N° 693 | du 22 janvier 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 janvier 2004

Il faut recentrer la protection de l’enfance sur l’enfant

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Thème : Protection de l’enfance

Pédopsychiatre à l’hôpital Bellevue de Saint Etienne, Maurice Berger dresse, dans son dernier livre, un constat alarmant de l’échec de la protection de l’enfance. Il s’en explique aujourd’hui.

Dans votre livre, [1] vous vous appuyez sur des exemples où le maintien des liens de l’enfant avec son ou ses parents dans sa famille s’avère catastrophique. Vous ne parlez quasiment pas des situations où le patient travail de retissage des liens a porté ses fruits. Vos propos ne risquent-ils pas de noircir et minimiser cette action qui est loin d’être négligeable ?

Dans ce livre je dénonce effectivement les conséquences désastreuses du maintien à tout prix des liens, mais je préconise aussi de retisser des liens chaque fois que c’est possible. Ceci précisé, qui est capable actuellement de dire la proportion des situations où on arrive à retisser ces liens et celles où ça ne marche pas ? Personne ne peut le dire, parce qu’on ne possède pas de guide permettant d’évaluer l’état de l’enfant. Quand je suis face à un professionnel de la protection de l’enfance, soit un juge, soit un éducateur ou un inspecteur de l’aide sociale à l’enfance, et que je lui demande comment il apprécie que tel bébé est en situation de danger ou pas, il ne peut pas me répondre, car il ne possède pas les outils nécessaires pour estimer la gravité du danger qui menace l’enfant. Il ne peut donc pas se rendre compte véritablement si son action est adéquate ou non.

Entre les situations où la compétence parentale peut être assez facilement réactivée et celles où elle est fortement compromise, il y a toutes les situations intermédiaires où il est bien compliqué de trancher dans un sens ou dans un autre. Le risque est toujours présent de maintenir artificiellement des liens au détriment de l’enfant mais aussi de les distendre tout autant à son détriment. Possédez-vous une méthode pour ne pas se tromper ?

Eviter en priorité toute séparation abusive, s’il faut le préciser. Et quand l’on ne sait pas quelle est la meilleure décision à adopter, je préconise d’évaluer précisément l’état de l’enfant. Ensuite je propose de se donner un délai, pour constater si la situation évolue favorablement. Or, en France, nous partons avec des faux délais. Je me souviens d’un rapport d’éducateur expliquant qu’il fallait continuer à donner à une mère la possibilité de retrouver des capacités maternelles, car si les progrès réalisés en un an pouvaient apparaître minimes, ils représentaient néanmoins une évolution considérable. Le problème, c’est que les conclusions de ce rapport rédigé en 1996, se retrouvent à l’identique en 2002 ! Dans les six années qui séparent ces deux écrits, l’enfant a eu le temps de développer des troubles à la limite du psychotique. Dans ce type de situation, il faut donc impérativement prévoir non seulement des évaluations précises mais aussi une butée dans le temps.

Les professionnels subissent aujourd’hui les feux croisés des critiques d’une part, de ceux qui leur reprochent de ne pas suffisamment travailler avec les parents et d’autre part, de ceux comme vous qui évoquent la trop grande influence de l’idéologie familialiste. Ne pensez-vous pas qu’ils essaient après tout de faire au mieux avec les moyens qui leur sont donnés ?

L’acharnement à vouloir maintenir les liens à tout prix aboutit à une détérioration telle qu’il est parfois bien tard pour faire évoluer positivement la situation. Comme l’enfant a déjà structuré un attachement pathologique à ses parents, avec une intériorisation de la violence parentale et des angoisses d’abandon, on a perdu sur tous les plans : l’enfant doit finalement être séparé, mais c’est fait trop tard, donc il va quand même mal. Avec les outils qu’on a actuellement, on a les plus grandes chances de mal faire.

Au Québec, même si tout est loin d’être parfait, depuis 1995, il y a eu pas moins de trois améliorations successives du guide d’évaluation des capacités parentales. Leur législation est centrée sur la protection du développement affectif et intellectuel de l’enfant qui est considéré comme devant être la priorité absolue. L’option du projet de vie permanent en dehors de la famille biologique y est vécu non comme un échec, mais comme une chance possible pour l’enfant. J’affirme que tant que notre loi n’aura pas changé, les éducateurs seront coincés entre les deux critiques d’en faire trop ou pas assez face aux parents. Tant qu’ils n’auront pas la boussole d’une loi centrée véritablement sur le développement de l’enfant, ils ne pourront que se trouver insatisfaits de leur travail. Améliorer leur formation ou leur donner un guide d’évaluation restera insuffisant tant que la législation ne privilégiera pas véritablement l’intérêt de l’enfant.


[1L’échec de la protection de l’enfance, Dunod, 2003, (lire la critique)


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