N° 772 | du 3 novembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 novembre 2005 | Marianne Langlet

Accueil des personnes âgées sans-domicile

Reportage au Centre Emmaüs de Perray-Vaucluse

Thème : SDF

« À partir d’un certain âge, vivre une semaine dans la rue peut être mortel ». Pierre va avoir 65 ans. Il est hébergé par l’association Emmaüs. À Epinay-sur-Orge, dans l’Essonne, un centre destiné aux plus de cinquante-cinq ans a ouvert ses locaux au mois d’avril dernier, en plein cœur de l’hôpital psychiatrique de Perray-Vaucluse. Il offre aux personnes la possibilité de se reposer et de faire le point sur leur situation

L’immense parc magnifiquement boisé sépare la route des bâtiments anciens. Tout au fond, derrière l’hôpital, la mairie de Paris, propriétaire des lieux, a délivré à Emmaüs un pavillon entouré d’un beau jardin fleuri. Là, soixante places sont prévues pour accueillir cinquante hommes et dix femmes de plus de 55 ans. Des personnes venues de la rue ou d’autres hébergements d’urgence. À leur arrivée, elles sont accueillies par l’équipe : deux compagnons et deux salariés se relaient en permanence. Ils offrent aux nouveaux arrivants le nécessaire de toilette, des draps, des vêtements si besoin.

Un compagnon énonce le règlement, puis la personne est conduite vers une chambre. Les femmes logent en chambre individuelle ou à deux, les hommes dans des pièces de deux à six places. L’ameublement est spartiate : un lit, une table de nuit et quelques étagères. Tous les jours, un petit-déjeuner, un repas, un goûter et un dîner sont pris en commun dans une salle à manger qui jouxte un espace télé. Des jeux – échecs, cartes, dominos – sont disponibles dans le petit salon où une bibliothèque et des journaux sont à disposition. « Ces lieux servent à recréer du lien » explique l’assistante sociale du centre, Naïma Cheffah. Les pièces sont claires, agréablement décorées, la propreté règne partout.

L’idée de ce centre est née d’un constat : le nombre de personnes âgées à la rue est en augmentation constante depuis dix ans. En 2004, 18,5 % des hébergés dans les structures Emmaüs étaient vieillissantes contre 11,6 % en 2003 [1]. Or, cette population a des besoins spécifiques et des perspectives autres. « Le premier problème c’est la santé, ils sont plus usés que les autres. Ces personnes cumulent parfois 25 ans de rue, ce n’est pas anodin. Nous ne pouvons pas les traiter de la même façon que les autres. L’objectif n’est pas le même, ils vont vers la fin de la vie active, ils ne préparent pas une réinsertion » constate Jocelyne Choveau, responsable du centre en remplacement de Mustapha Beckhtaoui, responsable permanent.

Ouvert toute la journée

« Ces personnes sont fatiguées avec un grand F » souligne Naïma Cheffah. Toute l’équipe le souligne, ils ont besoin de repos. « Il leur faut bien 15 jours pour se reposer vraiment » constate Kamel, un permanent. « L’objectif, ici, c’est d’abord du repos » renchérit la responsable. Or, ce qui différencie cette structure des autres hébergements d’urgence, c’est qu’elle reste ouverte toute la journée. Une différence essentielle pour Naïma Cheffah : « Le cadre, le calme, le fait de ne pas sortir le matin, c’est capital ! J’ai toujours travaillé dans des centres d’hébergements d’urgence où les personnes doivent quitter les lieux le matin. Elles sont réveillées à six heures, elles ont une sale tête parce qu’on ne dort pas bien dans ces endroits. Ici, elles se lèvent pour prendre le petit-déjeuner et peuvent après repiquer un petit somme, faire une partie de pétanque dehors ».

Kira, une femme algérienne de 64 ans, malade du cœur, hébergée depuis quelques mois après un an de rue, confirme : « Ici, je dors bien et je mange bien, ce n’est pas comme dans ces autres centres où on vous réveille en tapant très fort à la porte à l’aube au point que j’avais peur pour mon cœur ». Elle regrette simplement que la fourgonnette promise par un aéroport de Paris ne soit toujours pas arrivée : elle ne peut pas descendre et remonter la très longue pente qui sépare le pavillon de la rue. Un souhait que tout le monde partage d’autant plus que la direction de l’hôpital refuse, pour des raisons de sécurité, que les hébergés circulent seuls dans son enceinte. L’équipe organise donc des accompagnements jusqu’au grand porche deux fois par jour, à 8 heures et 10 heures du matin et trois retours à 12 heures, 18 heures et 21 heures, une « balade » d’une bonne demi-heure dont les compagnons aimeraient bien se passer. Entre ces heures, les hébergés, quant à eux, sont obligés d’attendre.

Loin de Paris

Cette règle difficile rappelle aux personnes que même si le centre est totalement indépendant, il reste situé dans un hôpital psychiatrique. Lors de ces traversées à pied, il est possible de croiser des patients hagards sous l’effet des médicaments. « Pour ceux qui ont fait des séjours en psychiatrie au cours de leur vie, cette rencontre peut être douloureuse : elle les replonge dans leur histoire, quand elle ne réactive pas des pathologies », constate Naïma Cheffah qui déconseille alors cet hébergement.

S’il est éloigné de la rue, le centre est également loin de Paris. Certains le vivent comme un bénéfice, d’autres comme un handicap. « Cette coupure avec la capitale permet le repos », pense Rachid, un compagnon. N’golo, hébergé depuis le mois d’avril, raconte à l’inverse qu’il doit se rendre tous les jours à Paris pour se faire soigner. Il n’a donc pas eu une minute pour aller voir l’assistante sociale. Une situation qui se retrouve souvent puisque beaucoup ont des problèmes de santé. Naïma Cheffah veille à ce que tout le monde obtienne la carte solidarité transport [2].

Pour les déplacements importants et lorsque la personne n’a aucun revenu, Naïma Cheffah donne des tickets de transport qu’elle paye de sa poche puisqu’aucun budget n’a été prévu, sinon il faut débourser 8 € plein tarif aller-retour pour rejoindre Paris. « Quand vous ne touchez rien, c’est énorme. Si vous fraudez, au bout de dix contraventions, votre RMI peut être bloqué », remarque Pierre, un hébergé. Les démarches administratives ou les rendez-vous avec l’assistante sociale sont également sur Paris. Naïma Cheffah sur place sert de passerelle vers l’assistante sociale référente
 [3], mais elle ne peut assurer elle-même le suivi des hébergés. L’éloignement complique un peu plus de possibles actions, jugées souvent inutiles par des personnes à bout de parcours, échaudées par tous les services sociaux rencontrés au cours de leur errance.

Bout de course

N’golo comme Pierre n’ont pas d’assistante sociale attitrée. « Je m’occupe moi-même de mes problèmes », tranche N’golo. Pierre explique : « C’est difficile pour moi, un monsieur âgé, d’aller raconter mon histoire à une jeune femme. Elle n’a pas le vécu que j’ai, elle n’a pas connu tout ce que j’ai connu, c’est difficile de déballer sa vie ». Surtout, beaucoup s’interrogent : que peut-elle faire pour moi ? La plupart ont déjà rencontré des travailleurs sociaux qui se sont penchés sur leur cas et n’ont pu leur proposer que de l’hébergement temporaire. « Lorsqu’ils arrivent ici, ils ont déjà tout un parcours dans les centres d’hébergement d’urgence reprend Naïma Cheffah. Au départ, tous ont la même appréhension : quand est-ce que je vais partir, qu’est-ce que je vais faire demain ? ». Elle reconnaît que les possibilités de sorties sont minces.

Les CHRS et autres structures d’insertion n’acceptent pas de personnes vieillissantes puisque la réinsertion professionnelle est limitée voire inexistante. Les personnes de plus de 55 ans sans travail sont exemptées de recherche d’emploi par l’ANPE et de ce fait exclues du monde du travail. Les maisons de retraite sont très rarement acceptées par des hommes et des femmes qui s’estiment encore jeunes. Vers qui se tourner ? Les communautés Emmaüs sont une possibilité pour ceux dont la santé leur permet de travailler. Lorsqu’ils sont français ou régularisés, ils peuvent accéder à des foyers-logements ou à d’autres structures un peu plus pérennes mais pour des sans-papiers, les issues sont minimes. « La seule solution, c’est qu’ils se débrouillent par leurs propres moyens. Ils vont travailler au noir et c’est très difficile vu leur âge, les travaux sont durs pour gagner trois sous et se payer une chambre d’hôtel », raconte Naïma Cheffah. Le retour dans l’urgence est souvent l’unique possibilité de rester abrité.

Dans ce contexte, il est facile de comprendre le peu de confiance que les hébergés accordent au travail social. Pourtant, Naïma Cheffah se démène. Elle attend avec impatience l’ouverture d’un hôtel social, l’hôtel But’s, nouvelle structure d’Emmaüs qui accueillera également des personnes vieillissantes sur une durée d’un mois renouvelable. Elle explique qu’en attendant l’ouverture de cet hôtel, les pensionnaires de Perray-Vaucluse sont gardés plus longtemps qu’ils ne le devraient. Beaucoup sont là depuis l’ouverture il y a six mois, alors que la durée initiale de séjour était de 15 jours renouvelables une fois. Des séjours plus longs qui permettent à la travailleuse sociale de se sentir plus efficace, de gagner la confiance des personnes et à Kira de dire : « J’ai enfin l’impression d’être chez moi ».

Une « habitude dangereuse » selon Jocelyne : « Si j’étais ici titulaire, les personnes ne seraient pas restées aussi longtemps, il faut éviter qu’elles s’installent ». La responsable pense également qu’il n’est pas bon de tout offrir sur place. C’est en ce sens qu’elle explique que le centre – comme toutes les structures d’urgence — n’a pas prévu un point médical. Une absence qui interroge, alors que les problèmes de santé semblent partagés par tous les pensionnaires comme en attestent les médicaments qui s’entassent sur leurs tables de nuit.

Lorsqu’une personne est souffrante, elle est orientée vers le service médical d’Emmaüs à Saint-Ouen. En cas d’urgence, l’équipe fait appel aux pompiers ou à SOS médecins. « Il faut ouvrir les gens sur l’extérieur, ce ne sont pas des bébés, ni des impotents, il faut qu’ils aillent chercher le soin. Nous leur donnons les adresses, nous les accompagnons si besoin, mais en faire des consommateurs passifs est une mauvaise idée », estime-t-elle.
Empêcher à tout prix que les personnes s’approprient les lieux semble être un effort partagé par toute l’équipe : « Il faut éviter que les personnes restent trop longtemps, sinon elles finissent par dire : “ma” chambre, “mon” lit », constate Naïma Cheffah. « Quand les gens restent quinze jours – explique Jocelyne, c’est comme si vous étiez à l’hôtel, puis que vous rentriez chez vous après avoir passé de bonnes vacances. Trois mois, c’est un déménagement, le choc affectif est important, les repères sont bousculés ». Une réalité de l’urgence qui fait bondir Pierre : « La logique du système n’est pas bonne : imaginons que vous êtes assistante sociale, on discute, la confiance s’installe et hop je dois partir dans un autre centre et tout s’arrête ? On fait tourner les gars de centre en centre, à quoi cela nous mène ? ».

À rien, concède la responsable : « ils se sont reposés, ils se sont requinqués et ils retournent dans les centres d’urgence. Ils étaient dans les centres d’urgence et bien, ils retournent dans les centres d’urgence, ce n’est pas une catastrophe en soi ». Pierre, directement concerné, s’étrangle : « Vous prenez un type à la rue, vous lui donnez un toit, il commence à s’habituer et vous le remettez dehors, cela n’a pas de sens ! Quand quelqu’un arrive de la rue, il est totalement destructuré. Certains se rétabliront très vite, d’autres très lentement et l’accompagnement social sera long. Il faut prendre le temps ».

Ce temps et ces moyens, aucune des structures de l’urgence n’en dispose. Dans ce contexte, les personnes à la rue sont condamnées à l’urgence et les travailleurs sociaux à tenter un semblant de suivi sans cesse interrompu par des retours à la rue et des déplacements de centre en centre. Stéphane Rullac, sociologue, considère que ce système répond à notre vision sociale des SDF : « Nous ne nous donnons pas les moyens de résorber le fossé entre l’offre et la demande d’hébergement et donc nous engendrons de la souffrance. Je pense que ce choix – dans une société riche qui aurait les moyens d’abriter tout le monde - est une manière détournée de continuer à punir ces personnes de ne pas demeurer dans la norme sociale ». Dix personnes, parmi les plus anciennes, vont bientôt quitter Perray-Vaucluse. Elles se seront reposées. Certaines auront peut-être trouvé un hébergement temporaire pour la suite ; d’autres, malgré les efforts de l’équipe du centre, retourneront dans l’urgence, une urgence en boucle jusqu’à l’absurde.


[1Statistiques internes d’Emmaüs

[2Elle est délivrée à toute personne bénéficiant de la CMU complémentaire ou de l’Aide médicale d’État pour les sans-papiers. Elle permet d’obtenir une réduction de 50 % à la RATP

[3Les personnes sans domicile fixe sont rattachées à des permanences sociales d’accueil réparties selon l’initiale du nom