N° 850 | du 30 août 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 août 2007

Déficients mentaux sévères : des ateliers sur mesure

Laurent Eyraud, éducateur spécialisé ; Sandrine Roy, monitrice éducatrice ; Michaël Brun, psychiatre ; Joël Soustre, directeur

Thème : Mental

L’équipe de la structure a mis en place deux ateliers avec des petits groupes d’adolescents porteurs de retards mentaux profonds. Le déroulement et le contenu des ateliers ont été élaborés à partir des envies des jeunes. Envies qu’il a fallu décrypter après une période d’observation. En acceptant de tâtonner, en écartant tout prérequis et en osant leur « propre cuisine », les éducateurs ont répondu aux attentes des jeunes. Mode d’emploi

L’IME Pierre Delmas, à Mérignac, sous l’égide de la société protectrice de l’enfance de la Gironde (SPEG), a récemment ouvert une unité d’accueil et de soins pour adolescents (UASA) accueillant six jeunes âgés de quinze à dix-neuf ans [1]. Elle vient renforcer une unité plus ancienne ouverte quelques années auparavant, qui accueille déjà huit adolescents. Ces deux unités sont des petites maisons qui se font face, situées dans un quartier résidentiel. Les adolescents sont porteurs de retards mentaux profonds ou sévères, parfois à dimension autistique et caractérisés par un niveau de dépendance très élevé, un contact à la réalité gravement déficient et des troubles de la communication majeurs. La très grande majorité n’a qu’un mode de communication infraverbal.

Ces deux unités fonctionnent la journée et sont ouvertes deux cent dix jours par an. La prise en charge y est éducative et thérapeutique et a pour but de concrétiser le passage au statut d’adulte tout en évitant le repli que peut entraîner la vie en collectivité. Cette prise en charge est fondée sur un projet personnel qui allie des activités créatrices et d’autres visant à stimuler et étayer, ainsi qu’un travail d’autonomisation. Nous essaierons de rapporter ici les péripéties par lesquelles peut passer la mise en place d’ateliers d’expression avec ce type de population. Nous illustrerons notre propos avec deux ateliers, l’atelier relaxation et l’atelier peinture, l’un ayant quelques années et l’autre quelques mois.

Dimension corporelle

L’atelier relaxation a été créé avec les adolescents. C’est à partir d’eux et de leurs propres désirs que l’atelier existe aujourd’hui tel qu’il est. Un projet avait été préalablement écrit, définissant les moyens, le déroulement et les objectifs. Il était basé sur des méthodes d’expériences d’éveil sensoriel faisant appel plus précisément à l’odorat, l’ouïe et la vue. Il devait servir à accompagner les jeunes, à mieux appréhender leur environnement extérieur grâce aux liens existant entre les différents sens. L’éducateur pouvait apporter des outils pour aider les adolescents à mobiliser et associer certains de leurs sens afin de pouvoir élaborer des images mentales. Néanmoins, l’atelier n’arrivait pas à démarrer. Après réflexion, ce projet écrit freinait la spontanéité, la créativité et l’émergence des propres désirs chez les jeunes. La problématique de ces adolescents a amené l’équipe éducative à repenser cet atelier.

C’est avec une démarche différente que nous avons réinvité les jeunes dans la pièce choisie pour l’atelier. C’est en les observant à travers leurs comportements et en découvrant lentement l’émergence de leurs désirs, qu’une dynamique et le déroulement de l’atelier se sont progressivement construits. La dimension corporelle est devenue essentielle car l’atelier sensoriel ne pouvait exister qu’en acceptant que leurs corps soient accueillis confortablement et qu’ils accèdent à une forme de relaxation. Même si l’éveil sensoriel demeurait, les jeunes venaient d’y ajouter la relaxation. Nous avons donc continué à accueillir leurs envies et leur créativité pour investir entièrement cette pièce. Nous l’avons décorée avec des matériaux que nous avions à disposition tout en gardant à l’esprit que cette décoration devait refléter des éléments naturels du monde extérieur.

Apaisement des corps

Des peintures murales représentant les saisons on été réalisées en y incluant des détails identifiables par les jeunes. Dans la continuité, des luminaires doux, ainsi qu’un revêtement de couleur bleue pour le sol ont été choisis par les adolescents. Des matelas souples et épais avec des couvertures polaires fines comme ils les désiraient ainsi qu’un petit oreiller personnel ont été également fournis. Enfin, de la musique de relaxation est venue compléter le matériel nécessaire pour l’atelier. Les objectifs principaux visent à accompagner le jeune à mieux appréhender l’environnement extérieur qui l’entoure en multipliant les expériences sensorielles positives, dans un contexte de régression corporelle sécurisante. L’atelier vise donc en même temps la détente et le confort. Ces jeunes nous ont fait comprendre qu’ils ont besoin d’un ressenti corporel confortable et enveloppant avant de pouvoir être réceptifs aux éléments extérieurs qu’on leur propose. Nous partons de leur intérieur avec eux pour aller à la rencontre d’un extérieur devenant possible.

Le travail dans cet atelier se rattache à une réalité. Nous utilisons les perceptions sans que cela soit générateur d’angoisse. La séance de relaxation a lieu une fois par semaine pour des groupes de quatre jeunes et dure 45 minutes. La pièce est préparée avant l’arrivée des adolescents même si certains aiment le faire avec l’éducateur. De l’encens diffuse une odeur concordant avec le thème choisi : océan, fruit, été, pluie… Les jeunes sont ensuite invités à s’installer. Ils se déchaussent ce qu’ils ont fait là encore de façon spontanée et font sonner un carillon suspendu au-dessus de la porte pour signaler leur entrée. Ils s’allongent sur les matelas où chacun finalement reste à la même place ; à leur demande, l’éducateur les couvre.

Afin qu’ils puissent mieux s’imprégner de l’ambiance, le volet est fermé quand commence le CD de bruitage. Durant toute la séance, l’éducateur est assis sur un fauteuil et peut, de ce fait, rester en contact avec chacun d’entre eux par le regard. Aux cours des séances, la lumière change et propose une grande diversité de reflets très doux. De nombreuses stimulations visuelles sont proposées, des rideaux de perles font penser à des gouttes d’eau, les peintures murales semblent s’animer grâce aux jeux de lumière. Le relief de certains éléments créés (soleil, fleurs, coquillages…) donne envie aux jeunes de les toucher, d’autres jouent à y découvrir leur ombre projetée sur le mur.

La séance s’achève progressivement avec l’extinction des luminaires, qui laissent place à une pénombre qui dévoile un ciel étoilé, comme nos nuits d’été. Le son s’arrête, signifiant la fin de l’atelier relaxation. Une fois la séance terminée l’éducateur relève à peine le volet et verbalise ce qui vient d’être vécu. L’adulte quitte la pièce, les jeunes se lèvent quand ils sont prêts en signalant leur sortie par le carillon.
Dans un premier temps, ces séances créent la surprise chez les adolescents. Ils y découvrent et reçoivent plusieurs stimuli sensoriels. Cela fait appel à leur mémoire, parfois il s’agit d’une découverte ou d’une expérience nouvelle. Dans un second temps les séances peuvent amener les jeunes à vivre la situation comme un voyage que peut faire un corps détendu, davantage en prise avec ce qu’il ressent. Le jeune peut être acteur à tout moment de ce qu’il vit et ressent durant la séance.

Au fil du temps, cet atelier permet à l’éducateur de découvrir le ressenti sensoriel et émotionnel que le jeune entretient avec le monde extérieur. Les observations qui y sont faites apportent la possibilité d’apaiser et de dédramatiser certaines situations quotidiennes pouvant être vécues comme persécutantes, angoissantes et envahissantes. Tout ceci dans un cadre fiable et sécurisant où la relation éducative prend tout son sens. La façon dont cet atelier s’est construit a permis que nous soyons partenaires du projet et pas seulement commanditaires. Par leurs désirs et leur créativité, ils nous ont donné des indications pour répondre à certains de leurs besoins dans un cadre favorisant leur épanouissement. Ils ont pu y instaurer certains rituels qui leur semblent essentiels afin de mieux vivre l’atelier.

Nous notons également que de plus en plus de jeunes peuvent être demandeurs de thèmes particuliers. Aujourd’hui, nous sommes bien conscients que cette pièce est repérée et investie avec beaucoup d’intérêt par les adolescents. Elle est à la fois au groupe et à chacun d’entre eux. Certains s’attachent à fermer la pièce à clé et la glissent dans la poche de l’éducateur : comme pour protéger un petit coin secret à ne pas abîmer. De ce fait et parce qu’ils nous le demandent de différentes façons, cette pièce reste réservée à l’atelier relaxation.
C’est en se laissant du temps et en acceptant que la première démarche ne soit pas forcément la meilleure pour eux que les jeunes ont pu exprimer ce qu’ils voulaient.

Air latino

Le deuxième atelier se situe dans l’unité nouvellement ouverte, face à la première. Ce lieu, accueillant de jeunes adolescents, s’ouvre avec une équipe qui ne se connaît pas… Un lieu neuf « pas chargé » d’histoire institutionnelle, où tout est à faire. Quoi de plus motivant ?
Alors comment avoir un échange, créer une relation éducative ? La question de la rencontre avec l’autre est abordée lors de la formation d’éducateur spécialisé. Mais là, comment créer un lien, une accroche ? Comment, avant de parler de relation éducative, allons-nous réussir à nous apprivoiser ? Ces jeunes semblent enfermés. Certains ne restent pas en place, d’autres se balancent pendant des heures, etc. L’équipe est là pour les accueillir et travailler à leur épanouissement. Comment s’y prendre dans une maison où des jeunes cherchent plutôt à fuir le contact, ne parlent pas ou s’enferment dans un discours qui leur sert de protection ?

Le premier temps de travail fut donc l’acceptation de l’autre et de sa pathologie. Il faut donc vouloir entrer dans leur sphère, leur bruit, leur silence… Il nous semble important de faire ce pari de ne rien proposer et observer. Se laisser le temps de se découvrir et d’établir une relation de confiance. Au fur et à mesure de cet apprivoisement, il nous apparaît que les angoisses que présentent ces jeunes sont moins fortes. Alors, qu’allons-nous faire ensemble ?

Quelquefois, nous écoutons de la musique. Machinalement un éducateur tape sur l’accoudoir du fauteuil lorsqu’un morceau passe. Un jeune qui était assis à côté de lui est intrigué par ses mouvements. Il le regarde dans les yeux, lui sourit et balance sa tête en rythme. Un élément extérieur, le bruit sur l’accoudoir, nous réunit : il semble y avoir un échange, une sensation commune. Depuis quelques temps, on observe aussi qu’une jeune sourit énormément lorsqu’elle écoute de la musique. Un autre se met à chanter un air très connu d’un artiste d’Amérique du Sud.

Djembé

Dans la fuite, l’enfermement, le mutisme que ces jeunes présentent, la musique nous rapproche. Il nous semble que les barrières de protection qu’ils ont mises en place sont moins envahissantes quand la musique intervient. Alors il est décidé de créer un atelier musique. Mais comment faire pour que ce qui se passe dans un espace informel se transforme en atelier, en temps réfléchi correspondant à des objectifs ?

Sur un catalogue, nous choisissons une mallette musicale. Elle contient une multitude d’instruments. Quand elle est livrée, nous nous réunissons dans une salle avec trois jeunes. Nous présentons la mallette. Très vite les petits instruments trop « agressifs », trop aigus dans leurs sonorités, volent, sont jetés à terre. Ces instruments n’ont pas l’air de les accrocher. Deux séances très pénibles et un peu décourageantes ont alors lieu. Puis, lorsque la boîte est vide, un jeune se met à taper sur la mallette comme sur un tambourin. L’accroche est là : cette vibration que produit ce geste de la main sur le plastique de la boîte. Finalement, nous nous mettons à taper sur les boîtes en plastique qui se trouvent dans la salle. Dans la construction de l’atelier, le choix de l’instrument est donc établi : le djembé, pour ses qualités de vibration. Mais que va-t-il se passer dans cet atelier, comment en construire le contenu ? Faut-il établir un projet, une séance type ? Et si nous prenions le temps de vivre avec ces jeunes ?

Le jour de l’activité arrive. Nous nous installons dans une salle assez petite. Celle-ci comporte un canapé, un banc, un fauteuil, un pouf ainsi qu’une porte vitrée donnant sur la cour intérieure de la maison.
Lors des premières séances, l’éducateur a l’impression de ressentir ce même moment d’apprivoisement qui avait eu lieu lors de l’ouverture de la structure. Il décide donc de proposer cette activité chaque semaine aux jeunes par groupe de trois. Il est nécessaire que la régularité de cet atelier permette de répondre aux besoins de sécurité et de stabilité de ces jeunes.
Ne sachant quoi faire lors des débuts de l’activité, l’éducateur attendait que tout le monde soit assis et frappait sur le djembé, espérant que le groupe suive. Mais certains ne semblaient plus attirés, d’autres entraient dans une surexcitation… Bref, il fallait que nous changions le mode d’intervention avec ce médiateur.

Il a fallu articuler l’atelier entre un savoir théorique et l’observation in situ. De l’atelier musique à la musicothérapie, beaucoup de choses ont été écrites et réalisées, mais il s’agissait de ne pas être a priori guidé par des principes établis à l’avance.

Cadre flottant

Une fois de plus ce sont les jeunes qui, lorsque nous les observons, fournissent les clés nécessaires à la compréhension : une adolescente avait l’habitude de se déchausser lors de l’atelier. Ce que nous aurions pu prendre pour une mauvaise tenue et donc chercher à ce qu’elle remette ses chaussures. Après réflexion, ce geste est apparu comme pouvant être un moyen de percevoir sensoriellement les vibrations musicales.

L’atelier se construit progressivement et de manière empirique pour arriver à sa forme actuelle. Rituel d’entrée, les jeunes retirent leurs chaussures. Ils vont chercher leur instrument dans le placard de la pièce. Chacun prend la place que l’éducateur lui a attribuée (les plus facilement distraits sont loin de la fenêtre). Un temps est pris pour découvrir l’instrument de façon tactile, sonore, olfactive (odeur de la peau) et visuelle. Un salut est effectué chacun son tour en tapant sur le tambour. Ensuite, l’activité musicale proprement dite est articulée en trois temps. Un temps de jeu ensemble sur un morceau enregistré (qui change après plusieurs séances). Un temps individuel où chacun est incité à jouer seul, écouté par les autres. Et enfin un temps en groupe sans support musical où l’éducateur initie un rythme ou suit la proposition sonore d’un jeune. La clôture se fait avec le rituel de l’aurevoir qui consiste à saluer en frappant sur le tambour.

Un atelier en petit groupe doit selon nous être mis en place suite à une observation attentive. On ne part pas d’un prérequis théorique et cela implique de pouvoir supporter plusieurs séances avec un cadre « flottant ». Il est intéressant de constater que la lecture de livres se référant à la pratique de la musique dans les institutions de soins permet de donner après coup un corps théorique à ce que l’on a déjà observé.

La taille de ces institutions, six et huit adolescents/adultes, permet ce genre de dynamique. Nous pensons qu’elle est un modèle intéressant pour la prise en charge d’adolescents gravement déficitaires. À l’heure de la standardisation des pratiques, nous revendiquons la place de la « cuisine » dans les lieux de soins. Le cercle que constitue le va-et-vient entre l’expérimentation, basée sur la clinique et l’observation et la théorie, qu’elle soit science de l’éducation ou médicale, permet d’introduire une dynamique dans la prise en charge de situations réputées figées.


[1IME Pierre Delmas - 47 avenue de l’Alouette - 33700 Mérignac. Tél. 05 56 47 77 37