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Publication n° 842 du 31 mai 2007

Thèmes : Pratique professionnelle.

La systémie, une approche efficace…

Largement utilisée par les assistantes sociales, un peu moins par les éducateurs spécialisés, la systémie rencontre un succès grandissant dans le travail social. Cette approche conceptuelle et pragmatique qui considère l’individu en fonction de son histoire, de son environnement et de sa famille, est fondamentale dans le domaine de la protection de l’enfance

Un peu d’histoire… Si certains théoriciens voient les prémices de la systémie dès le XIXe siècle avec les apports des linguistes français, cette théorie prend réellement son essor autour des années 40 et bien évidemment surtout aux États-Unis avec l’école de Palo Alto. La démarche systémique procède d’un regard particulier sur la réalité sociale par une conception synthétique et non pas analytique d’une situation donnée. Le postulat de départ de la systémie réside dans le fait qu’une grande partie des difficultés ou troubles d’une personne s’origine dans une pathologie de l’ensemble des relations et des processus de communication. La systémie est donc le fruit de rencontres interdisciplinaires appliquées aussi bien aux systèmes mécaniques qu’aux relations humaines.
Dans les années 70, la démarche systémique traverse l’océan Atlantique et se heurte à de nombreuses résistances, notamment de la part des psychanalystes. Là où la psychanalyse travaille sur le fantasme, sur les représentations exprimées par le sujet, la théorie de la communication et la systémie préconisent l’économie de l’interprétation pour ne s’appuyer que sur le présent comme « porte ouverte vers l’avenir » alors que la psychanalyse y voit « un miroir où se reflète le passé ».
Il est tentant ainsi, pour les théoriciens américains, de situer la systémie du côté de la modernité et la psychanalyse, chose de la vieille Europe, du côté de la tradition. Pour tout praticien systémicien, l’individu seul ne se conçoit pas. Dans un contexte déterminé, un individu est toujours en interrelation avec l’environnement et avec les autres membres du groupe.
La systémie ne s’attache pas directement au symptôme mais tente d’identifier et de modifier le contexte dans lequel il s’inscrit. La distinction entre psychanalyse et systémie se retrouve de façon majeure dans la prise en compte du symptôme, pris ici comme un message, une « entrée » ou « sortie » dans le système de communication de l’individu. La famille est le système privilégié d’études systémiques. Tout y est porteur de sens. Toutes les actions, tous les comportements sont considérés comme des entrées apportant ainsi une modification à l’ensemble des relations du groupe familial. Le principe de totalité induit que le comportement de chaque membre est lié aux comportements de tous les autres et en dépend directement.


La systémie au service de la protection de l’enfance

Le service éducatif de l’association Jean Cotxet assure le suivi de mesures ordonnées par le juge des enfants du tribunal de Paris. Pour l’accompagnement du jeune et de sa famille, l’équipe pratique plusieurs approches, dont la systémie.
Moquette rouge, lumières douces, livres et jouets sur les tables et les étagères… L’accueil du service SIOE-AEMO 1 de l’association Jean Cotxet est chaleureux et paisible. Marie-Pierre Gaubert, l’une des deux chefs de service, nous reçoit dans une pièce réservée à l’entretien avec les familles. Assistante sociale de formation, elle a pratiqué l’approche systémique au sein du service durant une quinzaine d’années. Un service qui assure le suivi de deux mesures ordonnées par le juge des enfants du tribunal de Paris : la mesure d’investigation et d’orientation éducative (IOE) et celle d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) 2 . Il reçoit des enfants et des adolescents âgés de 0 à 18 ans et leurs parents, et quelques jeunes majeurs bénéficiant d’une mesure spécifique. Chaque enfant est suivi par un travailleur social référent qui le rencontre régulièrement, seul ou avec sa famille, le plus souvent dans les locaux du service. Il invite le groupe familial à parler de son quotidien et de son mode de vie, porte attention à sa créativité et à sa capacité à trouver par lui-même des solutions à ses difficultés. Il est soutenu par l’équipe dans cet accompagnement. « Nos références conceptuelles systémiques, analytiques et ethnoculturelles sont, avec la réflexion collective et interdisciplinaire (assistantes sociales, éducateurs spécialisés, psychologues, psychiatres), un moyen de ne pas nous enfermer dans une vision et un fonctionnement rigide qui est souvent celui des familles avec lesquelles nous travaillons », souligne la chef de service. La mesure imposée par la justice donne à la famille l’opportunité d’amorcer une réflexion, un changement, d’opérer une transformation. Pour son accompagnement, plusieurs membres de l’équipe ont choisi de se former à l’approche systémique. « Celle-ci permet de comprendre les interactions existant entre les membres d’une famille dans une perspective de changement et de régulation des problèmes qu’ils nous montrent, estime Marie-Pierre Gaubert. Nous repérons les paradoxes que chacun porte, ses résistances, veillons à ne pas renforcer ses défenses, essayons de comprendre le fonctionnement familial à travers les craintes et tentons de donner un sens aux blocages. Le premier concept de l’analyse systémique : “On ne peut pas ne pas communiquer”, ouvre le champ et présente l’intérêt d’impliquer tout le monde ; même un membre de la famille plutôt silencieux, en retrait, devient participant, s’intéresse à ce qui se passe, à ce qui se joue… » À travers le symptôme de l’enfant qui a motivé la rencontre, le référent repère ce qui fait conflit dans la famille (difficultés liées à l’adolescence, équilibre familial modifié par un divorce, chômage, violences, perturbations anciennes jusque-là passées sous silence…) En effet, l’enfant fait partie d’un système familial. « Les référents ont une grille de lecture différente selon la formation complémentaire choisie (approche systémique, analytique…) mais chacun sait repérer ces éléments et nous travaillons en complémentarité pour analyser la complexité du système relationnel de la famille accompagnée. »

« Une famille un peu volcanique »

Pour chacune des mesures prononcées par le juge, le travailleur social référent rencontre - ou revoit si la mesure AEMO suit une IOE - l’enfant et ses parents et, le cas échéant, sa fratrie ; un temps pour faire connaissance, présenter les missions du service, évoquer les partenaires et amener la famille à définir ce qui fait problème. L’objectif poursuivi étant de lui offrir la possibilité de changer son regard sur les raisons qui ont entraîné la décision judiciaire et de l’amener à accepter cette « aide contrainte » mise en œuvre dans son intérêt. Lorsqu’elle était « chargée de mesure », Marie-Pierre Gaubert a par exemple suivi Céline 3 durant quatre ans. À l’époque âgée de quatorze ans, l’adolescente a subi une agression en soirée. Informé par la brigade des mineurs, le juge prononce une mesure d’AEMO. À travers l’écoute, la famille ressent la possibilité de recevoir une aide qu’il faut l’amener à accepter. « Nous cherchons ensuite à savoir ce qui s’est joué pour Céline et pour ses parents dans cette agression et à quoi cet événement les renvoie », se souvient Marie-Pierre Gaubert. Au fil des entretiens, elle constate que l’agression est le symptôme émergent d’une problématique familiale complexe. L’adolescente, aînée d’une fratrie de trois enfants, cherche à s’émanciper de sa famille mais rencontre de grosses difficultés à mener à bien ses projets, notamment scolaires. Les parents gèrent une situation conjugale difficile, le père a un point de vue rigide sur l’éducation, la mère partage plus volontiers le point de vue de ses enfants. Il arrive au père de se montrer violent (violence physique ou psychologique) envers ses filles. Le fils cadet est témoin de ces violences familiales. L’entrée dans l’adolescence des deux filles augmente les difficultés dans la gestion du quotidien, malgré le soutien de consultations au centre médico-psychologique. Durant les entretiens, le conflit éclate assez vite entre les membres de cette famille « un peu volcanique ». Ces éclats permettent l’expression d’un point de vue à entendre et à prendre en considération. La référente cherche à donner à chacun la possibilité de s’exprimer face à l’autre et à faire entendre sa spécificité. Les entretiens lui permettent d’analyser ce qui empêche la relation d’avancer et de soutenir la fonction parentale. Dans un premier temps, désireuse d’être soulagée dans la gestion des relations avec ses trois enfants, la mère évoque l’éventualité d’un placement ou d’un accueil extérieur pour l’aînée, Céline. Cependant, après plusieurs mois de travail effectué avec la référente, le couple reconsidère la relation conjugale, décide d’une séparation et le mari quitte le domicile familial. Cette séparation apporte un certain apaisement mais fragilise le père et accentue les difficultés de la mère à gérer le quotidien et la relation avec ses filles. La famille vit une sorte de chaos engendré par les différents problèmes psychologiques dans lesquels ses membres sont pris. Des éléments sous-jacents apparaissent, comme les troubles psychiques dont souffre la plus jeune fille. Les parents acceptent de l’aide pour elle ; l’adolescente bénéficie d’une mesure d’AEMO et est périodiquement hospitalisée en service de psychiatrie. Le juge ordonne également une IOE pour le fils cadet afin d’évaluer s’il a besoin d’une protection et, le cas échéant, de quelle nature. Céline, pour sa part, repère peu à peu ses désirs, ses projets et ses attentes vis-à-vis de ses parents au fil des entretiens individuels avec sa référente. Malgré un fort potentiel, des difficultés psychologiques l’empêchent de réussir sa scolarité et de terminer son BEP. La mesure de protection s’arrête lorsque Céline souffle ses dix-huit bougies mais sa famille – qui fréquente encore le service – tient Marie-Pierre Gaubert informée de la vie de la jeune fille. Après avoir alterné périodes de travail et de chômage, elle finit par allier deux centres d’intérêt professionnels : le social et le théâtre, en décrochant un poste d’animatrice en club de vacances.
Afin de mener à bien l’accompagnement des familles, l’équipe bénéficie de réunions régulières pour parler des avancées et les difficultés liées à la prise en charge. « Nous évaluons notre travail aussi au moment de la rédaction du rapport, à la fin de l’IOE ou après un an de suivi en AEMO. Au cours d’une réunion, nous exposons ce qui s’est passé, ce que nous pensons avoir fait, ce vers quoi nous allons tendre… Nous prenons alors fortement conscience des résultats obtenus ou… en cours de réussite. » Dans cette équipe, l’approche systémique, alliée à la réflexion analytique et ethnoculturelle, est au service d’une meilleure compréhension d’un système familial complexe dont l’enfant fait partie (lire les approches nuancées de Myriam Cassen et Mireille Chastel toutes deux psychologue clinicienne).

Katia Rouff

1Service d’investigation et d’orientation éducative – Action éducative en milieu ouvert Jean Cotxet - 7, boulevard Magenta - 75010 Paris. Tél. 01 44 52 56 80

2Les deux mesures de protection de l’enfant suivies par le service :
La mesure d’investigation et l’orientation éducative (IOE) a pour objectif d’évaluer les risques encourus par l’enfant signalé à la justice comme étant en danger. Un travailleur social référent et un psychologue observent le fonctionnement familial et les difficultés qui rendent ce danger plus ou moins menaçant. Au bout de 6 mois, à partir de leurs analyses et observations, ils proposent au magistrat des orientations pour garantir la santé, la sécurité et une meilleure évolution de l’enfant. Le service prend en charge 170 mesures d’IOE par an.
La mesure d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) est prononcée par l’autorité judiciaire lorsqu’une famille n’est plus en mesure de protéger ou d’éduquer un enfant dont la santé, la moralité, la sécurité sont en danger ou les conditions d’éducation gravement compromises. Chaque fois que cela est possible, le magistrat maintient le mineur dans son milieu de vie. La mesure d’AEMO peut faire suite à celle d’IOE. Elle dure en moyenne un an et demi. Le service en prend en charge 198 par an.

3Le prénom a été changé

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