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Publication n° 561 du 25 janvier 2001

Thèmes : Violence.

Que peut-on faire pour aider les victimes d’agression ?

Une personne agressée est rarement prise en charge correctement. Trouver les modalités pour accueillir, rassurer et accompagner celles et ceux qui viennent de subir un traumatisme est un souci nouveau. L’exemple du CAUVA de Bordeaux est une brillante illustration de ce qui peut se faire

Armelle a 72 ans. Alors qu’elle sortait comme chaque jour pour faire ses courses, elle a été agressée. Son sac lui a été arraché. Comme elle s’y est accrochée de toutes ses forces, elle a été traînée sur plusieurs mètres. Très choquée et toute contusionnée, elle a été hospitalisée. Les premiers soins lui ont été prodigués, elle a pu se reposer dans sa chambre. Une assistante sociale est venue lui rendre visite assez rapidement, qui lui a proposé de se déplacer, dès le lendemain, dans son service, au sous-sol de l’hôpital, si elle s’en sentait la force. Armelle a un peu hésité et a fini par accepter, l’assistante sociale était si gentille.

C’est ainsi qu’Armelle s’est retrouvée le lendemain face à un policier qui s’était déplacé rien que pour elle et auprès duquel elle a pu déposer plainte. Elle a ensuite subi un examen médical qui a permis de fournir le certificat nécessaire à la procédure judiciaire. Un psychologue l’a ensuite reçue : avec lui, elle a pu parler de sa peur rétrospective et de son incompréhension de l’agression qu’elle avait vécue. Une association d’aide aux victimes lui a enfin offert ses services, lui proposant de continuer à rencontrer l’un de ses intervenants lors de l’une des permanences tenues dans son quartier. Rassurée par cet accueil qui lui avait apporté une reconnaissance et redonné un peu de cette dignité bien malmenée par le choc subi, Armelle s’est sentie prête à retourner chez elle quelques jours plus tard. Le traumatisme n’avait pas disparu. Il avait simplement été accompagné, simplement et humainement. Avant de quitter ce service qui l’avait si bien accueilli, Armelle avait croisé une petite fille de quatre ans suivie de sa maman. Trop préoccupée par sa propre épreuve, elle ne s’était pas vraiment étonnée de cette présence. L’équipe d’accueil avait pris en charge parallèlement une situation de suspicion d’attouchement sexuel dont se serait rendu coupable un beau-père. Quelques minutes après, c’était au tour d’une femme âgée d’environ quarante ans, d’entrer dans le service, hésitante et tentant de dissimuler un coquard à l’œil droit. Victime de la violence de son conjoint, elle venait se renseigner sur ses droits (lire les avancées récentes). La journée se terminera par la visite d’un automobiliste arrivant directement des urgences (situées à quelques couloirs de là) : pris dans une dispute avec un autre conducteur particulièrement irascible, il avait reçu un coup de poing dans la figure. Chacune de ces personnes sera accueillie, écoutée, accompagnée par des professionnels, qui traditionnellement se tiennent chacun dans un coin différent de la ville et après qui il faut courir quand on a été victime d’une agression, dans ce qui ressemble plutôt au parcours du combattant. Là, ce sont les intervenants qui ont fait le choix de se regrouper au même endroit pour tenter d’apporter une aide aux victimes et leur offrir un accueil sécurisant, chaleureux et respectueux.

Ce dispositif, unique en France, a été mis en place il y a de cela un peu plus d’un an (il a été inauguré le 1er décembre 1999) à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux. C’est le Centre d’accueil en urgence de victimes d’agressions (CAUVA) 1 .
Ce service est né, comme on dit, de la « synergie » de deux institutions : l’hôpital et le parquet. Le premier a financé sa mise en place (en créant trois postes), le second a permis son exercice en demandant aux forces de police et de gendarmerie de se déplacer, quand il était nécessaire de prendre une déposition en cas de dépôt de plainte. Mais, ce qui a vraiment été déterminant, c’est autant les choix institutionnels que la dynamique des acteurs qui les ont portés. Ce projet a en effet été conçu, réfléchi et élaboré pendant quatre ans par une petite équipe de médecins légistes à la tête de laquelle, on trouve Sophie Cromb, personnage étonnant qui se partage entre autres activités, entre la direction du service de médecine légale du CHU de Bordeaux, l’expertise légiste auprès du tribunal international de la Haye etc. et le CAUVA qu’elle considère un peu comme son bébé. Les personnels dont elle a su s’entourer s’inscrivent dans cette vitalité qui apparaît l’une des conditions incontournables à la réussite d’une telle expérience. Les intervenants sont plus d’une quinzaine : sept médecins légistes (dont six sont libéraux), deux internes, trois psychologues, deux assistantes sociales, un cadre infirmier et une secrétaire formée à l’accueil. C’est donc bien à partir d’un lieu unique que chacun de ces professionnels offre ses services aux victimes qui se présentent. L’ouverture de cette structure a tout de suite été bien perçue, car répondant à un maillon manquant : celui concernant la prise en charge en urgence, dans les heures et les jours qui suivent l’agression. Pour ce qui concerne le long terme, le relais est donné à deux associations d’aide aux victimes : Prado et Vict’aid. L’une et l’autre proposent des juristes et des psychologues pour écouter, rassurer, évaluer la situation, renseigner et orienter toute personne qui leur fait appel. Elles tiennent des permanences dans les locaux mêmes du CAUVA et de façon plus décentralisée dans plusieurs quartiers de la ville.

L’accueil du CAUVA est assuré 24 heures sur 24. Cela se passe dès 8 h le matin quand la secrétaire ouvre le service et se termine entre 22 h et 22h 30 quand l’assistante sociale le ferme. Entre 22h et 8 h le lendemain matin, un médecin et une psychologue sont d’astreinte, n’intervenant qu’en cas d’urgence grave (comme par exemple un viol). Le week-end, les assistantes sociales sont présentes à tour de rôle entre 12 h et 20 h. Le service répond à toute demande qui lui est faite 2 . L’écoute proposée n’est pas liée à la gravité objectivable de l’agression subie, mais plutôt au retentissement que celle-ci a chez la victime. À cet aune, une simple claque peut avoir des conséquences dramatiques qui nécessitent une prise en charge : les lésions psychologiques peuvent parfois être tout autant (sinon plus) destructrices que les lésions physiques. Un protocole précis a toutefois été mis en place qui permet de guider les intervenants : une procédure judiciaire est déclenchée dans quatre cas (agression sur mineur ou sur personne vulnérable, agression avec arme ou violence intrafamiliale). L’interlocuteur direct est alors le substitut du procureur.

C’est Nathalie Grosleron Gros, médecin légiste, qui nous a reçu, répondant avec précision à nos questions : « Notre souci a été, dès le début, d’offrir aux victimes une écoute compétente pluridisciplinaire. Les intervenants qu’ils soient médicaux, sociaux ou psychologues agissent dans une logique de parité et de respect mutuel. Chacun s’articule en complémentarité sans qu’aucun ne prenne le dessus sur l’autre. Ce qui compte le plus, je crois, c’est d’humaniser un accueil qui jusqu’alors se réduisait pour la victime en une errance pénible entre les différents professionnels qu’il lui fallait rencontrer ». Concernant le public touché par le CAUVA, elle confirmera l’aspect très généraliste : « Nous recevons beaucoup de personnes victimes de comportements asociaux et de violence dans le quotidien : cela se passe dans le cadre des relations de travail, entre automobilistes ou à la sortie des boîtes de nuit le samedi soir. Bien sûr, nous accueillons aussi les violences familiales. Nous recevons beaucoup de femmes battues. Dans 80 % des cas, elles refusent de porter plainte. Elles sont néanmoins vues, si elles le désirent, par le médecin qui établit alors un certificat. Celui-ci sera gardé pendant trois ans. Peut-être qu’un jour, une violence de trop la convaincra cette fois-là de déposer plainte. Les attestations antérieures pourront alors lui servir. »

Martine Boissieras, psychologue, explique bien, quant à elle, ce qui se joue à l’occasion de circonstances aussi dramatiques : « L’agression subie provoque souvent chez la victime, une sidération. C’est parfois deux ou trois jours après les faits, que cela commence à aller mal. Tout est bousculé dans son esprit. Sans compter les traumatismes antérieurs qui peuvent se trouver réactivés. Notre intervention est proche alors de celle entreprise par la cellule d’urgence médico-psychologique qui agit dans les cas de catastrophe naturelle. Nous employons la même méthode de débriefing. Nous proposons à la personne d’évoquer ce qu’elle vient de subir pour essayer de s’en libérer. Je vois l’usager deux ou trois fois. En général, cela suffit et me permet alors de passer le relais pour une prise en charge sur un plus long terme. Mais, il m’arrive parfois — même si c’est plus exceptionnel — de rester plus longtemps en relation avec une personne qui me dit par exemple ne pas vouloir tout avoir à redire à un autre psychologue. »

Les assistantes sociales se situent un peu aux deux bouts de la chaîne : elles assurent le premier accueil (la psychologue le faisant parallèlement de son côté, quand deux usagers se présentent en même temps), mais aussi le contact avec les services extérieurs. Séverine Goumi explique son rôle d’information et de présentation de l’offre de service que propose le CAUVA : « Nous agissons dans l’urgence et devons faire face à des gens choqués, à leurs pleurs et à leur abattement. Notre approche doit être la plus douce et la plus diligente possible afin de ménager l’usager dans cette épreuve qui le touche. Notre rôle de décodage est essentiel : faire émerger l’éventuelle demande sous-jacente. Ce dont les gens ont besoin n’apparaît pas toujours de prime abord. » Puis, continuant sur les solutions possibles en aval : « Le plus dur, c’est l’accueil de SDF pour lesquels nous ne disposons pas de solutions à leur sortie. Ils risquent alors de se retrouver de nouveau à la rue, là où ils se sont fait agresser. » Solenn Le Guen, assistante sociale, elle aussi insistera sur la place du CAUVA : « Nous ne voulons pas nous substituer aux services extérieurs. Il y a de la place pour chacun. La question est juste de trouver la juste articulation entre les uns et les autres. Il y a une vraie complémentarité à trouver. »

À l’heure où colloques, textes officiels, professions de foi regorgent d’appels à la pluridisciplinarité, au partenariat et à la collaboration interprofessionnelle, le CAUVA a réalisé ces objectifs d’une façon tout à fait intéressante. Bien sûr, le dispositif est encore expérimental et cherche à s’améliorer. Ainsi, par exemple, rien n’est prévu pour le débriefing ou la supervision de personnels pourtant confrontés à des situations souvent éprouvantes. Pour autant, la qualité de ce qui se joue ici a de quoi faire réfléchir bien des instances du secteur socio-éducatif. L’expérience est d’ailleurs suivie de près par le ministère de la Santé et pourrait servir de modèle. D’ici quelques années, un tel dispositif semblera sans doute incontournable. Pour l’heure, on en est encore aux contacts que prennent de nombreux responsables intéressés, souhaitant s’inspirer du CAUVA. Sur Bordeaux, le bouche à oreille va fonctionner et l’information circulant chez tous les intervenants opérer d’une telle façon qu’on peut s’attendre à ce que ce service soit de mieux en mieux connu et de plus en plus utilisé.

Jacques Trémintin

1CAUVA - Hôpital Pellegrin - place Amélie Raba Léon - 33000 Bordeaux. Tél. 05 56 79 47 47

2Le CAUVA en quelques chiffres
Après un an de fonctionnement, le recul n’est pas encore suffisant, pour tirer un bilan très élaboré de cette expérience. On peut néanmoins constater une activité importante : près de 1200 personnes ont été reçues en 12 mois, dont un tiers de mineurs et la moitié âgé entre 31 et 60 ans. Le public concerné est à 60 % féminin et se déplace pour l’essentiel du fait de violences extra familiales 51 % et intra familiales pour 23 %. Les victimes viennent dans leur grande majorité des services de l’hôpital 50 %, peu encore faisant une démarche spontanée 13 %. L’institution judiciaire adresse 24 % des usagers et les services extérieurs 13 %

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