N° 747 | du 31 mars 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 31 mars 2005

Le nouveau visage, plus précaire encore, de la prostitution

Joël Plantet

À la suite des mesures répressives de la loi sur la sécurité intérieure (LSI, dite loi Sarkozy) pénalisant le racolage passif, les prostitué(e)s ont dû se rendre moins visibles, tout en devenant plus vulnérables. De ses deux ans d’application, un bilan sévère était tiré par les associations concernées, le 15 mars à Paris

Prenons une dépêche fraîche d’Associated press : soixante-douze personnes gardées à vue dans le cadre d’une opération menée dans les milieux de la prostitution. Pour ce résultat, cinquante services de police et de gendarmerie coordonnés par l’Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), et vingt-huit opérations dans des villes importantes. Cent quarante-deux prostituées contrôlées en une semaine, dont une dizaine reconduites à la frontière.

Mi-mars, à l’Assemblée nationale, plusieurs associations — Femmes publiques, Cabiria (Lyon), Griselidis (Toulouse), Metanoya (Nantes), l’Amicale du Nid, les Amis du bus des femmes, France-Prostitution… — et des prostituées venues de toute la France demandaient l’abrogation des articles de la loi Sarkozy pénalisant le racolage, qui selon elles entraînent, deux ans après sa mise en œuvre, des effets « désastreux ». Ce nouveau délit devenu passible de six mois de prison et de 3750 e d’amende, avec retrait de la carte de séjour pour les étrangers, est ainsi défini : « le fait, par tout moyen, y compris par sa tenue vestimentaire ou son attitude, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération »…

L’association du Nid a recueilli fin 2004 une centaine de témoignages d’hommes fréquentant les prostituées : tous les milieux sociaux et les professions étaient représentés, le sociologue ayant piloté l’enquête, Saïd Bouamama, signalant même une « surreprésentation des cadres, employés et chefs d’entreprise ». Qui sont ces acheteurs de marchandise humaine ? Des « impulsifs », des « isolés affectifs », entre 30 et 50 ans pour la majorité, ayant vécu ou vivant en couple, souvent pères de famille. Support d’une récente émission télé (Envoyé spécial), l’étude avait posé, une fois de plus, une éternelle question : la prostitution peut-elle être considérée comme un acte marchand ?

Les associations — toutes orientations confondues (celles qui considèrent les prostitué(e)s comme des victimes, et celles qui défendent leur métier) — ont rendu publique une lettre ouverte au chef de l’État, sous forme d’évaluation en trois constats : première conséquence de la loi, le déplacement des centres villes vers des lieux plus éloignés (friches industrielles, bois, caves ou parkings…) accroît l’insécurité, entraîne une dégradation de la situation sanitaire et rend la prévention plus hasardeuse. Les associations Act Up, Aides et Arcat-Sida estiment que cette dispersion de la prostitution et la multiplication des patrouilles de police ont eu des conséquences sanitaires catastrophiques.

Un recul en trompe-l’œil

Deuxième effet, la multiplication des expulsions (« la loi est devenue un moyen supplémentaire de lutte contre l’immigration », dénoncent les associations : 400 « éloignements » selon le ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin), avec les abus policiers que cela implique — 7 500 interpellations pour l’année 2004, pour seulement quelques centaines de condamnations — et des inégalités territoriales en fonction des pressions des riverains. Tertio et en conséquence, une vie plus clandestine, donc plus précaire et moins sécurisée à tous égards. Et les associations de conclure leur adresse à Chirac : « l’abrogation des articles de la LSI qui portent sur la prostitution s’impose ».

L’OCRTEH estimait pour sa part, fin 2004, entre 15 000 et 18 000 le nombre de prostituées en France, dont plus de 60 % étrangères, plus de la moitié travaillant à Paris. L’activité policière est intense : entre les seuls mois de mars 2003 et de juillet 2004, plus de 5 600 personnes étaient interpellées pour racolage, dont 84 % étrangères, originaires principalement de pays d’Europe de l’Est, et du Nigeria, du Cameroun ou de Sierra Leone.

En janvier 2004, le ministère de l’Intérieur, alors dirigé par Sarkozy, avait déjà fièrement annoncé, neuf mois après l’entrée en vigueur de la LSI, une baisse de 40 % de la prostitution parisienne. Mais la mairie de Paris était restée sceptique, estimant avec les associations que le phénomène s’était simplement déplacé. En outre, une étude approfondie menée par deux chercheuses en sciences sociales avait — déjà — souligné les conséquences « désastreuses » de cette politique pour les prostituées qui désormais échappaient davantage aux actions de prévention et se trouvaient plus qu’avant exposées à la violence des clients.

Leurs préconisations : soutenir les associations, développer une meilleure réactivité face aux conflits riverains/prostituées, et mieux connaître la localisation de la population prostitutionnelle. Concernant les personnes voulant sortir de la prostitution, l’écrit recommandait de donner des moyens pour l’hébergement et l’intégration, en favorisant l’apprentissage du français et l’obtention de papiers sans délation.

En effet, en cas de dénonciation d’un proxénète, la prostituée doit se voir délivrer un titre de séjour provisoire, tout en étant protégée. Depuis 2003, elles auraient été 350 à avoir bénéficié de ces dispositions. Mais d’une part, l’appréciation des déclarations de la prostituée est laissée à la discrétion de la police, déplore le service œcuménique d’entraide Cimade ; d’autre part, sur environ 180 titres de séjour (de un à six mois) délivrés en 2004, certains l’ont été après plusieurs mois d’attente, renvoyant parfois la personne concernée… à la prostitution.

Le 23 mars, Villepin déclarait vouloir « travailler à la réinsertion sociale des prostituées ». Les associations ne demandent que cela.