale reste encore invisible. Le système de pré-affectation des stagiaires à leurs futurs postes est décrié de tous : ils sont jetés dans le grand bain, formés à la va-vite par leurs collègues titulaires surchargés et déjà obligés d’assurer le suivi d’un grand nombre de détenus, les conseillers sont de plus en plus sollicités. Aujourd’hui, l’administration pénitentiaire avance son plan de lutte contre le terrorisme. Des programmes de prise en charge de personnes radicalisées sont expérimentés et l’AP renforce le renseignement pénitentiaire. « Sa volonté est d’aller chercher des renseignements dans les SPIP, s’inquiète Sarah Silva Descas. Nous dénonçons cette approche car nous faisons un travail social, nous sommes soumis au secret professionnel, et nous devons établir une relation de confiance si nous voulons pouvoir travailler. » Les CPIP ont par ailleurs, assure-t-elle « toujours signalé, à l’autorité judiciaire, lorsqu’une personne présentait des risques particuliers de dangerosité ». Elle rejette cette confusion des missions alors que la direction de l’administration pénitentiaire souhaite développer un réseau de référents renseignement dans chaque SPIP.

Comble du mépris, pour Nicolas Finielz, secrétaire national de la SNEPAP-FSU, le budget alloué à cette lutte contre le terrorisme a été « confisqué » par l’AP qui a annoncé des mesures indemnitaires et des augmentations d’effectifs pour tous ses personnels sauf… pour les CPIP. La goutte d’eau. Une intersyndicale CGT, SNEPAP, CFDT, appelait, le 15 février dernier, à des assemblées générales dans tous les services : au 3 mars, 66 services étaient mobilisés ou préparaient leur AG. « Les agents, conseillers pénitentiaires comme directeurs et personnels administratifs, doivent pouvoir échanger sur leurs difficultés et les faire remonter », explique Nicolas Filniez. Objectif : être entendus, obtenir une réponse de leur administration et de leur nouveau ministre. Pour pouvoir s’inscrire dans une politique pénale ambitieuse avec, en point de mire, le retour du détenu au sein de la société.