N° 1024 | du 30 juin 2011

Faits de société

Le 30 juin 2011

Comment faire reculer l’addiction ?

Joël Plantet

Notre société est-elle « addictogène » ? Le niveau de consommation du cannabis y est un des plus forts. Mais la « guerre à la drogue » est, de l’avis de tous, un échec.

De plusieurs horizons, d’autres propositions émergent.

Quatre millions de personnes avaient fumé au moins un joint dans l’année 2005, et 1,2 million de personnes seraient consommatrices régulières de cannabis. La police française a interpellé 133 000 usagers de cannabis en 2008. La loi de 1970 demeure le socle législatif organisant la répression et les soins des toxicomanes : avant tout répressive, elle est inadaptée aux consommations actuelles. Le 15 juin, Daniel Vaillant, ex-ministre de l’Intérieur, remettait un rapport préconisant la légalisation du cannabis, idée fortement contestée : mise en culture de 53 000 hectares de plants, installation de points de vente officiels, mais aussi de lieux de sociabilité et de consommation (déjà en 2003, il avait émis la même proposition). La distribution pourrait se faire sous licence, soit dans des débits classiques, soit dans des « cannabistrots ». Il préconise aussi de reconnaître l’usage thérapeutique du cannabis, comme dans d’autres pays.

Considérant l’échec d’une politique répressive et son coût faramineux, il se défend de donner accès à un droit nouveau, mais entend lutter contre le cannabis, organiser la prévention et s’assurer de la qualité du produit… La fédération Addiction (ex-association nationale des intervenants en toxicomanies, ANIT) estime que la dépénalisation n’aura de sens que si elle est accompagnée d’une série de mesures éducatives. Quoi qu’il en soit, le problème est là : la législation française est l’une des plus répressives en la matière – aujourd’hui, l’usage peut être passible de 3 750 euros d’amende et d’un an de prison – et pourtant, le niveau de consommation y est un des plus forts… Le 2 juin dernier, une vingtaine de personnalités éminentes – anciens chefs de l’État ou responsables de l’ONU – avaient elles aussi reconnu l’échec de cette politique répressive. « Il est urgent d’agir : la guerre à la drogue a échoué, il faut changer de politique. Certains sont tentés d’éviter la question. Ce serait abdiquer toute responsabilité politique », avertissait le rapport de cette Global commission on drug policy…

La prévention serait mise au cœur de la politique de santé publique

Dans son Livre blanc, la fédération française d’addictologie (FFA) demande une loi d’orientation donnant de véritables moyens aux centres de soins et d’accueil. On dénombre actuellement 480 centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA, le plus souvent débordés), 130 centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues (Caarud, aux équipes trop limitées), sept communautés thérapeutiques, cinq réseaux de familles d’accueil… Cent propositions sont déclinées pour « réduire les dommages des addictions en France » par la FFA. Elles sont fondées sur les convictions suivantes : politique prioritairement axée sur la réduction des risques, mesures « basées uniquement sur des données et sur des preuves scientifiques », non-opposabilité entre politiques de santé et de sécurité publique, évaluation de ces politiques publiques…

En outre, un large débat sociétal est nécessaire, qui se conclurait par une loi d’orientation concernant les usages, les addictions, ayant pour objectif de réduire les dommages liés aux consommations. L’incrimination de l’usage privé de stupéfiants serait supprimée et la loi de 1970 laisserait place à « un dispositif plus cohérent avec l’objectif prioritaire de réduire les dommages ». Renversement des valeurs, la prévention serait mise au cœur de la politique de santé publique, en conférant un véritable statut aux dispositifs et assurant la pérennité des financements… Un grand débat public est prudemment prévu après l’élection présidentielle.