N° 1172 | du 29 octobre 2015

Faits de société

Le 29 octobre 2015 | Marianne Langlet

Cibler les chômeurs ou le chômage ?

Pôle emploi dédie 200 agents au contrôle des chômeurs, pour vérifier leur recherche effective d’emploi. Si l’institution se défend de vouloir stigmatiser les chômeurs, la question de l’évaluation d’une recherche effective se pose alors que le problème est surtout l’absence d’emploi.

Contrôler la recherche effective d’emploi. C’est la tâche nouvelle et exclusive de 200 agents de Pôle emploi. Le dispositif, lancé le 28 septembre dernier dans trois régions – Franche-Comté, Poitou-Charentes et Provence-Alpes-Côte-d’Azur – sera ensuite étendu à l’ensemble du territoire, fin novembre. « Quand on n’arrive pas à lutter contre le chômage, on s’attaque aux chômeurs, dénonce Pierre Edouard Magnan, délégué fédéral du Mouvement national des chômeurs et précaires. Il est toujours bon de faire croire à la majorité des personnes qui sont en emploi que celles qui sont au chômage le sont avant tout parce qu’elle ne font pas les efforts nécessaires. »

De son côté, Pôle emploi se défend de toute stigmatisation, assurant que ce dispositif n’est qu’une réorganisation interne pour séparer le contrôle de l’accompagnement. L’absence de recherche effective d’emploi a toujours été un motif « rare » de radiation : 13 409 personnes radiées pour cette raison en 2013 contre 461 235 pour absence à convocation. Ne pas laisser cette tâche ingrate aux agents qui reçoivent et accompagnent les chômeurs est l’une des raisons invoquées par Pôle emploi, peut-être pour un contrôle plus efficace. « La séparation des activités de contrôle et d’accompagnement est une revendication ancienne des mouvements de chômeurs mais notre demande était de laisser le contrôle, s’il était nécessaire, aux directions du travail, comme cela était le cas en 2008. Le dispositif proposé ne change rien pour les chômeurs : c’est toujours Pôle emploi qui contrôle », critique Pierre Edouard Magnan.

Derrière la notion de contrôle, l’idée de fraude n’est jamais loin. « Le discours sur la fraude est récurrent, c’est un discours d’impuissance face à des politiques qui, sur la durée, ne donnent pas les résultats escomptés. C’est une manière classique de décentrer l’attention », analyse Didier Demazière, sociologue, chercheur au centre de sociologie des organisations du CNRS. Au delà de la fraude, ce contrôle nourrit également l’image d’un chômeur oisif, passif, paresseux… Mais qu’est-ce qu’une recherche effective d’emploi ? Où est la norme ? « Est-ce 10 CV la semaine ? », questionne le délégué fédéral. « Tous les travaux sur les conduites de recherches d’emploi montrent qu’elles ne sont pas constantes, pas forcément dynamiques, mais alternent des phases d’accélération et de ralentissement », appuie Didier Demazière. « Une de mes dernières enquêtes, sur des chômeurs qui ont retrouvé un emploi, montre bien que multiplier les démarches, envoyer moult CV, répondre à de nombreuses annonces, produit des effets de découragement et qu’il vaut mieux une stratégie beaucoup plus modérée mais appuyée sur une analyse fine pour réussir. » Reste que le miracle est impossible dans une économie où le nombre de chômeurs dépasse largement le nombre d’emplois disponibles.

L’association ATD Quart Monde, en « grève du chômage » le 15 octobre dernier, propose de regarder les choses autrement : « Nous sommes mal à l’aise lorsque l’État met l’accent sur le contrôle quand la grande masse des chômeurs ne demande qu’une seule chose : travailler », avance Patrick Valentin, responsable du projet « territoires zéro chômeur de longue durée » au sein de l’association. L’objectif : « Organiser l’économie pour que tout le monde puisse y trouver sa place ». ATD Quart Monde met autour de la table, sur de petits territoires volontaires, tous les acteurs – mairie, communauté de communes, conseils départemental et régional, associations et chômeurs – et construit des emplois tant à partir des savoir-faire et des attentes des chômeurs de longue durée que des besoins d’emploi non pourvus sur le territoire : traversée sécurisée des écoliers, création d’un jardin partagé, collecte de recyclables… Une manière de « réorienter les coûts de la privation d’emploi vers le financement d’un marché du travail nouveau et complémentaire », plaide ATD Quart Monde.

Le 23 novembre prochain, la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale doit examiner une proposition de loi pour permettre cette expérimentation. La grève symbolique d’ATD Quart Monde met les projecteurs sur cette initiative, une toute autre façon de lutter contre le chômage.