N° 665 | du 8 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 mai 2003

Le nouveau visage des toxicomanies

Propos recueillis par Guy Benloulou

Les orientations de Didier Jayle, président de la MILDT, et les réactions de François Hervé, président de l’ANIT

Quels sont les grandes orientations que vous comptez développer en matière de prévention de la toxicomanie ?

Didier Jayle : Il faut donner une cohérence à l’action publique et réduire ainsi la consommation des substances psychoactives licites ou illicites. Prévenir l’usage des drogues, cela veut dire s’occuper des comportements de consommation et ce, tant au niveau individuel que collectif. La politique de prévention se doit d’être solidaire des programmes de santé publique, des dispositifs de prévention des conduites à risque dans le champ de l’éducatif, du sanitaire et du social, dans celui de l’application de la loi et de la sécurité publique. Il nous paraît indispensable, en priorité, de responsabiliser les individus, notamment les jeunes et leurs parents. Il faut renforcer ces derniers dans leur rôle éducatif et les aider à poser des limites à leurs enfants.

Quelle politique sera mise en œuvre en ce qui concerne les drogues dites douces largement utilisées par les jeunes ?

Si nous analysons les comportements de consommation des jeunes, nous nous apercevons qu’ils se livrent à une polyconsommation — alcool, tabac, cannabis — de plus en plus fréquente. Il faut engager simultanément des actions contre toutes ces substances nocives. Pour cela, il convient de réaliser des campagnes d’information et de communication intenses sur ces thèmes et il faut mettre à la disposition notamment des élus, des médecins généralistes, des chefs d’établissements, des chefs d’entreprises et des syndicats, tous les moyens pour les aider à agir.

Nous mettrons tout en œuvre pour réduire la possibilité d’en acquérir et nous dénoncerons clairement les méfaits de sa consommation. Nous nous attacherons, à défaut de l’éviter, à retarder le plus possible l’âge de la première expérience du cannabis et à repérer les consommations problématiques afin de les prendre en charge efficacement.

Quel partenariat ou quelles missions souhaiteriez-vous voir se mettre en place avec les éducateurs et les professionnels de la toxicomanie ?

Nous considérons que le rôle des éducateurs est primordial. Dans un premier temps, nous travaillerons avec l’Éducation nationale à la définition d’un programme de prévention détaillé autour d’actions à mener aux différentes étapes de la vie scolaire. Plus particulièrement, nous seront vigilants à rappeler aux chefs d’établissements l’exigence qu’ils doivent avoir d’une stricte application de la loi Evin. Nous engagerons des concertations avec les associations de parents d’élèves et avec les syndicats d’enseignants tout en sensibilisant les professeurs à leur rôle de modèle identificatoire.

En ce qui concerne la prise en charge des personnes, nous devrions disposer de structures capables de prendre en charge les polyconsommations. Le rôle des professionnels sera conforté notamment pour la prise en charge des personnes dépendantes à l’héroïne. Nous allons diversifier l’offre autour de « programmes sans drogues » (communautés thérapeutiques, groupes d’entraide d’ex usagers…).

Poursuivrez-vous la politique de réduction des risques, celle qui a consisté, entre autres, à distribuer et échanger gratuitement les seringues usagées ?

Bien sûr, cette démarche sera non seulement poursuivie, mais évaluée et adaptée. Et comme l’a dit le ministre de la Santé, Jean-François Mattéi, nous aborderons ce domaine sans tabou, nous n’aurons pas peur d’innover. À titre d’exemple, nous allons prochainement entamer une réflexion sur l’ouverture de services comportant des « salles d’injection » [1] dans des quartiers à forte concentration d’usagers précaires et cela en concertation avec les usagers, les habitants et les différents partenaires sociaux.


Il semble que les meilleures intentions animent désormais le politique. Quel commentaire vous inspirent ces perspectives du nouveau président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie ?

François Hervé : Les axes d’actions proposés par Didier Jayle rencontrent, bien sûr, nombre de nos préoccupations. Encore faut-il maintenant leur donner du contenu, et traduire ces idées sur le terrain. Il ne faudrait pas que quelques mesures d’affichage masquent des difficultés persistantes d’un secteur longtemps sous-financé — taux d’évolution ne couvrant pas le renouvellement de l’existant, prise en compte partielle et tardive d’avenants des conventions collectives, redéploiements intrarégionaux « aveugles », etc. Les établissements de certains départements sont aujourd’hui contraints à une réduction de leur activité, l’étranglement de leurs financements ne permettant plus de maintenir l’existant.

En fait vous êtes plutôt sceptique ?

Notre champ d’activité, très sensible au politique et aux idéologies, a trop souvent vu des dispositifs nouveaux se mettre en place au détriment des anciens, jugés hâtivement obsolètes voire « ringards », sans même qu’on évalue les besoins auxquels ils répondaient. Gageons alors, qu’il n’en soit pas de même et qu’une réelle volonté politique porte ces actions, car force est de constater que nous sommes confrontés aujourd’hui à une pénurie de lieux d’hébergement de type postcure, 20 % des lits en centres thérapeutiques résidentiels ayant été fermés ces dernières années. Or ce sont ces lieux qui permettent aux plus désocialisés de retrouver des rythmes de vie et des capacités relationnelles nécessaires à une insertion sociale.

Quels moyens pensez-vous qu’il serait nécessaire de mettre en place ?

Nous avons demandé que soit porté à 1 000 dans un premier temps le nombre de lits en centres thérapeutiques résidentiels, et à 1 000 aussi le nombre d’appartements thérapeutiques, structures plus légères soutenant les personnes en voie d’insertion. Des chiffres qui restent dérisoires face aux dizaines voire centaines de milliers de personnes concernées, et montrent la nécessité de développer le nombre de places et l’encadrement. En effet, pour les toxicomanes les plus marginalisés, par exemple, nous avons besoin aujourd’hui de structures leur permettant un premier contact avec le social et le soin, ce qui implique de donner une base réglementaire solide à la « réduction des risques », de développer, et d’expérimenter et évaluer sereinement de nouveaux outils tels que des programmes de substitution injectable et des lieux d’injection.

Responsabiliser les jeunes et leurs parents, une bonne idée ?

Ce n’est pas vraiment nouveau et on ne peut qu’y souscrire sur le fond, mais il reste là aussi à donner un contenu à ces propos qui me semblent devoir aller de pair avec l’ouverture d’une réflexion quant à la modification de certains aspects répressifs de la loi du 31 décembre 70, envisagée à plusieurs reprises par M. Jayle et M. Mattei, et attendue par l’ensemble des professionnels.


[1Lieux ou l’injection de produit illicite pourrait se faire sous assistance médicale, en milieu hospitalier, pour éviter le recours par les toxicomanes à des endroits — clandestins du fait de leur interdiction — aux conditions sanitaires déplorables


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