N° 1040 | du 24 novembre 2011 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 24 novembre 2011

Bizutage et dérapages, pourtant punis par la loi

Joël Plantet

Bien loin de leur définition, les soirées d’intégration virent trop souvent au cauchemar, à l’humiliation et à la « désintégration » ; le bizutage est pourtant, depuis plus de dix ans, un délit puni par la loi.

En un énième défraiement de chronique, un bizutage humiliant a eu lieu dans une université parisienne, avec blessures physiques. Pour une fois, la victime portait plainte, et l’association responsable de l’événement, pourtant considérée comme prestigieuse — dirigée par des jeunes issus des arrondissements les plus dorés de la capitale —, se voyait interdite d’activités.

Or, il y a quelques semaines, en octobre dernier, des mesures de prévention et d’accompagnement avaient été engagées contre cette forme trop souvent barbare d’« intégration » : numéro vert dans chaque académie pour libérer la parole, déclaration préalable obligatoire pour les organisateurs de soirées, cellule dédiée auprès de chaque recteur pour informer les familles, mise en place de testings, partenariats avec les mutuelles étudiantes, la sécurité routière… Un des objectifs est de parvenir à un label qualité des organisateurs de soirées, avec charge éthique vérifiée, et plus grande responsabilisation des étudiants.

Le comité national contre le bizutage (CNCB) recense ces épreuves humiliantes, voire psychologiquement traumatisantes : ainsi l’an dernier, deux plaintes pour viol avaient été enregistrées lors de week-ends d’intégration d’écoles de commerce. Comment en est-on arrivé là ? Depuis le 17 juin 1998, une loi punit pourtant toute personne amenant autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes dégradants portant atteinte à l’intégrité physique et morale d’un étudiant, lors de manifestations ou réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif, à six mois d’emprisonnement et de 7 500 € d’amende.

Les peines sont doublées lorsque le bizutage est commis sur une personne dont la vulnérabilité — due à une maladie, un handicap, à une déficience physique ou psychique, à un état de grossesse, à l’âge… — est apparente ou connue de l’auteur. En outre, les personnes qui n’ont pas causé directement de violences mais « ont contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter » sont responsables pénalement.

Il est bien question de domination, de mépris et de relégation

« Alcool + rapport de domination = cocktail explosif », rappelait il y a quelques jours l’association SOS Bizutage. Le souci est récurrent mais la loi du silence prévaut. Selon le site officiel de l’administration française, service-public.fr, le phénomène concerne largement les élèves et étudiants des établissements du premier, second degré, de l’enseignement supérieur et de l’enseignement spécialisé, mais aussi toute personne appartenant à un organisme public ou privé ayant une activité d’enseignement ou socio-éducative. La pratique est particulièrement répandue dans les écoles d’ingénieurs, de commerce et dans les classes, de pharmacie, de médecine, de préparation aux grandes écoles…

En 2002, le CNCB, fort alors d’une vingtaine d’associations et organisations syndicales, avait lancé une campagne préventive d’alerte, et élaboré un document explicatif sur le bizutage à diffuser aux élèves de terminale. En novembre 2005, le rapport de la Défenseure des enfants, Claire Brisset, avait fait part de la nécessité de protéger contre les violences institutionnelles, dont le bizutage. L’année suivante, le ministère de l’Éducation nationale avait recensé une augmentation de 0,5 % pour les violences (dont sexuelles) y compris dans le cadre du bizutage.

Il est bien question, dans cette affaire-là, de domination, de mépris et de relégation : il n’est pas anodin, par exemple, que les collectifs Génération précaire ou Jeudi noir affirment par leurs actions vouloir « refuser le bizutage social actuel »…