N° 757 | du 16 juin 2005

Critiques de livres

Le 16 juin 2005 | Jacques Trémintin

Cœur de femmes. Mon engagement aux côtés des femmes de la rue

Mona Chasserio


éd. Audibert, 2005 (224 p. ; 17 €) | Commander ce livre

Thème : SDF

L’ouvrage que nous propose ici Mona Chasserio s’impose par son humanisme, sa sensibilité et son intensité. Une fois commencé, il est difficile au lecteur de le refermer, avant d’en avoir lu la dernière page.
L’auteur nous décrit d’abord son curieux itinéraire d’épouse, de mère de famille et de salariée qui abandonne tout pour, à quarante ans, aller à la rencontre des sans domicile fixe. Si elle se fait très vite accepter, c’est parce qu’elle les regarde « comme des hommes et des femmes à part entière » (p.50).

Pourtant, le spectacle qu’elle découvre a de quoi provoquer la répulsion : une odeur indéfinissable qui dégage des effluves âpres, terreuses, acides, des milliers de poux, des cheveux collés par des plaques jaunes, des corps objet de démangeaisons perpétuelles, des plaies, des ulcères, de peaux nécrosées… « Certains de mes amis de la rue étaient réduits à l’état de pourriture humaine » (p.59). Derrière ces corps ravagés, une terrible détresse psychique : une hypersensibilité, une grande fragilité intérieure, une béance d’amour, une carence de repères affectifs que viennent combler les prises d’alcool, de drogue ou de médicaments qui toutefois ne permettent que temporairement d’échapper à une mélancolie récurrente. « Ces corps abîmés, ces âmes meurtries m’évoquaient un champ de ruines où toute vie était anéantie : plus d’ordre, plus de sens, plus d’harmonie » (p.78).

Et pourtant, Mona Chasserio en acquièrt vite la conviction : ces êtres à la dérive peuvent renaître pour peu que l’on crée des lieux d’accueil adaptés et surtout qu’on change notre regard sur eux. En 1992, elle fonde Cœur de femmes qui se fixe comme objectif de travailler avec les femmes vivant dans la rue, pour qui rien n’est proposé. Petit à petit, l’association est reconnue et obtient des aides. Elle loue à la SNCF en 1993 une bâtisse, rue Fulton à Paris. S’y élabore une vie communautaire qui propose une restructuration progressive, s’appuyant tant sur la redécouverte d’habitudes rituelles, que sur des ateliers de revalorisation personnelle et de reprise de confiance en soi. Mais ce qui est essentiel c’est la rencontre avec des accompagnants qui sont disponibles pour tenter de comprendre la souffrance et aider à remonter le nœud des problèmes.

Cela implique de désapprendre les schémas acquis et d’accepter d’être déstabilisé, en sachant transformer les peurs et émotions reçues en capacité à identifier l’énergie que l’autre renvoie. Cela signifie écouter, (en entendant, au-delà des mots, l’ombre des mots, grâce à l’oreille du cœur), ressentir ce qui se joue chez l’autre (en sachant adapter en permanence son comportement) et accompagner (en se plaçant en état de bienveillance et d’ouverture). Ce dont il s’agit alors ce n’est ni de victimiser, ni d’infantiliser, mais « d’aider l’autre à renaître et à faire émerger toutes les qualités qu’il porte en lui » (p.138).


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