N° 641 | du 7 novembre 2002 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 7 novembre 2002 | Une vidéo de Régis Cany

À Badassac, on a toujours 20 ans

Joël Plantet

(2002 - 1h 25)
Vidéo réalisée à partir du travail d’une drôle de maison d’enfants à caractère social (MECS).
Diffusion : Atelier Retour Vidéo
09240 La bastide de Sérou
Tél. 05 61 01 96 12

Thème : Lieu de vie

« Tout a commencé en 1953 lorsque je suis arrivée à Badassac », retrace Arlette Fourtané, la conceptrice du lieu : autant dire, pour cette jeune cinquantenaire, qu’elle y a passé pour l’heure l’essentiel de sa vie. Après avoir obtenu son diplôme d’éducatrice spécialisée, elle s’était demandée comment forger l’outil qui lui permettrait de travailler avec ses enfants, ses amis, son compagnon. Elle a trouvé : le lieu choisi sera une grande et belle bâtisse, dont l’étable devient réfectoire et la grange, salle de spectacles.

Plusieurs étapes baliseront l’histoire de l’endroit : ce sera d’abord un centre de vacances, puis la base d’une famille d’accueil, avant de devenir maison d’enfants à caractère social (MECS). Sa particularité réside aujourd’hui dans l’étroite interaction entre trois activités : accueil de jeunes en difficulté — huit, envoyés par l’aide sociale à l’enfance ou les services de la justice de plusieurs départements —, troupe de théâtre, et séjour à la ferme ouvert à tous. Mais dans son cheminement, au fil des années, l’institution s’est également adaptée aux rencontres : ainsi dans les années 1984-85, une rencontre avec Armand Gatti avait été déterminante.

Aujourd’hui, l’équipe compte trois postes éducatifs : Patrick, sur un poste d’éducateur technique, Olivier, animateur de formation, et Arlette. Un veilleur de nuit à mi-temps assure du soutien scolaire, Anne (3/4 temps) considère que le ménage et la cuisine sont aussi un art et parvient, semble-t-il, à en convaincre les jeunes ! René, astrologue et compagnon d’Arlette, met la main à la pâte. En outre, Vanessa, emploi-jeune (animatrice), un ou deux stagiaires en permanence, Damien, intermittent du spectacle et sept heures d’emploi de secrétariat pour Michèle. Un psy, à l’extérieur, si besoin est. Ce lieu, que l’on pourrait presque qualifier d’autarcique sur certains plans (aucun voisin immédiat), est tellement ouvert au monde, tellement attractif pour tant de visiteurs que jamais il ne se sent isolé, coupé du reste de l’univers. Bien au contraire, il est constamment en lien avec le monde.

Lieu éducatif, Badassac l’est certainement : ici, on se soucie de « redonner du cadre » à l’adolescent en difficulté ; on y est strict par rapport au respect, aux horaires ou au vocabulaire… Il ne s’agit pas pour autant de verser dans le sécuritaire et la responsable fait part à la caméra de toute la défiance qu’elle peut avoir vis-à-vis de la formule, actuellement à la mode, des centres fermés. Et ces attitudes de fermeté sont fortement compensées, insiste-t-on, par la fraternité, la chaleur, l’accès à tous ces moyens d’expression. En vingt ans, deux ou trois vols bénins, et la douleur, l’an dernier, du suicide d’un jeune. Si, hormis cet accident, aucun incident grave n’est intervenu, ce n’est pas, pour la fondatrice du lieu, un hasard, mais bien plutôt le fruit d’une méthode sûre, d’une pédagogie efficace.

Les ingrédients seraient donc là — un lieu possédant une âme, une histoire ; une équipe, partie prenante ; un prix de journée correct (101,61 €) — pour faire devenir, selon la plaisante expression d’Arlette, « les jeunes sujets de leur vie, et non pas de mauvais sujets ». D’ailleurs, l’un d’eux, à qui le réalisateur demande : « Pourquoi êtes-vous là ? » répondra tranquillement : « Pour grandir »…

Passion et engagement, certes. Il ne faut toutefois pas se laisser dévorer, ni par les tracasseries administratives, ni par la tension nerveuse : alors, la création permet d’aller encore de l’avant. Des spectacles sont conçus, mis en scène, fabriqués, travaillés, joués, tels L’amour des trois oranges, conte merveilleux, ou Rap tes blancs moutons… Ces pièces sont d’autant plus valorisées qu’elles sont largement reconnues par l’extérieur : des jeunes du coin paient, par exemple, pour participer à l’activité théâtre. Mais ce travail théâtral, estime l’équipe, ne serait pas si beau sans la rage de certains ados…

Les 5 et 6 mai 2002, les vingt ans de Badassac ont été dignement célébrés, dans la joie, l’humour et les paillettes : vente aux enchères de l’ancienne plaquette du lieu, gâteau pantagruélique, spectacles en veux-tu en voilà, joie et création artistique sur tous les visages. Accordéon, musique planante, perruques et manches à balai, défilés burlesques, prêt-à-porter déjanté, Badassac à malices, Badassac à puces, Badassac à idées a déroulé ses chorégraphies bizarroïdes, son opéra comique, sa fête débridée et extravagante.

Des projets, maintenant ? Certainement, et de jolis : fabriquer un nouveau spectacle à partir de l’esprit et de la méthode du lieu, avant de partir, en troupe de spectacle de rue, faire circuler ces « petits éclats de Badassac » sur les routes de France, d’Afrique et d’ailleurs. Bonne (s) route (s)…

Badassac - 09120 Pailhès. Tél. 05 61 67 44 93