N° 1161 | du 16 avril 2015 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 avril 2015 | Myriam Léon

Au Village, le participatif c’est pas du luxe !

Thèmes : Exclusion, Insertion

Depuis 22 ans à la sortie de la ville de Cavaillon dans le Vaucluse, l’association Le Village cherche à démontrer que l’utopie n’est pas un truc de bisounours. Sa vocation est de développer avec ses résidents un projet de vie autonome basé sur l’alimentation et l’habitat. Mêlant dans un même lieu logement et production, l’accueil se veut inconditionnel ce qui génère une grande mixité des publics. Délibérément en décalage avec les exigences institutionnelles, l’accompagnement s’appuie sur le participatif pour inventer d’autres formes d’insertion et des alternatives de vie.

« Le participatif, c’est aussi le possibilité de ne pas s’en saisir. Ici, on redonne une dimension de choix, en disant tu as le droit d’être d’accord, pas d’accord, d’argumenter. » Accompagnatrice socio professionnelle, Sophie Alavado exerce au Village depuis 2006. Auparavant, elle travaillait dans un service référent RSA. « Il m’a fallu dix ans d’expériences pour réaliser que résoudre les problèmes avec mes outils ne permet pas à la personne de prendre sa place, si bien que les problématiques rejaillissent un peu plus tard. Après un an et demi au Village, j’ai compris que pour ne plus poser des pansements sur des jambes de bois, il fallait chercher le pourquoi de la situation, faire émerger des schémas de fonctionnement qui remontent très loin. La participation amène à mettre des mots sur ces schémas, pour ensuite coconstruire le parcours. Or avec une population qui est dans le “je ne peux pas”, participer n’est jamais spontané, ça doit être accompagné. »

D’une communauté…

Situé à Cavaillon dans le Vaucluse, Le Village mêle hébergement et insertion professionnelle avec 28 résidents et 36 ouvriers en insertion. Créée en juin 1993, cette structure est née à l’initiative de travailleurs sociaux. Ils travaillaient sur un chantier école et se sont aperçus que les personnes qu’ils accompagnaient vers l’insertion professionnelle avaient pour premier frein d’être à la rue. Cherchant une solution, ils dénichent un mas inhabité au milieu des pommiers. La mairie accepte de prêter cette demeure abandonnée. Le lieu-dit La Baronne devient une communauté prônant la solidarité et l’entraide pour lutter contre la misère et l’exclusion. Les emplois s’articulent sur les besoins quotidiens du Village : cuisine, ménage, agriculture, menuiserie, métiers du bâtiment et production d’un écomatériau, la brique de terre compressée. Entre 1997 et 2000, ce procédé a permis l’autoconstruction de dix petits pavillons qui servent de logements aux résidents. Situées à La Rivale, terrain mitoyen de La Baronne, ces maisonnettes de 22 m2 marquent l’identité de ce projet basé sur l’écologie, l’écoconstruction et l’autoproduction. Elles confèrent à l’endroit un côté village gaulois, renforcé par l’éloignement de la ville, le potager bio et le mode de vie communautaire.

… à une maison relais

Après 22 ans, l’association porte une maison relais affiliée au réseau pension de famille de la Fondation abbé Pierre, un chantier d’insertion avec quatre ateliers, une référence RSA pour 40 bénéficiaires, un accueil de jour et cinq places en hébergement immédiat dédiées au 115. Incontournable du social sur le territoire, elle se veut un champ d’expérimentation. « Nous cherchons d’autres façons d’être ensemble », explique Vincent Delahaye, le directeur arrivé en 2004 comme chargé de mission pour structurer et pérenniser le lieu. Son expérience repose sur le développement agricole, l’associatif et le coopératif.

Élu Front de gauche à Avignon, délégué à l’habitat d’urgence et nouveaux modes d’habitat, Vincent veut fédérer des énergies autour de ce projet citoyen. « L’association est habitée par le désir de proposer un accompagnement aux personnes les plus fragiles, de leur faire une place, et j’ai l’impression qu’on va avoir du mal à poursuivre dans un cadre institutionnel. La difficulté est de répondre aux critères des financeurs, tout en préservant la chaleur humaine qui fait la force du Village. Nous ne voulons pas devenir un prestataire du social, on est plus intéressés par un développement en lien avec l’économie sociale et solidaire. La place de l’association est de ne pas baisser les bras et de chercher à développer des alternatives. On veut créer de l’émulation territoriale. »

En attendant la résidence sociale

Souvent perçu comme un espace bisounours et utopiste, Le Village revendique un côté cocon où retrouver des forces pour poursuivre sa vie. Le collectif favorise le lien social sans vouloir s’adapter à la rudesse du monde. Ici pas d’usager, mais des accueillis et des accueillants, les accueillis les plus anciens devenant des accueillants pour les nouveaux. L’assistante sociale, la conseillère en insertion professionnelle, les éducateurs spécialisés, les hôtes, les hébergés, les ouvriers, les visiteurs… tout le monde s’appelle par le prénom, se fait la bise et se tutoie. Cette chaleur bienveillante compense le milieu hostile, car le cadre bucolique a été réduit en poussière par l’entreprise Lafarge, propriétaire du terrain. Jour et nuit, les broyeuses du cimentier concassent du caillou, tandis que l’équipe du Village tente de reconstruire des vies.

Depuis 2011, le leader mondial des matériaux de constructions fait valoir son droit à exploiter l’ensemble du domaine. Faute d’alternative, le petit fabriquant de briques de terre fait traîner son déménagement. En partenariat avec un bailleur social, le Village monte un projet de résidence sociale à La Rivale, dont il serait locataire et gestionnaire. Ça avance, mais à un rythme plus institutionnel qu’industriel.

En attendant, les douze permanents animent ce lieu de vie et de travail. Ils compensent la précarité de l’installation par une organisation basée sur l’ambiance familiale. Les vingt-huit résidents accèdent au logement pour une durée illimitée. Un tiers reste moins d’un an, un autre séjourne entre un et trois ans, le dernier prend tout son temps. Ils viennent d’horizon très divers, rue, hôpital psychiatrique, longue maladie, aménagement de peine, gens du coin ou d’ailleurs inadaptés à la vie sociale ordinaire, post cure, sans papiers… « Nous recherchons la mixité, explique Martial Vitteau, éducateur spécialisé chargé de l’accompagnement socio-éducatif et de la coordination. Les seuls critères rédhibitoires sont la nécessité de soins lourds en ambulatoire et l’addiction non soignée ou non gérée. »

Vivre ensemble…

Reste à accepter la cohabitation dans des espaces réduits qui n’étaient pas prévus pour deux. « Cette promiscuité découle du manque de places, souligne l’éducateur. Nous constatons qu’elle a plus d’avantages que d’inconvénients. Ça évite l’isolement et ça les rassure parce qu’ils font attention les uns aux autres. » Il faut aussi accepter un règlement intérieur assez contraignant, à base de nombreux rendez-vous collectifs et de travail volontaire pour la collectivité.

« Les hébergés sont les plus anciens sur les ateliers, constate Martial. C’est eux qui assurent le transfert de compétence auprès des salariés en insertion quand ils arrivent. » Les ouvriers restent généralement un an. Le chantier compte quatre ateliers : vie quotidienne (cuisine, ménage, blanchisserie), maraichage et gestion des espaces verts, production d’écomatériaux (briques et enduits en terre, isolant en balle de riz), métiers du bâtiment et second œuvre. Là aussi, Le Village tient à accueillir un public varié, sans omettre les plus éloignés de l’emploi. L’équipe s’appuie sur le participatif pour inventer d’autres modèles d’accompagnement, et plus globalement d’insertion dans la société.

« Dans le social, le participatif doit réinterroger les pratiques, pense Vincent Delahaye. La participation c’est un basculement entre la contrainte et le choix. L’objectif est d’accompagner des personnes connaissant des grandes difficultés qu’elles ont du mal à affronter seules. Elles arrivent avec un besoin de cadre, alors nous avons mis en place un système hyper guidant avec des accompagnements à tous les niveaux. Notre culture c’est le social, pas l’auto organisation, il faut que ça évolue, ça prend du temps, d’autant plus que les accueillis ne viennent pas pour cette expérience, ils préfèrent le pyramidal. »

En effet, chez les accueillis comme chez les accueillants, l’horizontalité ne fait pas l’unanimité. Un encadrant technique y voit une manière, pour la direction, de se défausser de son devoir de prendre des décisions et de construire un projet économique pour l’avenir. Un hébergé dénonce ce cadeau empoisonné qui lui impose des réunions interminables…

… et participer

Peu importe, l’équipe ne lâche rien. Sans cesse, elle invente des espaces pour solliciter l’opinion de tous et de chacun. Parfois, souvent, la parole ne vient pas. Parfois, souvent, il en émerge des idées qui se concrétisent. Et un jour, Muriel Quignon la timide « qui n’a jamais appris à dire non », ose remarquer que le tirage au sort des représentants des accueillis au conseil d’administration n’a désigné que des hommes. Immédiatement, son observation est prise en considération. D’autres noms sont sortis du chapeau, jusqu’à ce qu’émerge celui d’une femme. C’est elle qui finit par être désignée ! Un CA ? Elle ne sait pas ce que c’est, mais elle est déjà un peu fière d’y participer, de pouvoir y parler et y voter.

En fait, le concept s’adapte à toutes les sauces, souvent dans des moments informels, loin du processus intellectuel. L’important est de savoir se saisir de l’expression du désir. Le participatif commence avec l’auto régulation entre accueillis. Il instaure parfois une dynamique au sein d’une équipe sur un atelier, ou dans l’accompagnement socioprofessionnel. Il peut faire émerger des collectifs comme Case départ, groupe de réflexion autour de la valeur non marchande des savoir-faire, ou l’Orchestre Pile Poil, rencontre musicale autour de la pratique du sound painting. Le participatif est également à l’origine d’initiatives tournées vers l’extérieur la Maison commune ou le festival C’est pas du luxe.
___________________________________________________________

    • La culture ? Un droit fondamental !

Pour pouvoir devenir spectateurs, les Villageois se veulent acteurs afin de valoriser et donner à voir leur culture.
Pour être dans la vie, pas dans la survie,
Le Village tient à ouvrir ses portes à la culture. Un partenariat avec le centre d’actions culturelles de Cavaillon, La Garance-scène nationale, donne aux accueillis un accès aux spectacles pour trois euros. Ce désir de passerelle se prolonge quand les artistes en résidence proposent aux accueillis de coconstruire des projets.

En 2007, un ouvrier et un résident décident de créer l’Orchestre Village Pile Poil. Il existe toujours et évolue. Le musicien professionnel, Sylvain Mazens
vient tous les jeudis après-midi pour articuler les répétitions grâce au sound painting. Cet étrange langage des signes permet aux instrumentistes comme aux profanes d’improviser ensemble avec un bric-à-brac d’instruments. La technique est suffisamment aboutie pour que le groupe joue en public, et même enregistre un clip. « La notion de l’effort, de dépassement de soi est très difficile à mettre en place dans l’accompagnement classique, remarque Sophie Alvado qui participe à Pile poil. Quand ils montent sur scène devant 800 personnes, ils surmontent leur peur et en tirent une satisfaction impossible à obtenir avec un travail social. »

En 2012, porté par ce constat, le Village monte en partenariat avec la Fondation abbé Pierre et la scène nationale C’est pas du luxe  [1], festival qui présente les créations des structures sociales.

Lors de la première édition, Yasmina témoigne, en tant qu’hébergée, de son regard sur l’art et le social : « Au Village, je vis dans un microcosme de gens pauvres, défavorisés, déstructurés. On nous a tous rabâchés que la culture, l’art étaient enseignés à l’école, et que nos savoirs qui viennent de nos difficultés, ce n’est pas de la culture. Le Village tente depuis des années d’amener la culture à tous par la mise en place d’ateliers de musique, par la collaboration avec des artistes. Avec un photographe, on a touché au land art. Le théâtre de la scène nationale de Cavaillon nous offre la possibilité de voir des concerts, des pièces, des expos. Il y a eu des petites curiosités, ça s’est essoufflé assez vite. Moi, je ne dis pas que c’est inutile, mais ça se dit beaucoup au Village. Les gens disent : “C’est pas pour nous”. Cette parole, il faut l’écouter. Ça veut dire : “ça ne nous parle pas, ce qui me parle c’est la culture d’où je viens, que j’ai besoin d’exprimer”. C’est là où doit intervenir l’art, dans la possibilité de l’écrire, de la dire, de la jouer. Les gens qui sont dans la précarité ont une langue, un savoir, des connaissances qui viennent du terrain. Au Village, personne ne prend un bouquin, c’est pas rien et c’est à respecter, en partant de nos talents, nos potentiels pour le faire valoir et démontrer que ça a de la valeur. Et là, peut-être qu’un jour, on viendra au théâtre. C’est pas un but, mais ça peut se faire avec le temps. »
___________________________________________________________

L’insertion, et après ?

En 2014, 70 chômeurs ont pu retrouver une activité et un salaire grâce à l’un des quatre ateliers du chantier d’insertion du Village. Entre production, formation et accompagnement socioprofessionnel, ils retiennent plus l’ambiance que le travail.

« Ici on travaille à notre rythme, pas à celui du patron ! » Dora Saldinhos est salariée en insertion depuis onze mois à l’atelier maraîchage du Village. « Au début, les gens m’ont dit, “tu vas te retrouver avec des drogués et des sortants de prison”. C’est vrai, il y en a ! Et alors ? J’ai surtout rencontré des gens avec une bonne mentalité, respectueux et avec qui on rigole. » A l’issue de son contrat, la quadra projette d’aider sa fille à tenir une boutique de produits portugais. En attendant, elle est volontaire pour les cours de savoir de base afin d’améliorer son français et ses maths. « Ça me plait d’aller à l’école, j’ai pas eu cette chance dans la vie. »

Une majorité des recrues du Village cumule l’absence de qualification et de mobilité. Pendant longtemps, elles se débrouillaient grâce aux emplois saisonniers chez les cultivateurs. Depuis quelques années, la concurrence d’une main d’œuvre étrangère discount les laisse sur la touche. Même s’ils habitent le très chic parc du Luberon, les 25 000 Cavaillonnais connaissent donc les difficultés d’un bassin d’emploi sinistré : taux de chômage supérieur à la moyenne nationale et un millier de foyers au RSA. Plus préoccupée par la sécurité que par le social, la mairie UMP chasse sur les terres d’un Front national aux portes du pouvoir local.

Dans ce contexte, Le Village ne manque pas de prescripteurs. Référence RSA, Pôle emploi, mission locale, cap emploi, services pénitentiaires d’insertion et de probation, tous louent l’accueil inconditionnel de ce chantier d’insertion. « Vis à vis de nos partenaires, nous sommes reconnus pour notre fonctionnement singulier, constate Sophie Alavado, l’accompagnatrice socioprofessionnelle. Pour rompre la spirale de l’échec, je cherche avec la personne à identifier et à poser des mots sur le pourquoi de la situation. S’il lui faut neuf mois pour percuter et poursuivre son parcours en dehors de la structure, ça me va, même si ça ne répond pas aux objectifs institutionnels. Vu le gouffre entre les exigences et la situation de notre public, je refuse le court terme. »

Depuis janvier 2014, Sophie s’appuie sur le collectif pour réaliser son travail de fond. Les jeudis matin entre 7 h 45 et 10 heures, elle réunit neuf ouvriers en piochant dans les différents ateliers. L’objectif est la co-construction des projets d’insertion de chacun, stimulée par la dynamique de groupe. La méthode repose sur le partage d’expériences et la recherche de solutions collectives pour lever les freins à l’insertion. « Les thématiques émergent naturellement. Soit je les amène, soit une personne qui est en colère, triste ou euphorique lance un sujet. L’addiction, les violences conjugales, le harcèlement moral, la mésestime de soi… je me demandais ce que nous pouvions aborder en groupe, après un an je vois que tout est possible. Le collectif permet de prendre du recul. Ça ne fonctionne pas à tous les coups, mais parfois la richesse des échanges me recharge pour trois semaines. »

Prendre le temps

Plus social que professionnel, l’accompagnement touche un large éventail de problématiques. Mais avec à peine un tiers de sorties positives, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes de l’État. Or, la réforme de l’insertion par l’activité économique de 2014 conditionne les financements à la performance des structures. « C’est la mort des chantiers d’insertion, déplore Laurent Mulheim, encadrant technique du maraîchage bio depuis 1999. Si je suis encore dans ce métier, c’est pour les gens. Le projet global du Village m’a paru correspondre à ma philosophie, proche de Pierre Rabhi. Ici, je peux prendre le temps de discuter pendant une heure avec mon équipe, et je réalise qu’ils ont tous à m’apporter. C’est cet espace que je laisse qui suscite l’implication. Quand nos clients viennent chercher leur panier, les ouvriers les préparent et leur donnent, ça recrée du lien. 90 % des problèmes viennent de l’isolement. J’ai vu un gars s’en sortir grâce à l’atelier. Il avait son appartement autonome. Dès la fin de son contrat, il s’est retrouvé en hôpital psychiatrique. Ça dure depuis quatre ans, si je l’avais gardé, ça aurait coûté moins cher à la société ! »

Sortir du cadre

Pour répondre aux exigences des financeurs, le plus simple serait d’opérer une sélection à l’entrée en privilégiant les plus proches de l’emploi. Une autre solution serait de gagner en liberté en augmentant la fréquentation de la cantine associative, la vente de matériaux d’écoconstruction, de paniers bio, de petits chantiers… S’il met la pression aux encadrants techniques et aux salariés, l’autofinancement permet de sortir du vase clos du Village, ce cocon en décalage avec la vraie vie. D’ailleurs quand les ouvriers parlent de leur expérience au Village, ils évoquent l’ambiance sympathique, l’entente entre accueillis, la bienveillance de l’encadrement… rarement leur travail. Pourtant, la rencontre avec le client, la réalisation de constructions d’utilité publique, la reconnaissance d’un savoir-faire écologique offrent une visibilité valorisante.

L’équipe du Village réfléchit aux possibilités de développement commercial sans oublier ses deux tiers de salariés qui ne parviennent pas à intégrer le monde du travail. « La baisse continue des financements publics nous interpelle sur la place donnée au travail social et aux personnes en difficulté dans notre pays », écrit Martial Vitteau dans son bilan 2014, destiné aux financeurs. « Elle nous amène à nous questionner sur d’autres fonctionnements possibles : l’accès à l’emploi n’est pas forcément la seule issue pour l’accès au bien-être. Nous désirons favoriser l’établissement de relations humaines porteuses d’espoir, d’un agir collectif pour un avenir partagé au sein duquel chacun à une place. » Pour un public trop éloigné des modèles dominants, au-delà de l’autonomie, le Village cherche l’émancipation pour aller vers d’autres valeurs, d’autres formes de reconnaissances.

L’insertion, autrement

Deux tiers des salariés en insertion retrouvent le chômage après leur contrat au Village. Alors un groupe de réflexion cherche comment exister en dehors du travail.

« Il ne faut pas baisser les bras. Au début, il y a plein de monde parce que c’est pendant les heures de travail, puis il n’y a plus personne dès qu’on sort de ces horaires. Mais s’il y a des gens moteur, ça remonte. » Au Village depuis 2010, Yasmina [2] commence à maîtriser les aléas de la participation. Danseuse marocaine, elle vit dans un pavillon du Village avec sa fille parce qu’elle était sans papiers. Désormais en règle, elle va pouvoir s’envoler. En attendant, elle insuffle son énergie dans toutes les strates du collectif. « Il faut comprendre qu’au Village ne pas avoir de contrat est perçu comme une injustice, il y a un désir de normalité. Ils ne comprennent pas qu’un travail ce n’est pas qu’un salaire, c’est aussi la satisfaction de se rendre utile. »

Réfléchir ensemble

L’idée est venue des salariés en insertion. Ils déploraient qu’à l’issue de leur contrat, ils se retrouvaient à la case départ : le chômage. Ils ont donc proposé un groupe de réflexion. Le thème : comment mettre en place un système de valorisation des savoir-faire hors secteur marchand. Les porteurs du Système d’échange local (SEL) d’Avignon sont venus quelques semaines auparavant expliquer leur mode de fonctionnement. Le troc de services a suscité un tel enthousiasme, qu’il a été décidé d’organiser les prochains temps de réflexion en dehors des horaires de travail pour ne pas être bridé. Bilan, ils sont quatre : deux hébergés, le directeur et Benjamin Chabrol, stagiaire en troisième année d’éducateur spécialisé. La question du jour : faut-il lancer un mini Sel Village, se connecter au Sel d’Avignon, la démarche est-elle prématurée ?

Échanger des services

Alain met toute sa gouaille au service de son point de vue, « Je ne peux vendre que ma force physique, ça n’a rien d’épanouissant alors je le fais pour l’oseille. » À 57 ans, capable de broder avec passion sur l’anecdotique, il en a fait une stratégie pour échapper à tout accompagnement. « C’est faux, tu as un vécu super riche et tu sais raconter les histoires, rétorque Yasmina. Tes talents de conteur pourraient plaire à un groupe de petits vieux ou à des enfants. » Un peu scotché, le rebelle murit l’information.
« Est-ce qu’on n’a pas déjà un fonctionnement d’entraide informelle ? » Vincent rejoint Benjamin dans sa remarque, mais le directeur reste dans sa logique de développement. « Si on met en place un petit comité d’animation, on pourrait accentuer cette dynamique. Il faudrait trouver une forme légère, mais régulière. » Le petit comité de réflexion discute autour de l’outil d’échange. Un cahier ? Un ordinateur ? Plus facile d’accès, le papier l’emporte. Un rendez-vous hebdomadaire autour du sujet est fixé le lundi de 13 heures à 13 h 15, moment où tout le monde est réuni dans la cantine.

Reste pour amorcer le mouvement à proposer des services et à en demander. Benjamin est volontaire pour faire de l’aide aux devoirs, et aurait besoin de travaux de petites mécaniques. Yasmina doit réfléchir à ses envies, mais est prête à offrir du temps bien-être autour du stretching, de la respiration. Le gouailleur épate tout le monde en annonçant vouloir faire de la peinture chez une petite vieille… contre un gâteau. « Tu vois, si on demandait à chacun ce qu’il aimerait échanger, ça viendrait, s’enthousiasme Yasmina. Il faut gentiment forcer les gens à donner leur avis. »

« On a tous une pierre à apporter à l’édifice ! »

Faute d’avoir trouvé des solutions individuelles, les résidents du Village développent leur capacité d’adaptation au collectif pour se trouver « un petit bonheur ».

« On est dans une structure où on est tous concernés par les autres, parce qu’on a tous une pierre à apporter à l’édifice. Le groupe fait que l’on parvient à s’aider individuellement. » Installé dans le jardin devant sa maisonnette, Lionel profite des premières chaleurs du printemps avec son nouveau colocataire Dominique. Son voisin, Alain s’agite. Son coloc vient de partir vivre chez sa copine, il oscille entre le bonheur d’être seul et l’agacement parce qu’il n’a pas pris toutes ses affaires. Mehdi est venu en visite. « Pour des raisons personnelles », il a demandé à quitter les pavillons de La Ravine pour rejoindre l’hébergement collectif au mas de La Baronne. Il partage sa chambre avec Roger, un des doyens du Village. « Pour régler les problèmes, on évite au maximum les encadrants, mais si nécessaire on sait qu’ils sont à l’écoute. »

Ouvrir les portes

Après sept mois au Village, il se sent accueilli. « Ici, j’ai une maison, un jardin, des copains, que demander de plus ? Ça fait trois ans que j’essaie de faire paysagiste, mais sans aller au bout du projet. Là, ils me poussent, ils ne veulent pas que je m’installe. En attendant, je travaille au maraîchage et j’ai un espace d’expression où je m’exerce. » Comme tous les hébergés, Dominique donne quatre heures chaque matin au collectif. Le premier mois, il va tourner sur tous les ateliers afin de choisir son activité. « Ça me plait d’avoir le choix. » Lionel est dans l’atelier vie quotidienne. A 30 ans, il raconte être un habitué des foyers et des prisons. « C’est la première fois que j’accepte l’autorité, parce qu’ici je parle avec des gens ouverts qui ne m’obligent à rien. Leur approche m’a donné envie de m’ouvrir. Je n’ai pas l’impression d’être jugé sur mon passé, ils m’ont laissé le temps de mûrir mon projet, et maintenant ils m’épaulent à 100 %. »

Cadrer

Chaque pavillon de 22 m² avec mezzanine abrite deux personnes. La redevance de 386 euros englobe le loyer, la facture énergétique, la nourriture et l’accompagnement social. La CAF couvre généralement 180 euros. Le règlement interdit l’alcool et les drogues. Il faut prévenir en cas de visite. Les repas doivent être pris midi et soir à heures fixes dans la cantine du mas, du dimanche soir au vendredi midi. Le mardi soir, la réunion résidents est obligatoire avant le diner. En cas d’absence prolongée et non justifiée, la place est considérée comme vacante. Le matin à 7 h 15, une navette part chercher les ouvriers à Cavaillon. Sinon, pour rejoindre la ville, il y a un arrêt de bus à quelques centaines de mètres.

Casser les codes

Deux hôtes assurent une présence quotidienne jusqu’à 21 heures sauf les jeudis et vendredis soir. Au Village depuis 2003, Fabrice Eymery a été animateur dans les quartiers puis veilleur de nuit en CHRS. Magali Gillibert est assistante sociale depuis 2007. Ils observent, discutent, distribuent les médicaments, toquent à la porte quand un résident disparaît… « Nous partageons des moments de vie, explique Magali. On est dans l’échange informel. Ici, on ne parle pas de distance, mais de proximité professionnelle. En arrivant en mai 2009 après deux ans de polyvalence de secteur au conseil général, j’ai dû me délester de mon savoir-faire. Ça n’a pas été évident, Fabrice qui n’a pas le formatage travailleur social m’a aidé. Dans mon autre mi-temps, le suivi des bénéficiaires du RSA, je m’autorise l’informel, j’y vois du sens. Discuter d’autres choses que ce qui fait l’objet de l’entretien permet d’établir une relation de confiance, d’appréhender la personne dans sa globalité. »

Si l’assistante sociale constate que les résidents préfèrent du temps en individuel, les résidents se réunissent quand même les mardis à 19 heures avant le diner. Cet espace de discussion est censé permettre de verbaliser et désamorcer les petits soucis du collectif. « En fait ça les emmerde, constate Fabrice. Il faut comprendre qu’ils passent quasiment 24 heures sur 24 ensemble, les soucis ils ont le temps d’en discuter et de s’autoréguler. En cas de gros problème, on est toujours au courant, c’est un village ici. Pour le reste, nous devons leur faire confiance. Tous ont essayé individuellement de trouver des solutions sans y arriver. Ce collectif leur permet de faire émerger des solutions pour arriver à un équilibre, un petit bonheur. Pour moi l’important, c’est qu’à midi, il y a quarante personnes à table et elles se parlent. »
___________________________________________________________

    • Une maison commune

Les accueillis du Village ont impulsé la création de la Maison commune. Depuis décembre 2013,il a investi au centre de Cavaillon un ancien hangar de 320 m² avec le Secours populaire et les Restos du cœur. La conseillère en économie sociale et familiale et l’éducateur spécialisé, Célia Turrel et Thomas Parlongue, assurent l’accueil de jour. Dans une ville où la pauvreté est niée, cet espace donne une visibilité à la précarité. En 2014, sur 240 personnes recensées 177 ont demandé une domiciliation. 210 ont sollicité le 115, sans succès faute de lits sur Cavaillon. Mais côté vie sociale, il y avait le choix : repas de Noël, atelier de journalisme de quatre mois, participation au festival

C’est pas du luxe, cinq mois de préparation pour une rencontre au Sénat. Lors de l’inauguration, le préfet Yannick Blanc a qualifié les acteurs du projet de « pionniers » car « ils démontrent que l’on peut faire beaucoup avec des moyens limités ». Vincent Delahaye voit dans cette mutualisation une réponse scandaleusement nécessaire. « Des besoins vitaux comme se loger ou manger devraient relever des politiques publiques. »


[1Les 18 et 19 septembre 2015 à Apt

[2Les personnes désignées uniquement par leur prénom n’ont pas souhaité voir publier leur nom