N° 643 | du 21 novembre 2002 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 21 novembre 2002 | Un documentaire de Hubert Brunou

Comment rester un bon élève sans se faire traiter de bouffon ?

Katia Rouff

(2002 - 52 mn)
La huit distribution
218 bis, rue de Charenton
75012 Paris.
Tel. 01 53 44 70 88
mail : distribution@lahuit.fr

Thème : École

Cité des Courtillières à Pantin (Seine-Saint-Denis). Lekbir, Hichem, Sonia, Sébastien et les autres ont entre 11 et 16 ans et fréquentent le collège. Ils sont tous issus de familles d’origine étrangère, le plus souvent leurs parents n’ont pas fait d’études. Depuis le début de leur scolarité, ils sont bons élèves et en éprouvent de la fierté. Ils travaillent sérieusement, même si, souligne comiquement Hichem, 11 ans : « Je fais partie des bons et des mauvais élèves. Je travaille bien mais au niveau comportement, je ne suis pas une fleur ». Leurs parents, leurs frères et soeurs les encouragent et les stimulent. Leurs parents « ne sont pas lâches, ils surveillent », « ils posent des limites ». « Maintenant j’ai plus de droit de sortir », explique Hichem. « Tous mes amis m’appellent le zonzonnier - le prisonnier -, je réponds “moi au moins ma mère elle s’inquiète au deuxième degré “. Elle ne me dit pas : « Allez Hervé dégage, je dois passer le balai, va jouer dehors ».

Une volonté farouche : réussir ses études

Pourtant ces enfants, auquel le réalisateur Hubert Brunou donne longuement la parole, vivent leurs études avec des handicaps certains : habitat dégradé, violence dans le quartier, faibles revenus des parents, manque d’espace… De tout cela pourtant, ils semblent s’accommoder grâce à la volonté farouche de réussir leurs études. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il n’était pas aussi difficile d’être un bon élève au collège Jean-Jaurès. Les autres mettent la pression. Participer aux cours, répondre aux professeurs, vouloir réussir, c’est prendre le risque de se faire traiter de « suceur » : « Quand on répond bien au tableau, ils font des bruits bizarres avec la bouche », de se faire exploiter : « Ils nous demandent de faire leurs devoirs », voire menacer.

Certains réagissent fermement comme Sonia, 16 ans : « S’ils me demandent pourquoi je lève la main pour poser une question, je réponds : j’ai envie de réussir, tu devrais faire pareil ». D’autres, plus fragiles, plus timides, laissent faire. Pas toujours évident de réagir, surtout quand la classe prend le parti du petit groupe de perturbateurs. Sébastien, 15 ans, a peur de se faire agresser et se fait tout petit. Il a sa philosophie pour ne pas se sentir humilié : « La vérité blesse. Quand on nous traite de suceurs, on sait que ce n’est pas vrai, on laisse faire ». Il avoue « jouer un rôle », pour ne pas se faire remarquer en tant que bon élève ni par les élèves ni par les profs.

Pourquoi ne parle-t-il pas des menaces aux professeurs ? : « Parce qu’ils penseraient que c’est un prétexte pour fayoter. Vu le climat de la cité, ils croient que tous les élèves sont pareils, ils ne nous connaissent pas dans la vie de tous les jours ». S’il n’en parle pas aux autres adultes de son entourage, c’est pour ne pas être pris pour « un peureux, quelqu’un qui ne sait pas se défendre », ou pour ne pas que les parents se déplacent « ce serait pire ».

Être poli aussi, c’est mal vu. « Ici, si tu dis « merci monsieur », tout le monde te traite de fayot. C’est pas toléré », dit Hichem. Il a trouvé la parade en regardant ceux qui l’ennuient « droit dans les yeux ». Les enfants parlent aussi des activités dans la cité, de la maison de quartier, du service municipal de la jeunesse, de la bibliothèque, et des sorties à l’extérieur du quartier, très appréciées.

« Qu’avez-vous envie de dire aux adultes ? », interroge Hubert Brunou. « De pousser les élèves à l’école, de ne pas les décourager, de les aider autant qu’ils le peuvent », dit Fouad, 14 ans. « De s’occuper des mauvais élèves, sinon, ils vont être perdus ». Quand à Sonia, elle interpelle les politiques : « Pourquoi n’avez-vous pas réagi plus tôt ? Si vous l’aviez fait, on ne verrait pas de jeunes se battre au collège ». Elle ajoute « ils réagissent 15 à 20 ans après le début des problèmes, c’est grave ».

Tout au long de ce documentaire, tout en sincérité, on voit comment chacun, chacune, malgré les difficultés, adopte une stratégie personnelle pour réussir ses études tout en évitant la place maudite, celle du « bouffon ».