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Faits de société > N° 1058 du 12 avril 2012

La politique du bouc émissaire

À l’approche des élections, une logique déjà en place s’est accélérée, stigmatisant certaines origines, pratiquant l’amalgame en toute mauvaise foi, créant des boucs émissaires. Le vote stoppera-t-il ce jeu dangereux ?

Avec la richesse de culture et de vocabulaire que l’on prête à Nicolas Sarkozy – et son art d’employer celui qui, avant tout, divise… –, un nouveau concept a récemment émergé, celui de « musulman d’apparence » [à propos de deux des militaires assassinés par Mohamed Merah]. Amorcé depuis longtemps, le moment est donc venu de toutes les confusions, celle de la religion et de l’aspect extérieur, celle de la foi et de la couleur de la peau.
Tollé, évidemment : familles indignées, partis politiques révoltés : en demandant au Président de maîtriser ses paroles, le PS estime que celui-ci parvient « en une phrase à résumer l’ensemble des préjugés dont souffrent nombre de Français aujourd’hui, rappelés constamment à leur origine réelle ou supposée et à leur religion présumée ». Le Parti communiste s’emporte : « Cette expression, en plus d’être d’une bêtise insondable, est clairement raciste ! » Les réseaux sociaux (Twitter se déchaîne) répercutent à l’infini l’énorme bourde du Président. « Tous #musulmansdapparence le 22 avril ! », tweete ainsi résolument Mélenchon. « En une phrase sur les musulmans d’apparence, Sarkozy a fait voler en éclats l’idée d’éviter les amalgames », constate Europe Écologie – Les Verts. L’humoriste Sophia Aram propose, elle, d’instaurer la notion de « Français d’origine contrôlée »… Même les partis de droite sont gênés.

Le chef de l’État a annoncé un durcissement du droit des étrangers

Tout cela s’inscrit clairement dans la surenchère avec l’extrême-droite : peu auparavant, Marine Le Pen s’était interrogée : « Combien de Merah dans les bateaux, les avions qui chaque jour arrivent en France remplis d’immigrés ? » Le mois dernier, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, lorgnant dans la même direction, avait fait part de ses certitudes sur « le fait que toutes les cultures ne se valent pas ». En 2007, dans son discours de Dakar, le Président de la République avait tracé la voie en affirmant que l’homme africain n’était « pas assez rentré dans l’histoire », hiérarchisant ainsi dangereusement des concepts qui n’ont pas à l’être, à moins de vouloir entretenir le racisme. Et le 10 février dernier, le chef de l’État a encore annoncé un net durcissement du droit des étrangers (juridiction spéciale, conditions plus sévères pour la venue de conjoints de Français, limitation des prestations pour les demandeurs d’asile).
Aussi atroce qu’elle soit, la tuerie toulousaine ne saurait esquiver la question d’une jeunesse désocialisée, humiliée, et (peut-être d’une manière pathologique) parfois fanatisée. Le 15 février, le film La Désintégration de Philippe Faucon avait précisément dépeint la manière dont l’exclusion sociale pouvait faire basculer dans le terrorisme un jeune de quartier surdiplômé et se heurtant indéfiniment au mépris, par exemple pour ses innombrables demandes de stage. Quelques jours auparavant, dans Le Monde du 7 février, le politologue Gilles Kepel avait identifié le chômage, la discrimination sociale et ethnique, les trahisons des idéaux républicains comme possible terreau encourageant le repli et l’extrémisme.
Dans son récent rapport annuel, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) a fait état d’« une étrange permanence de phénomènes racistes, antisémites et xénophobes ». Elle s’inquiétait, après sondage, de ce que les musulmans « cristallisent bien, dans l’imaginaire collectif, les craintes qui fondent le sentiment d’insécurité, que celle-ci soit civile, économique ou sociale ». Ses préconisations : améliorer l’éducation et la formation en la matière, mais aussi la législation et les statistiques. Il est grand temps.

Joël Plantet

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