N° 795 | du 27 avril 2006

Faits de société

Le 27 avril 2006

La réinsertion compromise des sortants de prison

Joël Plantet

Que vont devenir les outils éducatifs liés à la réinsertion des détenus ? Beaucoup pensaient que le « quartier intermédiaire sortants » (QIS) de Fresnes, structure innovante et reconnue depuis quinze ans, préparant les détenus à la sortie, avait largement fait ses preuves. Par manque de budget, il est pourtant menacé aujourd’hui de disparition brutale

Nous l’avions suivi intra-muros à ses tout débuts : le théâtre du Fil, un des nombreux partenaires du QIS, avait alors présenté, au bout de quelques années d’existence — nous étions dans la dernière décennie du siècle dernier — son travail d’atelier sur le dedans et le dehors, avec douze détenus de la maison d’arrêt de Fresnes. Saxo et percussions avaient accompagné pendant une demi-heure des textes intenses sur l’entre-deux.

Dans la maigre assistance, on apercevait quelques hauts fonctionnaires du ministère de la Justice, des détenus, la direction de la prison, des travailleurs sociaux, un ou deux gardiens, de rares journalistes. La représentation avait été suivie d’un échange, les acteurs détenus éclairant le sens de leur création et répondant aux interrogations. Le spectacle, avaient-ils estimé, leur avait permis d’essayer de « composer de meilleurs rôles maintenant dans la vie »… « Exprimer en public ces choses et créer collectivement, ça nous fait dire qu’on n’est pas encore des causes perdues… », avait résumé l’un d’eux.

D’évidence, outre la qualité de son travail artistique, cette expérience mettait à distance les préoccupations quotidiennes des détenus, les invitait à construire sensiblement un autre univers propre à modifier tout à la fois leur conscience d’eux-mêmes, leur rapport à autrui et leur vision du monde. Mais comment donc avait émergé cette atypique structure ?

Une antenne toxicomanie avait vu le jour en 1986 à la prison de Fresnes. Le quartier intermédiaire sortants (QIS), lui, était né six ans plus tard [1]

. Sa mission : accueillir, un mois avant leur sortie, une dizaine de personnes condamnées à de — relatives — courtes peines. Les détenus concernés étant considérés comme cumulant les inadaptations : souvent multirécidivistes, polytoxicomanes, atteints du sida et/ou de troubles psychiatriques (plus de 30 % des personnes en détention souffrent de troubles psychiques ou de pathologies psychiatriques).

En partenariat avec les travailleurs sociaux du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), la structure d’accompagnement prépare de manière intensive leur réinsertion, dans ses différentes dimensions d’hébergement, de santé, de formation, etc. Un accueil post-pénal peut, par exemple, être envisagé dans le centre hospitalier référent francilien. Activités sportives et théâtrales, rencontres avec divers intervenants extérieurs permettent, comme lors du spectacle que nous avions vu, de travailler aussi la question de ces allers et retours, fréquents pour certains, entre prison et monde ordinaire.

Une « catastrophe sanitaire », estiment les travailleurs sociaux

Certaines demi-journées sont ainsi consacrées à des ateliers : informatique, hébergement, élaboration de projets, simulation d’embauche (première semaine), stage de théâtre en deuxième semaine, puis ateliers juridiques, d’insertion, de communication, de santé en troisième semaine, et enfin liens avec l’extérieur, entretiens personnalisés et mise à jour des documents administratifs. D’autres activités régulatrices ou récréatives sont organisées telles que musculation, relaxation ou yoga… À l’issue du stage, est remis un agenda bourré d’adresses utiles.

Né donc en mars 1992 à titre expérimental, le QIS avait en principe deux ans pour se rendre indispensable, l’objectif étant de le pérenniser. Si la hiérarchie administrative — chef de service médico-psychologique régional (SMPR), directeur de la maison d’arrêt de Fresnes… — s’accorde aujourd’hui pour reconnaître l’apport éminemment positif de la structure, il n’en reste pas moins que le QIS est resté… expérimental. Dépendant de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (Mildt), la réorganisation actuelle de celle-ci renforce l’incertitude.

En effet, qu’en est-il, quinze ans plus tard ? Une « catastrophe sanitaire », estiment les travailleurs sociaux concernés : sur six agents — travailleurs sociaux et psychologues — il reste aujourd’hui… deux éducateurs. Le remplacement de la psychologue partie à la retraite, d’une autre psychologue et de l’éducateur partis en mutation ces dernières semaines n’est pas prévu. Postes gelés. Un membre de l’équipe actuelle, Paul Rosner, en CDD à mi-temps jusqu’en juin prochain et en formation cours d’emploi d’éducateur spécialisé, a été prié de rester chez lui pour récupérer ses nombreuses heures supplémentaires.

La première revendication est donc celle d’une « enveloppe exceptionnelle immédiate afin de permettre la continuité de l’activité des QIS [il y a deux QIS à Fresnes, un pour les hommes, un pour les femmes] jusqu’à la fin de l’année 2006 et l’élaboration d’un projet d’extension du centre de soins spécialisé en toxicomanie (CSST) rattaché au SMPR ». L’enveloppe en question entraînerait ipso facto la requalification du CDD mi-temps en plein-temps, avant d’envisager CDI et titularisation. La résistance s’organise : lettre ouverte aux députés de trois départements concernés, pétition à Jacques Chirac [2], médiatisation… Le QIS doit vivre. À suivre, de près.


[1QIS - Maison d’arrêt de Fresnes - 1 allée des Thuyas - 94261 Fresnes cedex. Tél. 01 46 15 90 75. Contact : Jocelyne Moulin (06 64 16 23 87) ou Paul Rosner (06 63 12 01 29)