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24 novembre 2014

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Dossier en ligne > Exclusion sociale

Publication n° 689 du 4 décembre 2003

Thèmes : SDF.

Qui sont les SDF ?

Avec le retour des grands froids, les « sans domicile fixe » refont leur apparition médiatique... comme chaque année. Julien Damon responsable de la recherche et de la prospective à la CNAF et professeur associé à Sciences-Po, tente de répondre à cette question : « Qui sont donc ceux qui arpentent ainsi nos rues et les transports en commun à la recherche d’une pièce ou d’un repas chaud ou d’un toit sous lequel passer la nuit ? ». Julien Damon qui a publié « La question SDF » 1 est en tout cas formel : « Il ne s’agit jamais d’un choix raisonné »

Qui sont les SDF en France ?
Le sigle SDF, repérable dès le XIXe siècle sur les registres de police est aujourd’hui massivement employé en France pour désigner la population sans domicile fixe. Le mot intègre les significations de sans-logis (absence de logement), de sans-abri (victime d’une catastrophe), de clochard (figure pittoresque n’appelant pas d’intervention publique structurée), de vagabond (qui fait plutôt peur), ou encore de mendiant (qui sollicite dans l’espace public). Des hommes isolés (les clochards), des familles (les sans-logis de 1954) et des phénomènes assez différents (absence de logement, spectacle de la déréliction dans l’espace public, mendicité, etc.) sont ainsi assemblés dans une même appellation. Depuis une vingtaine d’années, les connaissances ont grandement progressé, notamment en raison des investissements de l’INED et de l’INSEE. Les trajectoires, les situations et les différences qui caractérisent cette population hétérogène sont beaucoup mieux connues. En un mot il s’agit des franges extrêmes de la pauvreté, avec des individus (surtout des hommes) vivant dans la rue et dans des abris de fortune, et des ménages pouvant être accueillis dans tout un ensemble de dispositifs, allant des centres d’hébergement d’urgence aux logements très sociaux. L’INSEE, sur une semaine de début 2001, a compté près de 80 000 personnes sans-domicile (dont 16 000 mineurs). Ceci ne veut pas dire que toutes restent sans-domicile durant toute l’année, mais ceci donne une idée de l’importance de la population.

Et en Europe ?
Les profils, les phénomènes et les réponses publiques peuvent sensiblement différer dans les pays de l’Union Européenne, mais partout les problèmes rencontrés par les personnes sont semblables. Si on dépasse l’Union Européenne, il faut prendre en considération le problème des migrations internationales. Une partie importante des SDF est composée de demandeurs d’asile venant des pays pauvres du Sud et de l’Est. La question SDF est certes une question de solidarité personnelle et nationale, mais c’est aussi désormais une question de coopération internationale.

Peut-on "sortir" de cette situation aujourd’hui compte tenu du peu d’emplois disponibles sur le marché et du manque important de logements sociaux ?
On peut toujours « s’en sortir ». C’est naturellement plus difficile quand l’accès aux emplois et aux logements est plus difficile. En outre, il s’agit toujours d’une compétition ou d’une concurrence. Quand les biens sont rares, il faut toujours que des choix soient effectués (proposer un logement à tel ou tel ménage). Ainsi ce sont le plus souvent ceux qui sont le plus aisément ou le plus directement assistés qui peuvent bénéficier d’un service. D’autres, plus en difficulté, peuvent se trouver éloignés des équipements et des prestations d’aide. Cependant je pense, à la différence d’autres observateurs, qu’il n’y a pas de fatalité ni de déterminisme. Il y a toujours des exemples de sortie de ces situations, même les plus extrêmes. En témoignent toutes les personnes ayant longtemps vécu à la rue, parfois avec de graves dépendances (alcool, drogue), et qui ont été remises sur pied, avec des associations et/ou des services sociaux.

Les différentes lois sur le vagabondage ont-elles accentué ou aggravé leur situation ?
Depuis 1994, vagabondage et mendicité ne sont plus des délits. Depuis la fin des années soixante-dix ces délits ont été de moins en moins utilisés pour enfermer ou repousser les pauvres. La principale conséquence, selon moi, a été une certaine facilité de la vie quotidienne des SDF qui ne sont plus obligés de se cacher ou de rester concentrés dans certains quartiers. Aussi sont-ils devenus de plus en plus visibles. Le retour à une certaine criminalisation de la pauvreté, notamment par l’intermédiaire administratif des arrêtés anti-mendicité estivaux, pousse à nouveau les SDF soit à se cacher, soit à quitter un endroit pour un autre. Il s’agit du volet coercitif de ce que je baptise un jeu de « ping-pong » consistant à se renvoyer les personnes et les responsabilités d’un site à l’autre et d’une institution à l’autre.

Quel type d’accompagnement éducatif ou social, voir thérapeutique est-il nécessaire de mettre en place pour aider ces personnes ? Le travail social a-t-il selon vous une mission ou un rôle à jouer pour tenter d’éradiquer ou de réduire le nombre de SDF ?
La problématique centrale, à mon sens, est de savoir jusqu’où il est nécessaire de spécifier les interventions en direction des SDF. La prise en charge des SDF doit-elle être une spécialisation professionnelle particulière, reposant sur des bases juridiques et des institutions spécialisées ? J’en doute fortement. Je pense que la question SDF est un concentré de tous les problèmes sociaux et urbains contemporains. Ce ne sont pas des interventions à la marge qui peuvent apporter la solution au problème. Ce sont plutôt des réformes générales de la protection sociale. Concrètement il s’agit de savoir si quand une personne semble en mauvaise posture à la rue, quelle qu’elle soit, il faut appeler la police, l’hôpital, les pompiers (des services publics, proposés à tout le monde) ou bien s’il faut faire appel à des opérateurs singuliers qui ciblent les SDF (samu social, accueil de jour, etc.). Je ne nie absolument pas leur utilité ni, surtout, leurs qualités. Je remarque seulement que depuis vingt ans on accumule chaque année, généralement dans l’urgence et l’émotion hivernales, des innovations très spécialisées, et qu’on annonce en même temps que les difficultés ne font que s’aggraver. Plutôt qu’un accompagnement spécial, je crois que le travail social, et plus largement toute l’architecture de notre protection sociale, devraient viser une approche universelle des gens plutôt que de s’attacher à découper les difficultés en tranches particulières. Ceci n’est pas qu’un vœu pieu. Un programme de simplification et d’unification de nos interventions sociales est possible.

Peut-on en déduire que notre société mérite ses SDF ? Ou qu’elle en a besoin pour justifier l’assistanat, la charité, ou simplement mieux faire accepter à une certaine population, certaines restrictions d’acquis, de salaires, ou de travail ?
Toute une tradition sociologique insiste sur les fonctions positives de la pauvreté. Les pauvres ont longtemps eu une place et un rôle social relativement spécifiés. La charité à leur endroit permettait de se rapprocher du paradis. Il est vrai également qu’une autre tradition sociologique considère que l’existence de populations miséreuses permet de faire accepter sa situation, un peu moins désastreuse, à une population laborieuse. Je pense que ces schémas conservent une part de validité. Cependant, depuis l’après-guerre, et avec toutes les constructions législatives autour de la lutte contre l’exclusion, il faut souligner que les SDF sont progressivement passés du droit pénal au droit social. Ce ne sont plus des asociaux à repousser, ni seulement des personnes à assister, ce sont aussi des citoyens dotés de droits civils, civiques et sociaux. Naturellement leur situation peut toujours être redoutée, mais je ne crois pas que notre société implicitement s’en satisfasse. Au contraire la France est certainement un des pays où le problème est le plus pris à bras le corps.

Peut-on, dès lors, penser comme certains que l’on choisit d’être SDF ?
Il s’agit d’une image du clochard qui aurait choisi la situation de ne plus avoir de choix. Il s’agit aussi de l’image du pauvre fainéant qui préférerait vivre de l’assistance plutôt que de ses efforts. Si dans certains discours on peut, mais très rarement, entendre des SDF exprimer un choix, il peut s’agir d’une rationalisation a posteriori. Plutôt que de devoir dire combien on est humilié d’être dans cette situation, on préfère la revendiquer. On parle de retournement du stigmate. Dit autrement et clairement, je pense qu’il ne s’agit jamais d’un choix raisonné. Mais je pense aussi qu’il existe toujours des choix, des possibilités d’adaptation, des opportunités, qui nous interdisent de voir les SDF comme des petits zombis désocialisés ou totalement désaffiliés comme insiste toute une littérature. Au contraire, il demeure toujours de la socialisation et des affiliations. Le reconnaître, c’est à la fois utile pour adapter des interventions sociales, c’est aussi accorder du sérieux à l’idée qu’il faut respecter la dignité de chacun et de tous.

Propos recueillis par Guy Benloulou

1La question SDF, Presses universitaires de France (2002). Commander ce livre

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