N° 618 | du 18 avril 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 avril 2002

Le brassage des générations : tout le monde s’y retrouve !

Joël Plantet

Thème : Personne âgée

Des initiatives se développent ces dernières années pour faire se rencontrer plus souvent les anciens et les jeunes. Ainsi, des associations permettent aux parents, grands-parents, enfants de diverses origines d’échanger des services et des connaissances pour leur plus grand profit et leur plus grand plaisir. Tout cela sans éviter la question du professionnalisme, ni celle du partenariat

Ils ont commencé à parler, et tout est maintenant ouvert. Des choses intéressantes vont pouvoir se passer. Parfois, on ne sait pas très bien comment les nommer : les Anciens, les Âgés, les Aînés, les Seniors, les Vieux, voire les Xueiv (si, ça existe), les Personnes âgées ? Ceux-là, en tout cas, dans la relation qu’ils peuvent proposer aux autres générations, peuvent-ils contribuer, au renforcement du tissu social ? (lire l’interview de Bernard Penot). Prenons quelques exemples concrets.

Un Centre de rencontre des générations réunit, en Sologne, des personnes d’horizons et d’âges différents pour renouer les liens entre les générations ; sur place, tout au long de l’année, se retrouvent des jeunes en classes de découverte ou en vacances, ou des enfants du village, et des personnes âgées en séjours temporaires ou prolongés. Repas en commun, veillées, jeux, animations communes, soirées théâtre ou conte, ateliers divers… Le lieu peut ainsi accueillir soixante personnes âgées, 20 en hébergement temporaire, 40 en prolongé. Les possibilités offertes sont variées : une famille du coin peut par exemple organiser un repas à quatre générations, un dimanche ; une classe primaire et un groupe de résidents d’une maison de retraite peuvent y préparer un voyage commun ; un jeu de piste peut amener des jeunes à découvrir comment tel vieux monsieur vivait il y a soixante ans ou comment cette vieille dame a appris la géographie et les départements français… Etc. Le centre est également un lieu de recherche et de soutien aux intervenants, qu’ils soient travailleurs sociaux, professionnels de santé ou personnels de soins et d’aide à domicile.

Lien social intergénérationnel

Le Relais Mamie-Maman [1] propose une expérience de « lien social intergénérationnel dans la vie locale » à Taverny (Val d’Oise), en proposant aux parents en difficulté une aide, occasionnelle et temporaire, sous la forme de garde (trois heures maximum) des très jeunes enfants, à leur domicile, en particulier à l’arrivée d’un nouveau-né. Des situations de maltraitance, du fait de la fatigue ou de la déprime de jeunes mères, peuvent être ainsi évitées ; les parents d’enfants handicapés, ceux d’enfants jumeaux peuvent être, à certains moments, particulièrement intéressés. Plus encore, le relais offre des échanges de savoir-faire entre retraités et jeunes parents. Des groupes se sont formés, mixtes, pour un travail sur la mémoire, ou sur l’euro. Les bénéfices en sont évidents : pour les retraités, il s’agit de « repousser les effets du vieillissement » ; pour tous, de combattre isolément et solitude. « Ainsi, au lieu que les retraités se demandent ce que la société peut faire pour eux, ils seraient conduits à se demander ce qu’ils peuvent faire pour elle », énonce d’ailleurs le préambule d’une Charte des retraités tabernaciens (de Taverny, ndlr).

Fondée en 1998, l‘association Grands-Parrains et petits filleuls [2] se propose — en une sorte de parrainage — de « créer une relation affective et, si possible, durable entre des enfants privés ou éloignés de leurs grands-parents et des personnes, en général retraitées, disposées à se comporter à leur égard comme le feraient les « papis et mamies » qui leur font défaut ». Les retraités concernés — même jeunes ! — proposent leur temps, leur savoir, leur soutien. Aujourd’hui, ils ont 500 enfants en attente, et cherchent activement d’autres « grands-parents de cœur ». 50 % des demandes, nous indique une responsable, émanent de familles monoparentales.

Une autre association, Grandparenfant [3] — 130 adhérents, dont « seulement » un tiers de personnes âgées — convie enfants, parents et grands-parents à débattre de la citoyenneté, du passage à l’euro, ou encore de l’évolution de la communication… Elle assure des activités de soutien scolaire, ou des ateliers d’expression. Un atelier théâtre a réuni des personnes de 7 à 73 ans pour un travail sur le thème Nécessité de la différence. Et depuis l’an dernier, un Estamémoire propose des rencontres intergénérationnelles, sur des thèmes profonds : il y a quelques mois, sur le thème Modèles et références, des pré-ados et ados ont pu poser des questions, sur le sens donné à leur vie, à un militant syndicaliste, un fan d’Elvis Presley ou un bénévole des Restos du cœur (et vice-versa). Une autre rencontre a eu lieu sur le thème, ô combien délicat, Rencontres amoureuses et sexualité… En début d’année, une radio locale est venue enregistrer le débat… Dynamique, l’association édite un petit canard de huit pages.

Puissants (800 000 adhérents), les responsables de la Fédération nationale des clubs d’aînés ruraux [4] se veulent « porteurs de valeurs fortes, entre tradition et modernité, relais indispensable de notre société » : ils estiment que les sujets de partage avec les plus jeunes générations sont nombreux, de la pâtisserie à l’écologie, en passant par le patrimoine, etc. Ils plaident pour l’utilité des cours d’économie familiale entre les personnes d’un certain âge et les publics en difficulté : « plutôt que de donner des confitures (comme aux restos du cœur), apprenons aux personnes à les faire ». Des ateliers d’écriture mêlant les âges peuvent éclore ici ou là, et fabriquer des contes.

Soutenue par l’association De 7 à 97 ans, la Ferme des Vigneaux [5], à 10 km de Vierzon, accueille « seniors et juniors » pour que « l’imagination, la créativité, la spontanéité des uns s’allient à l’expérience et au savoir-faire des autres », via par exemple la découverte de la nature, de la vie à la ferme, de la pêche ou de la cuisine, de la musique ou du théâtre, en tout cas de la rencontre avec l’autre.

Accord’âges, dans la région parisienne, organise des ateliers mémoire sur un quartier d’immigration algérienne : les migrants âgés, qui manquent de visibilité sociale et culturelle mais ont beaucoup de choses à apporter, sont interrogés par des jeunes, et des projections (« Le Gône du Chaaba », par exemple) sont proposées pour supporter les débats. À partir d’un travail élaboré par dix jeunes et vingt retraités, en lien avec le cadre scolaire, ce travail de recueil de paroles doit donner lieu, en octobre 2002, à une vidéo et une exposition.

Un dernier exemple : dans le Nord, des militants du Planning familial et de la CFDT créent avec des bénévoles des Petits frères des pauvres, voici vingt ans, l’association Vieillir autrement : ils constatent que dans certains quartiers, le climat se détériore, une des causes premières de conflit entre générations étant le bruit des uns supporté par les autres. Ils s’engagent alors dans la mise en place d’une médiation intergénérationnelle, mais auront beaucoup d’autres idées : organiser des visites à la maison de retraite pour les enfants du centre social, ou faire recueillir par des adolescents les récits des habitants du foyer Sonacotra, les mettre en page et les illustrer… Etc., etc. Les expériences se sont multipliées ces derniers temps.

Reconnaître la place des grands-parents dans la vie locale

En février 2002, l’Union des écoles de grands-parents européens organisait une journée d’échanges intitulée Grands-parents et lien social. De nombreuses initiatives — beaucoup de celles citées ci-dessus, et d’autres… — ont été exposées ont fait apparaître que, pour ces grands-parents au moins, une des fonctions essentielles de leur génération consistait à « être un atout nouveau dans le lien social, dans le lien contributif à la qualité de la vie, aux liens inter-humains, à la solidarité ».

On a pu y entendre les seniors se défendre de vouloir faire « à la place de » — même si certains évoquent les « travailleurs sociaux débordés » —, mais revendiquent en général haut et fort leur partenariat avec les travailleurs sociaux ou l’école. De même, lorsqu’un bénévole rencontre une situation de maltraitance — qu’elle concerne une personne âgée ou un enfant — il se doit de transmettre aux services sociaux…
À l’étranger, des expériences existent, qui peuvent enrichir la discussion : au Canada, par exemple, certaines fenêtres arborent des signaux distinctifs indiquant les lieux où les enfants peuvent trouver de l’aide s’ils en ont besoin…

Dans ses conclusions, la présidente de l’EGPE, Marie-Françoise Fuchs, proposera quelques pistes : imaginer d’autres formes de voisinage — allant même jusqu’à inventer un « covoisinage » —, renforcer le lien des générations entre elles en prévision du grand âge, élaborer des modules de formation permanente, favoriser l’émergence d’une contribution des grands-parents à la vie civile en décidant d’un certain nombre d’initiatives nouvelles, telles que la création d’un CID Seniors, sur le modèle du CIDJ (Centre d’information et de documentation de la jeunesse), ou l’édition d’un guide annuel récapitulant les différents mouvements de proximité et de citoyenneté. Un annuaire, fréquemment mis à jour par les municipalités, pourrait de même faire connaître les besoins pour d’éventuelles missions ou intérims : « avant-hier, une association de quartier me confiait qu’ils avaient répertorié plus de 150 enfants qui auraient besoin d’un grand-parent pour les chercher à l’école et les ramener ou chez eux, ou à un CMPP, ou autre »…

Et de conclure sur le fait que les politiques, les travailleurs sociaux, les associations et les individus peuvent favoriser « l’émergence d’une contribution des grands-parents à la vie civile », sous forme d’un plus non négligeable pour la génération des plus anciens, comme pour celles qui les suivent. Tout cela, pour que des cadres, voire des structures émergent, demande beaucoup de travail. Et en amont, la reconnaissance du bien-fondé d’un tel outil.

« On assiste depuis quelques années à une redécouverte du rôle de la famille dans le soutien qu’elle apporte aux personnes âgées et plus largement, à une réévaluation des solidarités entre générations », estime le sociologue Alain Rozenkier, qui participe à des recherches sur le vieillissement à la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAM). En effet, la chose est dans l’air du temps. Le programme 2002 de l’Université permanente de Paris — qui propose aux retraités et préretraités des activités culturelles — prévoit ainsi une filière Parentalité / Grand-parentalité consacrée aux relations entre générations et à la transmission des valeurs.


[1Relais Mamie-Maman (Madame Viaud) - CCAS -105, rue du Maréchal Foch - 95150 Taverny. Tél. 01 34 18 72 18

[2Grands parrains et petits filleuls - 15, rue des Épinettes - 94240 L’Haÿ-les-Roses. Tél. 01 45 46 60 66

[3Grandparenfant – 36, rue Léon Jouhaux – 59290 Wasquehal. Tél. 03 20 89 82 93

[4Fédération nationale des clubs d’aînés ruraux - 24, rue d’Anjou - 75008 Paris. Tél. 01 44 56 84 67

[5Ferme des Vigneaux - Saint Laurent - 18330 Neuvy sur Barangeon. Tél. 02 48 51 53 42. Siège social - 29, Boulevard Auguste-Blanqui - 75013 Paris. Tél. 01 45 65 97 55


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