N° 1241 | du 11 décembre 2018

Faits de société

Le 11 décembre 2018 | Marianne Langlet et Joël Plantet

L’empire des sens

Thème : Sexualité

Entraver, sans jouir : l’inversion du slogan soixante-huitard renvoie aux étreintes empêchées d’une bonne partie de la population – celles et ceux qui vivent à la rue, en prison, en Ehpad, ou encore stigmatisés par leur handicap. Cet état de fait commence à faire désordre. Des mouvements sont nés dans les dernières décennies, radicaux, renversant le stigmate, subvertissant les codes établis, déconstruisant les logiques binaires.

Simple question de droit à la vie privée et d’autonomie des personnes ! « Les rapports de pouvoir passent à l’intérieur des corps » mettait en évidence Michel Foucault. Comment tendre vers l’orgasme si aucune porte n’est jamais tout à fait fermée ? Comment découvrir la sensualité si aucun lit n’est assez grand pour y être à deux ? Comment faire couple s’il est interdit d’accueillir dans sa chambre ? Dans beaucoup d’institutions, la sexualité est niée, parfois discutée dans des groupes de parole et autres ateliers, rarement pratiquée sereinement. Chacun se débrouille – ou pas – comme il le peut, quitte à se casser une jambe en escaladant les barreaux d’un lit médicalisé. Pour celles et ceux dont le corps est entièrement dépendant, la légitimité de l’assistance sexuelle reste en suspens en France, confondue avec les questions de prostitution.

L’abstinence obligatoire est l’une des pires contentions. Une dignité piétinée. Tout un pan de notre société souffre de cet impensé. Si textes de loi et conventions internationales affirment la sexualité comme une dimension fondamentale de l’être humain, de la lettre à la pratique, la route est longue. La violence de cet empêchement ne peut que jaillir et s’imposer aux acteurs des politiques sociales et des administrations. Le travail social se voit traversé par cette problématique inconfortable, sensible, intime et politique. Lentement, il s’en saisit. Une autre libération sexuelle se dessine, peut-être…