N° 659 | du 27 mars 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 27 mars 2003

Après la prison, quels moyens pour ne pas récidiver ?

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Prison

Pour Roland Couttenceau, psychiatre, psychanalyste, et expert auprès des tribunaux depuis une vingtaine d’années, l’opinion est sévère à l’égard de ceux qui rechutent à leur sortie de prison. La société pense généralement que tous les prisonniers libérés restent potentiellement dangereux. Or, les récidivistes ne sont qu’une minorité. Et ils pourraient être encore moins nombreux si un travail de préparation était fait en amont et un effort de réinsertion en aval. D’où la nécessité, pour tous les professionnels concernés, d’effectuer accompagnements et suivis

Après certains faits marquants de l’actualité judiciaire, il semble que le débat sur la libération conditionnelle des détenus soit remis au goût du jour… Pensez-vous que la récidive à la sortie de prison soit quelque chose de difficilement évitable ?

La plupart des peines prononcées sont dites : « à temps ». C’est-à-dire que le sujet sortira toujours, un jour ou l’autre, de la prison. À partir de ce constat tout simple, on peut s’appuyer sur une statistique vérifiée en France et dans d’autres pays, qui montre que la récidive des gens en liberté conditionnelle est inférieure à la récidive des gens libérés sans autres mesures. En conséquence, notre société a tout intérêt à accompagner la libération des sujets condamnés, puisque cela permet de diminuer le phénomène de récidive.

En outre, lorsque l’on aborde ce problème il faut être extrêmement précis. Ainsi les gens qui ont eu une longue peine, lorsqu’il y a récidive, celle-ci s’opère souvent pour des faits heureusement d’une gravité moindre, que celle pour laquelle ils ont déjà été condamnés la première fois. Si besoin était, à titre d’exemple, la récidive de Patrick Henry ne s’est pas faite pour un crime de sang, mais pour de la détention de haschisch…

Quand on observe les événements de manière rationnelle et pondérée, on constate que pour une société la politique de libération conditionnelle est une bonne politique de protection sociale. De plus, pour une société qui doit équilibrer le souci humaniste de donner une seconde chance à l’individu, tout en protégeant la société des velléités potentielles de récidive de tel ou tel détenu, il est nécessaire de passer par un travail d’évaluation pluridisciplinaire, impliquant le juge d’application des peines, l’expert psychiatre, l’éducateur qui travaille en milieu carcéral, et le personnel pénitentiaire qui a une observation longitudinale du sujet condamné dans le cadre d’un établissement pour peine (que ce soit une maison centrale ou un centre de détention). Ce travail évaluatif doit être le plus précis possible pour pouvoir faire bénéficier le sujet d’une libération conditionnelle.

N’oublions pas, qu’une des fonctions du temps pénal est aussi d’éduquer, pour que les gens détenus progressent sur le plan des études et de l’obtention de diplômes ou sur celui de la formation professionnelle. Mais, il est aussi indispensable d’utiliser ce temps pour que ces gens maturent psychiquement, en bénéficiant également d’un suivi médico-psychologique.

Sur un plan psychique, justement, quelle serait la meilleure technique thérapeutique et préventive contre la récidive à mettre en place en prison ?

Les délinquants sexuels qui représentent une grosse partie des longues peines ont, avec cette loi de 1998, une incitation aux soins dans le milieu carcéral et une obligation de soins à la sortie. Cela montre que notre société a une préoccupation de prévention de la récidive, qui est plus marquée dans ce domaine parce que l’opinion publique, tout comme les politiques, a été sensible à ce type d’agression de l’intimité personnelle de l’humain que représente l’agression sexuelle. Or, ce type de démarche d’obligation de soins du sujet délinquant sexuel devrait et pourrait être étendue à d’autres personnes qui ont été condamnées à de longues peines pour d’autres faits.

Il serait donc nécessaire d’introduire la notion d’injonction d’un travail psychologique de groupe en milieu carcéral, préparant l’individu à sa sortie et à sa réinsertion car, au fond, un sujet condamné est confronté non pas au regard d’un seul individu, aussi formé soit-il (que peuvent l’être un psychiatre, un psychologue, ou un éducateur…) mais au travers de cette technique de groupe, il est soumis au regard social de plusieurs thérapeutes, d’autres condamnés qui n’auront pas forcément un œil complaisant ou déculpabilisant sur le passage à l’acte des autres. Cette dynamique de groupe devrait se développer car elle apparaît très pertinente, et même humanisante, puisqu’elle prépare aussi la sortie des longues peines.

Dans certains cas, d’aucuns affirment la nécessité de la peine et de la sanction incompressible pour éviter la récidive. Qu’en pensez-vous ?

Il n’y a pas de théorisation simple sur la récidive. Par contre, dans le domaine de la criminologie, il y a ce que l’on appelle les atteintes aux biens, aux mœurs etc. L’opinion publique est généralement très choquée par ceux qui récidivent, justement parce que ces cas rares défraient la chronique. Quelqu’un qui a un passé judiciaire ne va pas forcément se transformer en citoyen modèle du jour au lendemain. Mais il faut faire la distinction entre le crime hors norme pour lequel les longues peines sont appliquées et puis le passage à l’acte de la récidive, certes souvent condamnable, mais d’un autre ordre, et mettant beaucoup moins en danger la société. Dans mon expérience, la récidive se situe dans une transgression antisociale beaucoup moins importante. Il faut donc raison garder. Toutes les peines au-delà de 10 ans sont extrêmement longues en temps de la maturation psychique. En France, où l’opinion publique pense qu’on vit dans un pays laxiste, en fait l’échelle des peines est très rationnelle et progressive, en fonction des actes commis. Cela fait que par exemple, dans le domaine des mœurs, les peines sont les plus longues en regard des autres démocraties occidentales.

Quelle serait finalement la meilleure pratique en détention pour éviter la récidive après la sortie de prison ?

Il y a deux grands problèmes : d’une part on ne peut aider que les gens qui veulent être aidés. Il faut savoir que parmi les personnalités transgressives, existent des sujets qui ont un égocentrisme extrême quoique caché (comme on dit en clinique, et dont les psys disent qu’ils sont soit mégalomanes, soit paranoïaques) qui font que pour des raisons de fierté, de toute-puissance, d’agressivité antisociale, ils refusent toute aide et qui, grosso modo font comprendre « … Je suis là, je fais ma peine, et je vous emmerde… » Mais, d’autre part, dans les gens qui acceptent l’aide qu’on leur propose, ma thèse est que le meilleur soutien est pluridisciplinaire.

En France, nous avons une culture professionnelle basée sur le parallélisme des professions notamment dans le travail social, le psy, l’éducateur, le juge et le personnel pénitentiaire qui chacun dans son coin considère qu’il a son champ propre d’intervention. Or, ma conviction est que la mise en commun de ces savoirs, de ces observations est indispensable. Il faut qu’il y ait une aide à la fois psychologique, éducative qui apprenne à un sujet à respecter les règles et la parole de la société représentée par le juge. Il faut donc apprendre à développer chez les professionnels un soutien, un accompagnement à tous les modes ; ce n’est pas parce que quelqu’un a obtenu un diplôme en prison, ni parce qu’il a eu une thérapie individuelle, qu’il sera moins dangereux dehors…

Le psy qui n’était pas au courant de ses comportements au quotidien en détention, a pu être leurré tout comme l’éducateur ou l’assistante sociale. Il ne s’agit pas simplement de parler de la nécessité du nombre des éducateurs, mais bien d’une culture de l’évaluation pluridisciplinaire. En outre, il y a des détenus qui ont besoin d’un « suivi tranquille » et d’autres d’un « accompagnement plus soutenu ». Apprendre à travailler ensemble permet de disposer d’un savoir criminologique et de pratiques éducatives en permanence réévaluées. L’évaluation doit d’ailleurs être restituée de manière transparente au détenu. La récidive, au-delà de la nuisance qu’elle peut entraîner vis-à-vis de la société, est également destructive pour l’ex-détenu car, quoi de plus masochiste pour un individu que de récidiver.


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