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► FORUM - Le billet de La Plume Noire : La définition

Arrivé à la station de métro, François Durand, éducateur spécialisé de son état, est obligé de quitter Lucien de Rubempré qui se perd dans les méandres de la vie parisienne. Il lève les yeux de son livre, le referme et le dépose au fond de son sac. Il retrouvera le personnage de Balzac après sa journée de travail ou, s’il ne se sent pas obligé de faire société avec ses collègues, à la pause méridienne. Il est vrai qu’il ne va pas trop vers les autres. Vingt ans de travail social lui ont appris à ne pas trop anticiper les relations et ce d’autant plus qu’il ne trouve pas toujours intéressant de parler avec un travailleur social. Pour un métier qui prône la parole, François Durand demeure toujours surpris, voire plutôt exaspéré et échaudé, qu’elle soit tant redoutée à l’inverse de sa cousine la parlotte qui, elle, a encore de beaux jours devant elle aussi bien dans les couloirs qu’autour des tables de réunions. L’importance, le poids et la fragilité font de la parole une matière à la fois précieuse et explosive et, comme cela ne fait qu’une semaine qu’il est dans cette boîte et ce, après sept mois de chômage et un procès aux Prud’Hommes en cours, il préfère pour l’instant s’isoler pour rejoindre la vie des personnages des romans qu’il trimballe et qu’il traîne partout avec lui. Sauf à avoir développé une relation relativement intime, il n’est pas toujours aisé, avec un collègue de travail de parler d’autre chose que du travail. Mais, parler travail avec un autre travailleur social, et tous, même s’ils et elles peuvent s’en défendre, le savent bien, c’est prendre le risque de s’exposer. Parler de l’autre, de celui que l’on accompagne, c’est parler du regard que l’on porte sur lui, de la manière dont on intervient, c’est mettre à jour sa façon de travailler et la perception que l’on se fait de notre rôle, se dévoiler, se désaper. Lorsque l’on accepte de jouer ce jeu, délivré de la peur de se mettre quelque peu à nu il devient possible de dégager du sens de tous les ratés, les échecs et autres bévues. Dans de tels moments, extrêmement rares, le métier prend toute sa dimension et offre toute sa richesse. Enfin moi, La Plume Noire, j’écris ça mais je n’en sais trop rien en fait. Je ne fais qu’interpréter les propos que François peut me tenir lorsque nous discutons tous les deux du sort du monde et qu’il se met à évoquer ce qu’il appelle l’effondrement de son métier qui n’est, si l’on se donne la peine de regarder, que le miroir d’un certain effondrement de la société et, dans ces moments-là, il va même jusqu’à dire, de l’humanité. « Tu sais la Plume, les éducateurs et trices, sont plutôt frileux et frileuses. Se déshabiller, ce n’est pas trop leur truc. Ils et elles auraient plutôt tendance à se blinder et dérouler le tapis rouge aux mécanismes de défense. Et oui, la Plume, ça t’en bouche peut-être un coin, mais les mécanismes de défense ce n’est pas seulement pour les usagers— ». Bon, je dois vous avouer que je ne comprends pas toujours tout ce qu’il me dit, mais force est de reconnaître qu’il a su m’éclairer sur la relation éducative, allant même jusqu’à m’en proposer une définition, ce qui, selon lui, ne va pas de soi dans la profession. Le profane que je suis s’en est toujours étonné, puisqu’il m’apparaissait comme une évidence que définir la relation éducative pour un éducateur et une éducatrice était la moindre des choses. Cela dit, sans ma rencontre avec François Durand, je ne me serais jamais posé une telle question et, j’ai bien peur de ne pas être un cas isolé. Allez savoir, comme le dit François, peut-être faut-il y voir là une des raisons de l’effondrement de notre société et - mais non François ne peut pas avoir à ce point raison – de l’humanité.