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Dossier en ligne > Handicap

Publication n° 843 du 7 juin 2007

Thèmes : Sexualité.

La sexualité des personnes très dépendantes, un sujet brûlant

Le grand handicap a-t-il un sexe ? Peut-on imaginer aujourd’hui en France un accompagnement sexuel et érotique juridiquement encadré, balisé en amont par une formation, facilitant la vie des personnes très dépendantes… et des équipes qui les accompagnent ?

Dans l’étonnant film du peintre-cinéaste Julian Schnabel Le Scaphandre et le papillon (Prix de la mise en scène à Cannes), le spectateur ne peut que constater comment, même dans un état de handicap particulièrement « verrouillé » (locked-in syndrome), la force du désir aide à rester en vie.
Pendant longtemps — aujourd’hui encore — la sexualité fut contenue, réprimée dans les prisons, les hôpitaux psychiatriques, les institutions pour personnes handicapées, etc. Du côté des représentations coupables, nous revenons de loin : la masturbation était associée au XVIIIe siècle à la folie. Au début du siècle dernier, notre société — persuadée que certains comportements considérés comme hors normes étaient héréditaires (ou innés ?) — n’hésitait pas à stériliser contre leur gré les individus jugés « socialement inaptes », qu’ils soient criminels, alcooliques ou malades mentaux… La loi nazie du 14 juillet 1933 sur la protection de la race avait prévu de « rendre inféconde, même contre la volonté du sujet » toute personne atteinte de malformation physique grave, de débilité intellectuelle congénitale, de schizophrénie, d’épilepsie héréditaire. Les « invalides » — personnes handicapées physiques ou mentales — exterminées entre 1939 et 1945 sont estimées à plus de 100 000. En 1997, un documentaire télé sur la stérilisation forcée avait relaté l’histoire de Marcelle, ne souffrant d’aucun handicap si ce n’est celui d’être issue de l’assistance publique, stérilisée à l’âge de seize ans par des parents adoptifs bien intentionnés, persuadés que la descendance des enfants de la Ddass ne pouvait qu’être problématique.
Récemment, les droits des personnes handicapées se sont, au moins dans les textes, affirmés : les conventions européennes interdisent ainsi de « priver un individu de sa capacité à exprimer sa sexualité ». Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), toute personne a droit à une sexualité libre et respectée. Parmi la centaine d’articles de la loi française du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, certains sont consacrés à l’intimité des personnes.
Le plus souvent clandestine, cette sexualité existe, même si elle reste plus faible que dans le monde ordinaire : un peu avant 2000, une enquête avait attesté qu’en France, 37 % des adultes handicapés avaient vécu une relation amoureuse… Mais elle n’est pas sans poser de question : en effet, les personnes dépendantes physiquement d’un tiers pour réaliser des actes de la vie courante le sont aussi pour ce qui concerne leur vie intime et sexuelle. Les questions de pudeur et de respect n’en sont que plus centrales.

Faut-il transgresser les règles ?

Dans les institutions médico-sociales, nombre d’éducateurs se sont interrogés : faut-il tolérer la transgression des règles lorsque la sexualité est expressément interdite dans le règlement intérieur ? Dans le film Nationale 7 (sortie en salles en 2000), le réalisateur Jean-Pierre Sinapi avait abordé la question avec verve et grande franchise, servi par des comédiens professionnels et les résidents d’un foyer pour personnes handicapées (lire LS n° 557). Le synopsis n’avait pris aucun gant : dans son fauteuil roulant, René (délicieux Olivier Gourmet), abstinent contraint et forcé, n’en peut plus et ne pense qu’à ça. Il va jusqu’à se mettre en danger pour pouvoir rencontrer une prostituée. Une éducatrice l’y aidera, comprenant vite que l’abréviation de la souffrance de l’homme handicapé va de pair avec sa dignité et peut-être aussi avec l’équilibre de l’institution. Au bord de la fameuse nationale, elle rencontre Florelle, péripatéticienne, qu’elle convainc (« Je suis là parce que je m’occupe d’un homme qui va mourir… »). Mais ça ne suffit pas : comment convaincre l’équipe éducative, susceptible de se voir accusée de proxénétisme, de prendre la responsabilité d’un tel accompagnement ? Nous sommes là au cœur du sujet. En tout cas, la question de la sexualité des personnes handicapées (motrices, en l’occurrence) avait débarqué sur grand écran - une première - et montré la discrimination.
Oui, mais comment accompagner ? Faut-il, comme aux Pays-Bas, considérer l’assistance sexuelle comme un soin pour des personnes dont le handicap physique, par exemple, est si grave qu’elles ne peuvent plus toucher leur sexe ? Quelles lois, quelle formation, quelle supervision, quel soutien entre professionnels peuvent-ils garantir le respect d’une éthique fondamentale sans oublier les aspects de santé publique ? En tout état de cause, la protection des personnes assumant un accompagnement sexuel ou érotique doit évidemment être assurée par un cadre juridique adapté (lire l’interview de Karim Felissi, avocat). Alors, un éventail d’actions spécifiques pourra être envisagé : consultations en santé sexuelle, actions spécifiques d’accompagnement érotique et sexuel, actions de coordination entre les différents acteurs impliqués dans l’accompagnement…

Le voile se lève

Aujourd’hui, cette délicate question est davantage à l’ordre du jour : les 27 et 28 avril derniers, un colloque - premier du genre - conjointement organisé par l’association française contre les myopathies (AFM), Handicap international et l’association des paralysés de France (APF), a planché sur le thème « Dépendance physique : intimité et santé sexuelle » (lire l’interview de Marcel Nuss). Comment les associations et les pouvoirs publics peuvent-ils - doivent-ils - aborder la question avec les personnes concernées ? Les différents ateliers et les témoignages recueillis dans l’assistance ont permis aux associations organisatrices d’élaborer une ébauche de demande collective reflétant les attentes. Ce 7 juin 2007 se tient à Paris une première réunion entre les initiateurs du colloque, où doivent être abordées les grandes questions : garanties pour le respect d’une éthique, mise en place d’une formation spécifique accompagnée de suivi et de groupes de parole (comme en Suisse, où cela existe depuis 2004), antenne dans chaque département… Affinées dans les mois qui viennent, ces propositions seront remises au ministre.
Nos représentations ont jusqu’à présent été plutôt angéliques ou épouvantées. Or, le handicap a un sexe, même si les obstacles à sa reconnaissance sont légion : physiques et matériels, moraux et éthiques, culturels et religieux. Se référant parfois à d’autres valeurs, certains pays ont pris la question… à bras-le-corps. Quelque chose, ici aussi, est en route.

Joël Plantet

> Contribution des lecteurs

Le Mouvement du Nid , le 19 mars 2008 a écrit :
La sexualité des personnes très dépendantes, un sujet brûlant

La sexualité des personnes handicapées soulève des questions d’ordre moral et éthique. Doit-on faire appel à des prostituées pour soulager leur souffrance ? Qu’est-ce que cette prestation va vraiment apporter aux personnes handicapées ? Ne risque-t-on pas d’ajouter de la frustration à leur souffrance et ne jamais régler leur problème ? Et oublier qu’en même temps on ferme les yeux sur le crime qu’est la prostitution.

La question de la sexualité des personnes handicapées a longtemps été taboue dans notre société. Il est heureux que cette question puisse être posée actuellement. Depuis peu, l’idée d’« aidants sexuels » fait son chemin dans les réflexions d’associations travaillant dans le milieu du handicap en France. Mais le débat semble engagé en sens unique. Qu’en est-il de l’avis des personnes handicapées désireuses de vivre une relation basée sur la réciprocité, l’échange, et qui n’entendent pas monnayer le corps des autres ? On leur donne peu la parole. Par ailleurs, les associations d’aide aux personnes prostituées n’ont pas été consultées, malgré leur expérience du système de la prostitution. Les questions sont nombreuses et le Mouvement du Nid mène actuellement la réflexion pour apporter d’autres données dans le débat.

La prostitution : une violence !
Là est bien le problème central que pointe le Mouvement du Nid sur ce sujet. L’expérience accumulée depuis soixante-dix ans dans l’accompagnement des personnes prostituées nous montre la violence à laquelle elles sont confrontées. Si la violence physique est celle que nous pouvons voir, entre autres dans les médias, la violence psychologique est souvent la plus complexe à réparer. Les personnes prostituées, marginalisées depuis toujours, encaissent par ailleurs les regards de fausse charité, de mépris, de dégoût, qui aggravent leur isolement. Peu de personnes pensent à se demander quelles détresses ont bien pu conduire ces femmes et ces hommes dans cet univers peu enviable. Ces attitudes de rejet ne sont-elles pas les mêmes qui poussent les associations à faire changer les mentalités et les regards sur le monde du handicap ? Pour le Mouvement du Nid, promouvoir les droits des personnes handicapées au mépris de ceux des personnes condamnées dans la prostitution est indigne. Lors d’une rencontre, une personne prostituée nous donne son sentiment : « Le plus lourd, c’est d’avoir été achetée : “Tu n’es rien du tout, je paye. Je me sers de toi comme d’une bassine ; pour me vider.” Si les clients savaient à quel point on les déteste, on les méprise de nous acheter, pendant qu’on les appelle chéri et qu’on les flatte ! Pour oublier, il faudrait que j’aie la maladie d’Alzheimer. »

Réponse hâtive
Le Mouvement du Nid voudrait poser le problème sous l’angle de l’égalité. Car la seule réponse proposée « un accompagnement sexuel rémunéré » semble être une réponse hâtive, mal adaptée et peu respectueuse des personnes handicapées. Ces personnes ont droit à une vie affective et amoureuse : ne leur apporter comme seule réponse qu’une relation sexuelle payante, c’est leur laisser entendre qu’elles ne méritent guère mieux que ce simulacre de relation. Cela ne peut contribuer à terme qu’à ajouter de la frustration à la frustration et creuser encore leur solitude et leur mal-être. Quelle satisfaction peut-on espérer d’une relation dans laquelle l’un aspire à satisfaire une relation sexuelle et l’autre est motivé par le gain ? D’un côté comme de l’autre, il ne faut s’attendre qu’à quelques minutes d’une relation préformatée qui ne laisse aucune place ni à l’attirance ni au désir ni à l’amour. Est-ce cela que les personnes handicapées attendent ? Il est clair que ni les personnes prostituées, ni des « aidants sexuels » ni d’autres personnels soignants formés ne pourront remplacer une relation amoureuse.
Le Mouvement du Nid a sorti fin 2004, la première enquête en France sur les clients de la prostitution. Ils expliquent la frustration dans la relation prostitutionnelle. Hugo y témoigne de ses frustrations : « La rencontre avec des prostituées était liée à des questions sur mon statut d’homme. Sur ma masculinité. Ça ne m’apportait que du dégoût malgré le plaisir sexuel. Ça ne me mettait pas en paix avec moi-même. En fait, ça me rendait plus malheureux encore. » Il sera fort compliqué d’expliquer aux personnes handicapées les raisons de leur frustration après un acte alors que la personne, qui a eu cet acte sexuel avec elle, est passée à quelqu’un d’autre.

La loi française : une menace contre le système abolitionniste français
La loi française est un frein à la mise en place de telles pratiques en raison de l’assimilation à la prostitution et au proxénétisme. En effet, le gouvernement français rappelle régulièrement la position abolitionniste de la France en matière de prostitution. Le cadre législatif actuel garantit une lutte contre le proxénétisme par les services de l’Etat. Concrètement, organiser la prostitution ou profiter de la prostitution d’autrui est répréhensible. Cette garantie est importante pour les associations de lutte contre la prostitution car elle évite toute dérive en matière de légalisation de la prostitution. Autoriser, quel qu’en soit le prétexte, des « services sexuels » pour une catégorie de la population, comme le préconise certains, amènerait progressivement à l’autoriser pour d’autres. Demain, il ne faudra pas s’offusquer de voir réclamer ce « droit » pour les personnes âgées, hospitalisées ou les prisonniers au nom de la non-discrimination.

L’« exemple » européen
S’appuyer sur des programmes mis en place par nos voisins européens est tout aussi dangereux. Rappelons que dans beaucoup de ces pays la prostitution est légale et que donc le contexte est très différent. En effet, le proxénète, devenu alors chef d’entreprise, propose diverses prestations comme on pourrait le faire pour d’autres marchandises ou types de clientèle dans un autre commerce. Le « service sexuel pour les personnes handicapées » n’en serait qu’un supplémentaire parmi d’autres. Une manière de banaliser un acte qui ne l’est pas !
Pour le moment, il semble, qu’à l’étranger, l’idée de former des travailleurs sociaux — en réalité, surtout des « travailleuses sociales »… — spécialisés dans le « service érotique » a surtout débouché sur le recrutement de personnes prostituées.
D’autre part, les expériences de nos voisins en matière de légalisation de la prostitution montre un accroissement de la traite à des fins de prostitution et avec cela le cortège de violences et de trafics. Accepter ce principe serait le moyen d’enrichir le milieu proxénète qui s’engouffrerait dans cette faille pour s’enrichir sur le dos des personnes prostituées et des personnes handicapées.
Dans le débat actuel, la question du besoin sexuel a souvent été posée dans le contexte masculin. Qu’en est-il des besoins des femmes ? En Europe, les tentatives de recrutement et de formation des « accompagnants » se sont souvent soldées par le recrutement de personnes prostituées femmes. La réponse n’est donc que partielle. Intervient ici aussi ce que certains appellent la « normalité ». Les messages véhiculés par les canons de la beauté et de la sexualité et par la pornographie sont certainement à mettre en cause dans le débat. Quand un adolescent ou un jeune adulte handicapé découvre sa sexualité, que lui a-t-on proposé comme relation avec l’autre sexe ? L’éducation à la relation homme-femme doit aussi prendre sa place pour tous les jeunes sans exception en prenant en compte toutes les différences.
La question du tarif aussi sera posée, demandera-t-on plus cher si le handicap est très lourd ? Et pour cause, les systèmes en place en Europe prévoient des remboursements des frais engagés par les assurances sociales. Si en France un tel système est mis en place, la Sécu pourrait faire des catégories par type de handicap pour éviter des frais trop importants. D’autant plus que la « loi du marché » fixera elle-même les tarifs. Les personnes prostituées accepteront la relation avec un handicapé lourd qu’en contrepartie d’une forte somme.
Là encore ce système créera des discriminations. Plutôt que de se donner bonne conscience, en prétendant régler ainsi cette question, il serait préférable de poursuivre encore plus fortement le combat pour que les valides accueillent réellement dans leurs vies les personnes handicapées, dans des relations amicales et amoureuses, comme il en existe déjà. Pourquoi absolument vouloir leur envoyer des personnes prostituées, ces femmes que nous payons pour accepter qu’on leur fasse ce que personne d’autre n’accepterait.
Le Mouvement du Nid met en place pour début 2008 une commission « Prostitution et Handicap ». Ce groupe de travail composé de bénévoles et d’experts externes à l’association aura pour objectif d’apporter des réponses claires à ces interrogations, de proposer des alternatives et d’apporter au monde du handicap un avis extérieur sur ces questions. Une réflexion de fond est aujourd’hui plus que nécessaire.


Marcel Nuss, président de l’association Handicap et autonomie - [->marcel@nussweb.eu], le 19 mars 2008 a écrit :
La sexualité des personnes très dépendantes, un sujet brûlant

Dans son article, intitulé : « La sexualité des personnes très dépendantes », Mme Costes accumule les erreurs et les contrevérités

On peut être pour ou contre l’accompagnement sexuel mais à condition de ne pas détourner la réalité.
1 - Une séance d’accompagnement sexuel dure entre une 1h et 1h 30 (pas 20 mn !) et elle coûte environ 100 €.
2 - Il n’est pas question que la Sécurité sociale rembourse cette séance car ce n’est pas un soin mais un soulagement. S’il y aura une prise en charge financière elle ne sera que partielle.
3 - L’accompagnement sexuel n’est pas un dû mais un droit qu’on ne peut pas continuer à nier ou ranger au même niveau que les éjaculateurs précoces (?), les moins bandants (je suppose qu’il faut comprendre les impuissants et autres frigides, peut-être ?), les maris dont la femme ne veut plus (tournure intéressante et étonnante), les psychopathes (?) et les violeurs (?) ; si une prostituée suffisait à un violeur, le nombre de viols aurait régressé depuis longtemps, me semble-t-il ! Tout ce florilège de « misère sexuelle » est hors de propos en ce qui concerne l’accompagnement sexuel, car celui-ci est envisagé pour des personnes en situation de grande dépendance, donc incapables de se masturber elles-mêmes ! Il ne s’agit d’ailleurs pas de nier la misère sexuelle mais uniquement de répondre à une forme très particulière de misère sexuelle. Il ne s’agit pas non plus de prétendre proposer la solution mais une solution qui, en plus, répond à une demande que nos voisins suisses, allemands, danois et hollandais ont entendue.
4 - Ce ne sont pas des prostitué (e) s qui assurent l’accompagnement sexuel mais des professionnels venus du paramédical et du médical qui, après une sélection drastique, suivent une formation reconnue et sont régulièrement suivis. Il est hors de question, pour nous, de promouvoir ou de contribuer à légaliser à nouveau la prostitution dans notre pays. Comparer l’accompagnement sexuel à de la prostitution, c’est ne rien connaître à l’accompagnement sexuel que nous défendons.
5 - L’accompagnement sexuel ne remplacera jamais l’amour dont rêve tout un chacun, handicapé ou non. Et il ne s’agit pas de demander aux accompagnants sexuels d’aller jusqu’à la pénétration. En fait, l’accompagnement sexuel, tel que nous l’entendons, se compose essentiellement d’écoute et de massage, et éventuellement de masturbation - contrairement aux affirmations de Mme Costes, il n’y a pas de « pipes » (ni de cunnilingus, une pratique qui n’a pas été citée dans l’article, peut-être parce que les femmes auraient moins de besoins ?).
6 - L’accompagnement sexuel à proprement parler ne représente que 15 à 20 % de l’accompagnement en lui-même. L’essentiel d’un tel accompagnement repose sur de l’écoute, de l’information et des conseils donnés aux personnes handicapées et/ou aux parents, aux accompagnants, etc.
7 - Il est regrettable que sur un tel sujet, on fasse des procès d’intention et de la diffamation : prétendre que nous voulons « nous débarrasser du problème » en proposant d’instaurer l’accompagnement sexuel en France, c’est méconnaître notre démarche (que le n° 843 de Lien Social de juin 2007 présentait pourtant clairement, me semble-t-il ?) et nous accuser d’irresponsabilité. Et il est quand même bizarre que, maintenant qu’il y a une volonté affichée de faire quelque chose pour répondre à la misère sexuelle des personnes en situation de grande dépendance, on commence à s’inquiéter, à s’émouvoir et à vouloir « innover » et s’engager « à travailler ». À travailler pour quoi d’ailleurs ? À éteindre l’incendie qui dérange certains esprits ?

Arrêtons d’abord d’être hypocrites et commençons vraiment à discuter, non sur l’utilité ou non d’un accompagnement sexuel mais sur le meilleur moyen de le mettre en place sans froisser personne et sans ouvrir une brèche à une quelconque légalisation de la prostitution. Il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit mais d’offrir une solution à une demande précise, une demande qui n’en a que faire d’apprendre « comment on donne à chacun les moyens de faire plus et mieux avec son propre corps au lieu d’entretenir dans l’attente magique que quelqu’un va réaliser pour eux un miracle. » Quel miracle ? Toutes ces personnes ne demandent ni à guérir de leur handicap ni n’espèrent le grand amour (par le biais de l’accompagnement sexuel) elles veulent simplement « décharger », se soulager, se libérer des tensions engendrées par le refoulement sexuel et sensuel ! Rien de plus. Et comme elles n’ont pas les mains pour le faire, contrairement à tous les autres « miséreux sexuels »…
En tout cas, il me semble que, plus que tout autre, une sexologue ne devrait pas affirmer des contrevérités pour soutenir une idéologie personnelle mais mettre son idéologie au service d’une réflexion citoyenne, indispensable.


Martine Costes Peplinski, sexologue (Fac de médecine de Bobigny), le 14 mars 2008 a écrit :
Regardons la sexualité en face

Je vous adresse une réaction au dossier paru en juin dans le numéro 843 de Lien Social sur la sexualité des personnes handicapées… Un dossier à suivre.
Depuis 6000 ans [1], malheureux en amour, éjaculateurs précoces, moins bandants, timides, maris dont la femme ne veut plus, mais aussi psychopathes et violeurs payent des personnes prostituées pour le mirage d’oublier 5 minutes ou 2 jours – selon leurs moyens – ce qui s’appelle couramment la misère sexuelle. Les personnes handicapées aussi. Toulouse-Lautrec nous l’a superbement et tragiquement démontré.

Expertes ès sexualité ? Pour les femmes, la prostitution n’a pas été une réponse aussi massive à leur misère sexuelle. Seules les femmes riches et puissantes ont pu oublier dans les bras d’un gigolo qu’elles étaient seules, moches ou que leur mari s’était lassé d’elles… Ceci change par l’accès à l’égalité et à l’autonomie économique des femmes. Elles sont aujourd’hui invitées, elles aussi, à payer des services sexuels pour compenser leurs insatisfactions sexuelles.
Mais si la prostitution est bien un lieu de quête de solution sexuelle ou de liberté sexuelle, elle n’a jamais ni soigné ni libéré personne. Pour certain(e) s, ils y trouvent un lieu de décharge physiologique mais en aucun cas un traitement de fond quand à leur processus de développement sexuel. Je m’étonne alors que le recours aux services de personnes prostituées puisse être envisagé par des professionnels de l’action sanitaire et sociale comme la dernière innovation, une innovation révolutionnaire, un battage en brèche des tabous et du moralisme, la seule perspective d’accès à une sexualité épanouie. Et que les personnes prostituées, qui n’ont aucune formation médicale, psychologique et sexologique, soient regardées par des professionnels de la santé comme des expertes ès sexualité.
À partir de quelle définition de la santé sexuelle revendique-t-on pour les personnes handicapées (ou pour les mieux portants) un droit ? Comment détermine-t-on leurs besoins ? Comment a-t-on travaillé avec eux le désir qui va de la simple décharge physiologique (nécessaire à tous !) au désir d’un lien plus complexe ou plus profond (nécessaire aussi à tous) [2] ?

Droit à quoi ? À un rapport sexuel par semaine, par mois, par an ? 20 minutes ou 2 heures ? Par le vagin, par l’anus ? Avec baisers ? Avec câlins, avec tendresse, avec énergie, avec violence ? Avec ou sans suite amoureuse ? Avec enfant ou sans enfant ? La Suisse et les Pays-Bas sont présentés dans ce dossier comme des pays d’avant-garde pour oser utiliser des personnes prostituées pour satisfaire la libido des personnes handicapées. Pourtant, je vous rappelle que Grisélidis Réal, décédée en 2006, n’a pu être enterrée au cimetière de Genève car elle avait demandé d’inscrire sur sa tombe : prostituée et écrivain. La condamnation morale de la société y est la même qu’en France : aucun parent suisse ou néerlandais n’accueillera avec joie son fils ou sa fille disant : je veux devenir prostitué (e). Et aucune personne prostituée non plus.
Dans ces pays, les personnes prostituées sont tolérées sans réel statut juridique, fiches de paye, couverture sociale et fiches de poste :
- quelle formation ?
- quels services sexuels doivent-elles accepter ? Combien ?
- quelle reconversion quand patrons et clients n’en veulent plus ?
- quelle protection des maladies liées à leur exercice ?
La France est présentée comme ringarde, engluée dans de vieux principes judéo-chrétiens de droite. Pourtant, c’est au nom d’une analyse politique qui a émergé à la fin du XIXe siècle dans la dynamique des luttes pour les droits de l’homme et qui associe la prostitution à l’esclavage, que la France a renoncé aux bordels légaux en 1946 et donné aux personnes prostituées un statut de victime depuis 1960 [3]. Ce mot victime doit s’entendre non comme de la compassion mais comme un statut juridique rappelé dans le Code de l’Action Sociale et des Familles (Art L121-9). Victime en droit implique secours, protection, soins et aide sociale et la possibilité de porter plainte et/ou de se porter partie civile contre un proxénète. Il est donc inconcevable de demander à des victimes de continuer de se prostituer – même pour d’autres victimes de vie : les personnes handicapées. Et un établissement qui utiliserait des personnes prostituées pour ses résidents serait passible de proxénétisme car « aidant ou assistant la prostitution d’autrui » (Code Pénal art.222-5 et suivants).

Plus qu’un médecin. Enfin, je vous invite à réfléchir sur les tarifs annoncés : 120 € pour 20 minutes. Qui, dans le social et la santé gagne un salaire pareil ? Quatre fois plus qu’un médecin, qu’un kinésithérapeute, trois fois plus qu’un psychologue, 10 fois plus qu’une aide-soignante. Qu’est-ce qui justifie ce prix ?
- le sexe vaudrait plus cher que l’hygiène et les soins quotidiens ? Plus cher que l’éducation, la santé mentale et la santé physique ?
- leur formation professionnelle ?
- notre culpabilité de leur laisser « les basses tâches » ?
- notre désarroi face aux questions de sexualité
- le marché : les handicapés sont un marché florissant déjà pour bien du monde…
Alors, si je comprends fort bien que des personnes prostituées trouvent une légitimité dans l’aide aux autres, je pense que les professionnels de l’action sanitaire et sociale ne peuvent pas s’engouffrer dans l’illusion de détenir ici la solution à la question de la santé sexuelle des personnes handicapées :
- ces expérimentations sont rarissimes.
- les personnes qui pratiquent ces actes ne s’en trouvent pas psychiquement mieux que n’importe quel soignant qui verrait ajouté à sa fiche de poste la pratique de fellations, caresses ou coït avec les résident(e) s.
- les caisses de remboursement sont des assurances privées. Nous ne pouvons imaginer la Sécurité sociale remboursant ce type de service quand elle ne rembourse encore pas la contraception, qu’elle déclasse les médicaments remboursés par centaines et qu’elle crée franchises et autres pénalités pour les malades.
Faire avec. La santé sexuelle est une vraie question. Et la sexualité des handicapés est bien sûr une source de souffrance majeure. Qui nous engage à travailler, à innover mais sûrement pas à se débarrasser du problème sur des personnes dont nous ne voudrions pas prendre la place ! Et s’il fallait former les personnes prostituées à la sexologie et à la thérapie, elles y apprendraient que le B.A. BA de la déontologie est de ne pas toucher sexuellement son patient. Elles y apprendraient comment on donne à chacun les moyens de faire plus et mieux avec son propre corps au lieu d’entretenir dans l’attente magique que quelqu’un va réaliser pour eux un miracle.
Non, il n’y aura pas de miracle sexuel pour les handicapés. Ils ne pourront pas faire comme s’ils n’avaient telle ou telle atteinte physiologique, neurologique ou mentale. Ils doivent comme tout le monde apprendre à faire avec ce qu’ils sont. Une réelle éducation à la sexualité pour des personnels soignants et des personnes elles-mêmes peut les y aider, tant sur les besoins physiologiques ou relationnels que sur la gestion des frustrations et leur potentialisation en énergie plutôt qu’en plainte. Le film de JY Desjardins « À mi-corps », exposant le travail sexologique effectué avec un homme paraplégique en est une illustration exceptionnelle. Mais bien sûr, cela nous oblige à confronter nos connaissances, nos peurs, nos tabous. Car handicapés ou non, nous devons tous faire avec le corps que nous avons, travailler à se l’approprier pour gérer nos désirs, notre excitation sexuelle dans une dynamique de développement sexuel continu tout au long de la vie. C’est un travail, pas une solution magique. Alors regardons la sexualité en face, analysons besoins et moyens et travaillons à libérer les énergies sexuelles, non à les évacuer.

metanoya@metanoya.org

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