N° 795 | du 27 avril 2006

Critiques de vidéos

Le 27 avril 2006 | Lola Frederich & Julien Sallé

Dans l’ombre d’une ville. Femmes en alphabétisation à la Goutte d’Or

Katia Rouff

52 mn (2005)

Centre social Accueil Goutte d’Or
10, rue des Gardes
75018 Paris
Tél. 01 42 51 87 75
mail : actionfemmes@ago.asso.fr

Thème : Immigration

Le centre social Accueil Goutte d’Or (Paris) dispense des cours d’alphabétisation à des femmes immigrées qui n’ont jamais été scolarisées. Cet apprentissage qui leur permet de gagner en indépendance dans leur vie quotidienne mais aussi de s’émanciper a fait l’objet d’un documentaire

« Quand je suis arrivée en France c’est la peur, c’est l’angoisse. J’ai honte parce que je ne comprends rien du tout, je ne connais rien, évoque avec émotion Tounsia G. Quand je sors de chez moi, je me perds parce que je ne connais personne. On est une personne à part, on ne connaît pas, on ne parle pas. C’est comme si on n’existait pas (…) ». La jeune femme qui témoigne à l’écran est née en Kabylie, dans un village isolé et n’a pu aller à l’école que durant un an et demi. Vivre en France sans savoir lire ni écrire provoquait chez elle « une boule dans le ventre » et des difficultés à suivre la scolarité de ses enfants. Une souffrance qui l’a incitée à suivre les cours d’alphabétisation pour les femmes de son quartier au centre social Accueil Goutte d’Or. Le premier jour, elle a appris à écrire son nom de famille, ce qui lui a permis de donner son identité le soir même à l’accueil de l’hôpital où son mari venait d’être admis en urgence. « Je lui ai dit : c’est la première fois que j’écris mon nom », évoque-t-elle en souriant et on imagine son émotion.

Parler, écrire, lire et… s’émanciper

Que signifie être analphabète en France en 2005 ? « De la souffrance et du courage, résume Aïcha Smaïl, coordinatrice pédagogique à Accueil Goutte d’Or. On ne se rend pas du tout compte de ce que vivent ces personnes, de leur réalité, on confond souvent analphabétisme, illettrisme et cours de français langue étrangère (FLE). Or, une personne analphabète n’a jamais été scolarisée même dans son pays d’origine ». Dans les cours d’alphabétisation, les femmes apprennent à parler, lire, écrire le français pour leurs démarches administratives, l’acquisition d’une plus grande autonomie dans la vie quotidienne, la préparation à l’insertion professionnelle, la connaissance de leurs droits et devoirs… Le film « Dans l’ombre d’une ville » montre un apprentissage ni simple, ni linéaire. Il souligne aussi les difficultés globales de ces femmes : comment étudier lorsqu’on vit à l’hôtel ? Circuler si l’on n’a pas de papiers ? Suivre la scolarité de son enfant sans savoir lire le carnet de correspondance ?

L’immigration a fait passer ces femmes d’un monde à un autre, les projetant dans une ville à la modernité désarmante : bus, métro, enseignes diverses, plans compliqués… Débarquer à Paris, c’est se perdre dans un dédale de signes et d’écritures, un espace sans fin les condamnant à la dépendance et à l’isolement. Mais le film montre aussi leur travail de résistance. Cet apprentissage au sein du cours d’alphabétisation devient pour elles un combat qui les mène à la reconnaissance de leurs droits et à leur émancipation. Sadio S. en est une belle illustration. Le simple fait d’être une femme lui a fermé les portes de l’école. Avec les cours d’alphabétisation la jeune femme a gagné son autonomie et bien plus encore. « Quelqu’un qui ne sait pas lire ni écrire, même si on lui marche sur les pieds, il est obligé d’accepter, regrette-t-elle. Moi, j’ai beaucoup de copines qui sont payées pour 4 heures mais qui travaillent 8 heures. Et ces gens-là n’osent pas se plaindre au niveau des syndicats, aux prud’hommes, ils sont là, ils acceptent ; ce sont des esclaves. Si je n’avais pas appris à lire et à écrire, je serais restée dans le noir.

Moi aujourd’hui quand je reçois ma feuille de paie, je sais combien je gagne, je sais compter mes heures… Tout ça, c’est des choses qui rentrent dans le cadre de l’intégration. Ce que j’ai vécu depuis ma naissance jusqu’à maintenant, je me battrai pour que mes enfants ne soient pas comme moi. Pour qu’ils ne connaissent pas les mêmes galères (…) ». Pourtant tout n’a pas été simple pour elle lorsqu’elle a commencé les cours : trois enfants en bas âge, un travail et le rejet d’une partie de sa famille ne supportant pas ses pas vers l’indépendance. Elle a combattu et aujourd’hui, elle a son permis, sa voiture, un nouveau job et beaucoup de détermination. Il ne lui manque que la nationalité française « On me l’a refusée une fois, je continue à me battre, je vous garantis que je l’aurai », affirme-t-elle. L’action d’alphabétisation menée par le centre social Accueil Goutte d’Or touche une centaine de femmes par an. Elle est financée par le FASDIL (Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations) et la ville. L’État s’est désengagé des projets d’alphabétisation en direction des femmes. Pourtant l’Unesco estime à 20 % le nombre d’adultes analphabètes dans le monde, dont deux tiers de femmes.