N° 583 | du 5 juillet 2001 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 5 juillet 2001 | Un film de Hubert Sauper

Seules avec nos histoires

Joël Plantet

(2001 - 60 mn)
Production Nausicaa films
306, allée du Dragon
91000 Évry
Tél. 01 60 77 17 07

Des débats peuvent être organisés avec la participation de la Fédération solidarité-femmes

Thème : Violences conjugales

Quatre parcours de femmes qui racontent, sous le regard sensible d’un cinéaste, comment la violence conjugale les a atteintes dans leur intégrité. Un excellent documentaire qui fait comprendre les mécanismes de la violence conjugale et apporte un message de courage et d’espoir.

« If you want a lover… », chante langoureusement une voix off. Un peu plus tard, devant la caméra, un gamin jouera de l’accordéon, sous le regard plutôt fier et tendre de sa mère. Mais les destins difficiles et bousculés — c’est un euphémisme — d’Arielle, de Michèle, de Florence et de Cristelle, leur douleur aussi, leur réflexion sur leur histoire, vont nous être transmis, dans un décor d’immeubles balayés par la pluie, aperçus à travers un pare-brise, belles images mélancoliques.

« Fallait voir ce qu’il me disait : il me mettait plus bas que terre », se souvient Michèle, qui a vécu six ans avec un homme qui la violentait. Un jour, « il avait mis un couteau sur la table, il était énervé, il voulait que je lui signe une reconnaissance de dette », afin qu’elle ne puisse plus partir. Sous l’emprise de la peur, elle a signé.

Christine, elle, s’est vue progressivement coupée de sa famille, de ses amis, empêchée de travailler. Elle raconte des épisodes terribles : « il était jaloux ; un soir, pendant que je conduisais, il me cognait ; on s’est arrêté et, pendant que je donnais à Pierre son biberon, il me cognait »… Arielle, une autre femme, montre à la caméra, donc au monde, les marques restées sur son visage.

« Je n’étais là que pour servir… »… « Il m’empêchait de téléphoner à ma fille »… « C’est comme s’il voulait me détruire »… « Il me demandait tout et son contraire »… « Si on se fait cogner dessus, c’est qu’on l’a bien cherché, nous dit le cogneur »… « J’ai été battue enceinte, les côtes cassées »… Coups de pied dans la voiture, envie de suicide, peur au ventre qui fait qu’on va se coucher avec une carafe qui pourrait si besoin était se transformer en arme, menaces de mort… En une insupportable litanie, les témoignages, violents eux aussi, s’ajoutent aux récits de vie.

La question attendue est alors posée : « Comment tient-on des années et des années ? », interroge le réalisateur. « On n’a plus de référence, on est isolée. La normalité, c’est ce qu’on vit », explique une des femmes victimes. L’ambivalence, aussi : « Quelque part il n’est pas foncièrement mauvais, et je sais qu’il m’aime. C’est un échec », regrette une autre. Et puis, partir, c’est vivre cachée, dans la peur, cela nécessite une force que l’on n’a aucunement dans ces périodes-là : « Tu as honte, tu es coupable de séparer les enfants de leur père… Alors, on finit par dire « elles y retournent, elle aiment ça », mais… quel choix ? »… « J’ai été actrice de ce scénario-là, mais je n’ai pas choisi ça », tient à préciser Florence. Enfin, « cette maladie-là, elle existe depuis des lustres ; il y a peu, à la limite, c’était normal », déplore le frère aîné de Michèle, coupable à ses propres yeux de n’avoir pu protéger sa sœur.

Pour Florence, qui a vécu à Marseille avec Marc, « c’est comme s’il y avait eu avant d’avoir un enfant, et après : il refusait de toucher le petit, il était humiliant, répétait qu’on était nuls, etc. ». Inquiète, elle propose une thérapie qu’il refuse. L’empêche de dormir la nuit et, lorsqu’elle réussit à partir, la harcèle sur son portable. Elle revient, il la viole… et se trouve contaminée par le virus du sida. L’horreur, jusqu’au bout.

La halte, la fin du cauchemar, pour certaines de ces femmes, a été l’hébergement en foyer. Quelques plans nous montrent une chambre, avec les photos des enfants, ou la vie de la structure, par exemple des avis entendus au haut-parleur : « Madame Untel, pouvez-vous penser à ramener le séchoir au troisième ? »…
Les conséquences de ces violences sont évidemment importantes, en termes de séquelles ou de transformations psychiques : « Les hommes ne sont pas dignes des femmes », finit par conclure une des témoins, qui s’interroge maintenant sur la sexualité qu’elle désire.

Florence en est à trois ans de thérapie, élève seule ses quatre enfants et vit avec sa maladie. Elle prépare une comédie musicale, Le magicien d’Oz, avec les enfants de l’hôpital où elle travaille. Elle regarde maintenant les mecs sympas en se disant : « Qu’est-ce qu’il planque, celui-là ? »

En France, une femme sur dix entre 18 et 59 ans est victime de violences conjugales ; plus de 400 meurent chaque année des suites de ces agressions… Seules avec nos histoires nous rappelle une réalité plus que dérangeante. En amont, une association spécialisée (1) avait participé à la réalisation — par des professionnels de l’audiovisuel — de ce film documentaire, utile support à débats.

(1) Accueil et aide aux femmes en difficulté Maison de quartier des Champs-Élysées Place Troisdorf – 91000 Evry.