N° 931 | du 4 juin 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 juin 2009

Action éducative et évaluation, le risque de normalisation

Jacques Trémintin

Thème : Évaluation

Si outre-Atlantique l’évaluation fait partie de la culture du social, dans notre pays elle en est bien éloignée. Comment expliquer ce décalage et comment concevoir une évaluation qui soit respectueuse de nos pratiques ? Explications.

Qu’est-ce qui provoque donc tant de réticences chez les professionnels du secteur socio-éducatif face à l’obligation, faite par la loi, de procéder à l’évaluation de leurs pratiques ? Après tout, n’est-il pas normal que la collectivité nationale qui finance leurs prestations puisse vérifier si son investissement a porté ses fruits ? Pourquoi cette démarche serait-elle possible partout ailleurs, sauf dans le domaine du social ? Est-il si difficile de mesurer les effets d’une action engagée ? En quoi cela est-il si dangereux ? N’y a-t-il pas là les manifestations d’une forme d’inertie, voire d’une résistance face au changement, de la part de professionnels englués dans une routine qu’ils ne veulent pas remettre en cause ? Qu’est-ce que cela dissimule ? Pourquoi tant de crainte à rendre transparentes leurs interventions ? Ont-ils quelque chose à cacher ? Peut-être pensent-ils que l’on va constater leur manque d’efficacité, que l’on va conclure à un déficit de leur utilité sociale ?

Toutes ces questions, et bien d’autres, s’enchaînent les unes après les autres, comme autant de conséquences d’une énigme que nous laissons trop souvent planer, sans chercher à la résoudre face à nos détracteurs. Les argumentaires existent et commencent à être publiés [1]. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? Sommes-nous réduits à des actes de résistance passive ou pouvons-nous encore essayer de faire comprendre l’originalité de notre démarche et l’intégrer à celles des évaluateurs ?

Une autre culture

Les professionnels des autres pays sont toujours étonnés par l’hostilité que nous manifestons à l’égard des procédures d’évaluation, eux qui les ont intégrées depuis longtemps déjà. Ainsi du continent nord-américain qui fonctionne depuis longtemps déjà sur le principe des « programmes » [2]. Cette méthodologie détaille l’intervention socio-éducative d’une façon très précise, en formalisant d’une façon anticipée et prescriptive l’action à mettre en œuvre. Il arrive souvent que soient élaborés des manuels d’instructions finalisées et planifiées, proposant pour chaque situation des réponses et des procédures prédéterminées. Il est à noter toutefois que ces protocoles ne sont pas figés : ils peuvent être revus régulièrement en fonction du retour qui est fait par les praticiens de terrain sur ce que cela produit concrètement.

Une telle approche présente un certain nombre d’avantages : d’abord, le confort de l’intervenant qui trouve pour chaque problème une solution répertoriée qu’il n’a qu’à appliquer. Terminée l’angoisse du gardien de but au moment du penalty. Il ne se trouve plus seul à essayer d’imaginer une piste de travail. Celle-ci a été pensée et conceptualisée à froid, à la suite d’un travail de réflexion collectif sur l’ensemble des possibles, pouvant impliquer des chercheurs, des théoriciens, des cadres et des professionnels de terrain. Second avantage, la transparence de l’action engagée qui sort de son obscurité et devient par là même d’autant mieux évaluable. Les tiers (qu’ils soient financeurs, institutionnels, hiérarchiques ou judiciaires) peuvent se rendre compte de ce qui a été réalisé.

Risques de standardisation

Quant aux inconvénients, ils sautent aux yeux du lecteur français, peu coutumier de telles pratiques. Il y a d’abord une immense perte d’autonomie et de créativité pour l’intervenant. Ce système implique l’instauration d’une division du travail entre les concepteurs des programmes et les personnels chargés de les appliquer. Le professionnel en contact avec les usagers risque de ne plus être qu’un simple exécutant, sans grande marge de manœuvre. Ce qui explique que souvent, dans les faits, il dispose d’une certaine latitude lui permettant plus de s’inspirer de ces programmes que de les suivre à la lettre, comme on le ferait avec un manuel de montage d’un meuble Ikea !

L’autre inconvénient majeur, c’est bien le risque de formatage et de normalisation. Quand le professionnel est confronté à une situation donnée, il lui faut à la fois se référer à ses repères théoriques et méthodologiques et à la fois savoir s’en détacher, s’inspirer de ce qu’il sait des mécanismes du fonctionnement psychique humain et se laisser aller au risque d’une rencontre qui ne peut qu’être unique, s’appuyer sur les représentations qu’il a de ce qu’il observe et comprend de la situation tout en prenant garde de ne pas s’y laisser enfermer (lire le point de vue de Jean-Michel Abry, directeur de MAS).

C’est cette indétermination, cette insécurité dans la relation à l’autre et cette impossibilité à maîtriser ni le cours, ni les résultats de la relation qui fait la richesse de nos professions. Quels qu’ils soient, aucun protocole, ni aucun modèle reproductible, aucun programme généralisable ni aucune projection ne peuvent prévoir la complexité des processus qui se mettent en œuvre. En tentant de les y enfermer, on risque surtout de réduire l’ampleur et la profondeur de la relation qui s’engage.

Le refus de la planification

Notre propre façon d’agir est aux antipodes de ces « programmes ». Nous construisons notre intervention au fur et à mesure qu’elle se déroule, n’hésitant pas à changer de registre en fonction de ce que notre action provoque. Les cadres théoriques et choix stratégiques peuvent évoluer, selon les circonstances. Loin de prévoir à l’avance le déroulement de l’accompagnement, il nous faut innover et trouver à chaque instant le chemin à emprunter.

On retrouve là l’allégorie utilisée par Michel Autès [3], quand il compare nos professions à l’art de Métis, la première épouse de Zeus. C’est Cristina de Robertis, alors directrice d’un institut de travail social, qui en avait fait le récit à la tribune d’un congrès de l’ANAS [4]. Cette déesse de la mythologie grecque déploie son habileté dans sept directions que l’on peut comparer à ce qui se joue dans le travail social : la force et la capacité de résistance du faible ; le choix du bon moment ; la capacité à conduire dans un environnement dangereux ; l’art du négociateur : être partout, tout en restant insaisissable ; l’habileté qui permet de jouer des tours en faisant preuve d’innovation ; l’art de faire des liens, ce qui permet de favoriser les articulations, de mettre en relation, d’utiliser les réseaux ; et enfin, l’art du forgeron, celui qui crée des outils, qui sait plier le fer et lui donner forme par le feu.

Une représentation aléatoire

Dès lors que l’on situe le travail social dans le domaine de l’intelligence pratique, de la ruse et des chemins de traverse, se pose le problème de la transparence de son action et de sa représentation potentielle auprès d’un tiers. Si l’intervenant doit déployer l’art de l’improvisation et de l’action instinctive, au gré de son inspiration et de son expérience passée, il va devoir laisser libre cours à son savoir-faire et tisser une relation duelle qui n’est pas sans rappeler la qualité de ce qui se passe dans une psychothérapie analytique. On retrouve là l’influence de la psychanalyse sur le travail social dans notre pays, avec sa forme chère aux assistants sociaux : le case-work [5].

Bien sûr, la professionnalité de l’intervenant requiert des connaissances en sciences humaines, des méthodologies éprouvées, une capacité à l’introspection lui permettant une prise de distance avec ses a priori et ses schémas mentaux, une éthique etc. tout cela étant attesté par la possession d’un diplôme d’Etat. Mais, en situation d’intervention, il n’est plus temps de consulter ses manuels. Il faut agir avec discernement et habileté et choisir parmi l’ensemble des pistes d’intervention possibles et des hypothèses de travail celle que l’on va privilégier en fonction de la situation.

Si cette grande autonomie constitue un immense avantage, la responsabilité qui pèse alors sur le professionnel est à la mesure des risques de se fourvoyer sur la mauvaise voie. C’est pourquoi, même s’il opte pour la rencontre singulière de deux sujets, l’un se positionnant dans l’accompagnement, l’autre dans la demande d’aide, ce type d’intervention n’en implique pas moins, lui aussi, un minimum de réflexion collective, permettant de penser les stratégies à mettre en œuvre.

Quelle évaluation ?

Le travailleur social bénéficie d’abord des échanges au sein de son équipe ou avec ses partenaires (dans la limite du secret professionnel partagé), les professionnels intervenant auprès des mêmes usagers étant placés devant la nécessité d’articuler et de coordonner leur action respective, ne serait-ce que pour leur donner un minimum de cohérence et de cohésion. Il peut aussi profiter des éclairages des psychologues et des psychiatres, assurant lors des réunions la place de tiers venant interroger les évidences, les routines et les implications psychiques des positions des uns et des autres.

L’encadrement et la hiérarchie, de leur côté, jouent un rôle de conseil, mais aussi de validation institutionnelle (le professionnel n’agissant pas de sa propre initiative, mais étant mandaté pour le faire). On n’oubliera pas les supervisions individuelles, les groupes d’étude de cas ou d’analyse de la pratique etc. mis en place de plus en plus fréquemment au sein des services et établissements. Mais on reste là encore dans un « entre soi » qui ne fait guère avancer cette visibilité exigée par la loi.

Et nous voilà pourtant au pied du mur, contraints de nous soumettre à ces procédures. Entre les « programmes » pratiqués en Amérique du Nord qui n’appartiennent guère à notre culture et l’enfermement dans des positions excluant toute idée d’évaluation, s’ouvre un espace qui mérite d’être exploré. Mais à quelles conditions peut-on concevoir que nos pratiques soient examinées sans risquer d’être broyées dans un mécanisme de rationalisation et de normalisation ? Comment rendre compte de ce que nous menons, de sorte que l’action engagée soit compréhensible par ceux qui l’observent de l’extérieur, tout en gardant notre âme ?

Vigilance et circonspection

La première dimension relève de notre responsabilité en tant que corps professionnel. Nous ne pouvons rester passifs quant aux modalités qui nous sont proposées. Nous devons activer notre vigilance face à des méthodologies qui se contenteraient de comparer, à partir de modèles standard, les données initiales des situations prises en charge et les résultats obtenus. Quels que soient les protocoles utilisés, c’est tout le processus qui est mené dans la démarche d’aide qui doit faire l’objet d’une mise en réflexion, avec ce que cela implique en termes de singularité, d’opacités et d’impondérables.

Mais il est un autre élément tout aussi important, ce sont les techniques de management qui s’imposent de plus en plus au secteur du social. L’époque où les directeurs arrivaient à leur poste, après tout un cheminement qui les avait fait connaître le métier d’éducateur d’internat, puis de chef de service et de directeur adjoint semble en voie de disparition. Il est loin le temps de ce directeur départemental de la PJJ, tombant la veste et la cravate, pour venir faire une soirée dans un foyer d’adolescents, en remplacement d’un éducateur tombé malade !

Rien de tel pour la nouvelle génération de responsables qui apparaît sur le marché du travail. Elle excelle bien plus dans la gestion de la comptabilité et des ressources humaines que dans celle des jeunes en difficulté. Certes, elle sait particulièrement bien jongler avec les conceptions de performance, de rentabilisation ou d’efficacité. La culture du résultat n’a plus de secret pour elle. Rien d’étonnant à cela : c’est la formation qu’elle a reçue pendant ses années d’étude. Ces nouveaux cadres gestionnaires du social frais émoulus des écoles de direction renouvellent la vision du monde que l’on pouvait jusque-là avoir dans notre secteur.

Reste à savoir le choix qu’elle fera : résister ou accompagner le risque d’alignement de la logique des services socio-éducatifs sur celle des entreprises.


[1Comme Le travail social mis à mal. Le risque totalitaire, Romuald Avet, EFEdition, 2007 (lire la critique), ou encore Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, Michel Chauvière, éd. La Découverte, 2007 (lire la critique)

[2Voir l’ouvrage de Gérald Boutin et Paul Durning, Enfants maltraités ou en danger. L’apport des pratiques socio-éducatives, éd. L’Harmattan, 2008 (lire la critique)

[3Les paradoxes du travail social, Michel Autès, éd. Dunod, 1999

[4Travail social, le grand chambardement ? Journées d’étude de l’ANAS, Angers, 2003

[5Case-work (étude de cas) : technique d’aide visant à faire prendre conscience à la personne, au moyen d’entretiens, des difficultés psychologiques qui sous-tendent sa demande


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