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30 novembre 2017

Journée mondiale de lutte contre le sida : le combat continue

Avec 6 000 nouvelles contaminations chaque année, le nombre de découvertes de sérologie positive au VIH ne baisse plus en France depuis 10 ans. Dans son dernier point sur l’épidémie à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida ce 1er décembre, l’Institut national de veille sanitaire s’inquiète d’une épidémie cachée importante. Environ 25 000 personnes séropositives n’auraient pas été dépistées, dont 70% seraient des hommes. Parmi eux, des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) (40%) et des personnes hétérosexuelles d’origine étrangère, notamment d’Afrique subsaharienne (40%), une constante dans les découvertes des infections à VIH depuis 2003.

Les nouvelles préventions ne suffisent pas

Pourtant, ces dernières années, la prévention et le dépistage de ce virus ont connu des révolutions : sortie du « tout préservatif », introduction du TasP (Treatment as Prevention) - sous traitement et avec une charge virale indétectable, la personne séropositive n’est plus contaminante – et de la prophylaxie pré-exposition (PreP) pour les personnes ayant des comportements sexuels à haut risque, arrivée des tests rapides d’orientation diagnostic (TROD) et des auto-tests. Si le nombre de découvertes de séropositivité baisse chez les hétérosexuels depuis le début des années 2000, il ne diminue pas chez les HSH qui représentent près de la moitié des nouvelles découvertes de séropositivité en 2016. L’INVS s’alarme en outre de l’importance des co-infections avec des infections sexuellement transmissibles (IST) que l’on pensait disparues, comme la syphilis, notamment chez les HSH.

Des discriminations tenaces

« Les discriminations et les stigmatisations dont sont victimes les gays, les travailleurs·ses du sexe, les usagers·es de drogue ou les migrants·es renforcent leur vulnérabilité face au virus » pense le président de Aides, Aurélien Beaucamp. À l’occasion du 1er décembre, l’association sort un rapport sur ces discriminations. Il montre que les personnes séropositives se heurtent à « des entraves tenaces dans l’accès à l’emprunt », un « détournement de procédure massif » fragilise le droit au séjour pour raisons médicales pour les étrangers gravement malades et les politiques répressives envers les travailleurs·ses du sexe dégradent les conditions d’exercice et fragilisent les pratiques préventives.

« Sida : c’est quand qu’on guérit ? » sera le mot d’ordre de la manifestation parisienne traditionnelle du 1er décembre. « Nous pourrions vous parler de nos réserves vis-à-vis de ceux qui parlent de la fin du sida, alors que les moyens alloués à la prévention sont absents, que l’accès aux soins et aux droits est inégal, que les discriminations sur lesquelles pousse le sida perdurent » souligne le texte d’appel.


29 novembre 2017

PJJ : délabrement dans le 93 et maigre budget national

Éducatrice en AEMO à Montreuil et représentante syndicale CGT PJJ, Sophie Benhaim a découvert cette année l’état de dégradation du foyer PJJ de Rosny-sous-Bois. Fuite d’eau dans les chambres, absence de chauffage, sanitaires bouchés, douches inutilisables obligeant les jeunes à se laver à la piscine, pas de lumière dans les toilettes, draps déchirés…

Depuis trois ans déjà, le délabrement du bâtiment impacte le fonctionnement de l’équipe éducative et des 12 jeunes âgés de 15 à 18 ans. Sur les 14 agents de l’unité éducative d’hébergement collectif (UEHC), 7 ont demandé leur mutation en 2016, puis 3 en 2017. Tous ont été remplacés par des vacataires.

Pour des conditions d’accueil décentes

Après l’été, le CHSCT réclame une suspension temporaire d’activité afin de « remettre l’UEHC aux normes dans le but d’offrir des conditions d’accueil décentes aux jeunes et aux professionnels, de laisser le temps et l’espace aux professionnels d’élaborer les bases de leur action éducative commune et de constituer un nouveau groupe de jeunes n’ayant pas connus ces multiples dysfonctionnements institutionnels ».

Faute de réponse de la Direction territoriale de la PJJ de Seine-Saint-Denis, et malgré un manque de mobilisation du personnel, la syndicaliste décide d’adresser une lettre ouverte au Préfet le 2 octobre. « Tous les éléments relatés ci-contre témoignent de nos observations de terrain ou du récit de jeunes placés dans cette structure, dont nous assurons le suivi éducatif en milieu ouvert » écrit-elle.

Lettre ouverte au préfet

Un appel au rassemblement devant la préfecture est lancé le 17 octobre auprès des éducateurs spécialisés et de la PJJ du 93. La Direction territoriale de la PJJ se déplace sur site pour constater les dégâts. Il s’en suit un gros nettoyage, un changement des toilettes, mais les problèmes de plomberie persistent et l’achat de mobilier neuf n’a pas résisté à l’ambiance dégradée de l’établissement.

Pour le gros œuvre, un budget de 26 000 euros a été débloqué sur 2017, rallongé de 25 000 euros en 2018. La majorité des jeunes ayant vécu les fortes dégradations de l’été a été placée ailleurs. « Les quelques collègues encore en poste attendent de voir avant de se remobiliser, nous avons rendez-vous en décembre » précise Sophie Benhaim.

Un budget insuffisant

Au-delà de ce cas particulier, la CGT PJJ envisage de lancer un mouvement sur la région parisienne, où la situation se dégrade partout. « Avec les réductions de moyens humains, nous mettons plus de temps à intervenir et constatons une augmentation des incarcérations de mineurs. »

Le projet de loi de finances (PLF) pour l’année 2018, avec un budget de 857,2 millions d’euros pour la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), soit 3,4% d’augmentation par rapport à cette année, est donc insuffisant selon ces nombreux acteurs.

Lutte contre la radicalisation, à quel prix ?

La Fédération des associations de protection de l’enfant (CNAPE) et la Fédération nationale des services sociaux spécialisés (FN3S) montrent dans un rapport d’observation (Projet de loi de finances 2018, Budget de la PJJ, CNAPE et FN3S) que l’enveloppe concernant le secteur associatif n’augmentera que de 1,7 millions. Il permettra au mieux de maintenir l’activité des structures et de gérer les dépenses liées aux personnels. Or le rapport demande que soient évalués les budgets en fonction des besoins réels et non supposés des associations. La Cour des Comptes avait déjà souligné en 2014 « une régulation de l’offre essentiellement budgétaire et une absence de confrontation des capacités et des besoins ».

Les fortes augmentations de budget connues sur les années 2016 et 2017 étaient liées au plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme. Les fédérations regrettent qu’elles n’aient pas permis d’investir dans de nouvelles mesures : réduction des délais d’attente auprès des magistrats, élaboration de réponses diversifiées ou renforcement du milieu ouvert, des besoins souvent sous-estimés.

Un état des lieux nécessaire

En 2018 par exemple, l’enveloppe dédiée à la diversification des hébergements - au côté des Centres éducatif renforcés et Centres éducatifs fermés - sera en baisse et ne donnera pas les moyens aux associations de proposer des alternatives innovantes et ajustées aux mineurs.

Repenser la Justice des mineurs et la doter de crédits supplémentaires pour qu’elle puisse remplir sa mission de réinsertion et de socialisation, voilà ce que revendiquent les fédérations. Elles demandent également qu’un état des lieux du dispositif pénal soit effectué ainsi qu’un diagnostic territorial sur les besoins rencontrés.


28 novembre 2017

À Marseille, une mobilisation inédite des mineurs isolés étrangers

La semaine dernière, Marseille a été le théâtre d’une victoire sans précédent pour les mineurs isolés étrangers : l’ouverture d’un foyer d’urgence de soixante-cinq places grâce à la mobilisation d’une soixantaine de jeunes et de leurs nombreux soutiens. Le département a fini par céder face à une bataille qui n’a pas lésiné sur les symboles.

Mardi 21 novembre à 15h, une quarantaine de jeunes garçons s’installent dans l’église Saint-Ferréol situé sur le Vieux Port. Des accompagnateurs du Collectif soutien migrants 13, du Réseau éducation sans frontières (RESF) et de la Cimade expliquent leur situation aux prêtres. Ils sont livrés à eux-mêmes et dorment à la rue : trente d’entre eux ont pourtant une ordonnance de placement provisoire (OPP) censée s’appliquer dans les 48h. Certains attendent depuis des semaines, voire des mois. Face à l’urgence d’une mise à l’abri, les prêtres, en concertation avec l’archevêque, acceptent d’héberger les jeunes pour une nuit.

« Nous ne sommes pas du bétail »

La presse couvre immédiatement l’évènement. « En terme de coup médiatique, c’est du pain bénit, s’amuse le lendemain matin l’un des prêtres. Maintenant, les autorités doivent prendre le relais. Ici, il n’y a qu’un WC et un point d’eau, nous ne pouvons pas les laisser s’installer dans ces conditions ». Sous la pression, et dans l’attente d’une réponse du Conseil départemental, l’église finit par accorder son hospitalité jusqu’au samedi.

Le service « mineurs isolés » de l’Addap13 propose alors un hébergement entre 19h et 8h. Refus des mineurs non accompagnés : « Nous ne sommes pas du bétail qu’on rentre à l’étable le soir et qu’on laisse en pâture la journée. Nous voulons un foyer, un accès à l’éducation et à la santé avec des éducateurs pour nous accompagner. »

Une ambiance « Nuit debout »

Ponctué par des réunions et des prises de paroles, le quotidien s’organise : préparation des repas, départs pour la douche, vestiaire, ménage… L’église devient le rendez-vous des militants et des personnes touchées par le sort de ces mineurs, qui refusent toute distinction entre ceux qui ont l’OPP et les autres, répètent qu’ils veulent étudier, apprendre un métier et se rendre utile au pays qui les accueillent. L’ambiance tourne Nuit debout, ou plutôt « MIE debout ».

Jeudi matin, alors que des fidèles se plaignent de ne plus pouvoir prier en paix, les prêtres demandent une délocalisation du mouvement dans une église mieux adaptée mais excentrée. Après concertation, les jeunes refusent, craignant pour la visibilité de leur mouvement. Le ton monte, l’évêché menace et pose un ultimatum à 15 heures. La rumeur d’une évacuation par les CRS court.

Un quart d’heure avant l’échéance, les prêtres annoncent que les jeunes peuvent rester... La tension est palpable quand l’Addap13 fait une nouvelle proposition : un foyer d’urgence de 65 places ouvert tous les jours et 24h sur 24. L’avancée est conséquente : le service mineurs isolés ne disposait jusqu’ici que de 21 places. Les jeunes hommes acceptent mais refusent de partir de nuit, en catimini. Rendez-vous est pris pour le lendemain matin.

Tensions entre militants et travailleurs sociaux

Vendredi matin, le déménagement s’opère en cortège jusqu’à l’établissement situé à un quart d’heure de l’église. L’ambiance est tendue entre les militants et l’équipe de travailleurs sociaux. Les militants reprochent à l’Addap13 de jouer le jeu du département qui laisse à la rue des mineurs non accompagnés - ils seraient 400 dans les Bouches-du-Rhône. « Je vous remercie même si nous n’avons pas toujours eu les mêmes priorités, déclare David Le Monnier, directeur du service des mineurs isolés de l’Addap13. Je sais que c’est difficile de vous demander d’avoir confiance en nous, mais des rendez-vous sont pris et nous allons continuer à travailler ensemble. Maintenant, nous allons nous concentrer sur la situation des jeunes ».

Malgré cette victoire, la vigilance reste de mise. « En cas de besoin, nous avons les numéros de nos soutiens et des journalistes » signalent les adolescents.


27 novembre 2017

Cinéma : « 12 jours » , troisième volet du triptyque de Raymond Depardon

Avec San Clemente (1982) et Urgences (1987), le documentariste de Raymond Depardon clôt un triptyque sur l’univers de l’hôpital psychiatrique, en salle le 29 novembre. Depuis septembre 2013, la loi préconise pour tout patient hospitalisé sans son consentement une présentation à un juge des libertés et de la détention avant douze jours, puis tous les six mois. Le juge, qui doit décider de la reconduite ou non de l’hospitalisation en s’appuyant sur les écrits des psychiatres, est simplement le garant de la régularité de la procédure.

Trois caméras

Le centre hospitalier Le Vinatier, à Lyon, a accepté de laisser filmer lors de ces courtes audiences (d’une durée de quinze minutes environ) les trois caméras immobiles de Depardon. Une sur le juge, une sur le patient et son avocat, une pour le plan d’ensemble. Ce dispositif minimaliste permet de saisir sur le vif ces instants suspendus, entre patients apaisés d’être écoutés et juges parfois incrédules face aux propos incohérents et souffrances intimes. Sur les soixante-douze patients filmés, le réalisateur a gardé dix portraits.

Humanité

Du burn-out au meurtre, les maux des patients sont filmés avec une immense bienveillance, et toutes les fragilités du monde semblent se croiser dans cette petite salle impersonnelle. Une femme exprime toute la violence de la contention, ce moment où elle est « déshabillée pour ensuite mettre une blouse en papier ». Une autre patiente souhaite « rentrer chez elle pour mourir ». « Le docteur peut pas tout faire, y’a moi aussi qui peut faire » assure cet autre patient.

Empathiques, parfois décontenancés, les juges écoutent, rassurent comme ils peuvent. Cette femme que son employeur a amenée, car elle craquait complètement. Cette jeune fille qui ne voit plus sa fille qu’en visite médiatisée. Cet homme qui a donné plusieurs coups de couteaux, mais qui va mieux, longtemps après. « J’ai la folie d’un être humain » résume un jeune homme de vingt ans. Grâce à ce documentaire poignant, ces hommes et femmes révèlent, au-delà de leurs failles, toute l’humanité qui est la leur.


24 novembre 2017

Lancement des États généraux des migrations

Changer radicalement de politique migratoire : dans ce but, 470 organisations ont lancé les Etats généraux des migrations le 21 novembre. Depuis leur première tribune publique le 15 juin dernier, puis une seconde le 24 juillet après l’annonce du « plan migrants », elles demandent au Président et au Premier ministre l’organisation d’une conférence nationale d’urgence pour des politiques alternatives d’accueil. Jean-Claude Mas, secrétaire général de la Cimade, décrit « une politique de contrôle, de tri, de dissuasion, d’éloignement, d’expulsion » mêlée « dans des proportions inégalées ces dernières années au mépris des droits fondamentaux des personnes migrantes ».

Cette logique de tri était également dénoncée le 22 novembre, dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron, par la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS). Elle s’inquiète de voir se développer « massivement des dispositifs dérogatoires au Centre d’accueil pour les demandeurs d’asile (CADA) » désignés par des sigles multiples (CAES, PRAHDA, CPO, CARA, CAO… ) qui placent « les associations gestionnaires de ces capacités d’accueil dans des missions de contrôle contraires à la déontologie du travail social ».

Réalité « glaçante »

Face à l’absence de toute réponse, les 470 associations mettent désormais en place une concertation nationale pour démontrer qu’une autre politique est possible. Elles veulent prendre à contrepied le discours officiel distinguant les « bons » étrangers des « mauvais », les réfugiés et les migrants économiques : une distinction impossible tant les problématiques peuvent être liées.
Elles alertent sur les mesures envisagées dans le futur projet de loi sur l’immigration : allongement à 90 jours de la durée de rétention, création de la notion de « pays tiers sûrs », pour y renvoyer les personnes qui y ont transité. Elles dénoncent la politique aux frontières et sa réalité « glaçante » selon Pierre-Alain Mannoni, de Solidarité Migrants 06 à Nice. « Nous sommes témoins de scènes de guerre dans la montagne, à proximité de la frontière, des militaires, en treillis avec des armes de guerre, qui sortent de la nuit pour assaillir des migrants » observe-t-il.

Accueillir autrement

Ce rassemblement rare d’associations très diverses veut mettre en lumière toutes les initiatives citoyennes, tous les collectifs qui sur le terrain, chaque jour, pallient la politique gouvernementale de non-accueil : hébergements citoyens, distributions de biens essentiels et de repas, accompagnements dans les démarches. Leurs premières actions auront lieu le 18 décembre, journée internationale des migrants. Leurs propositions, issues de la concertation nationale, seront dévoilées au printemps prochain.


23 novembre 2017

Une éducatrice assassinée : retour sur un drame

Le 11 novembre dernier, à Poitiers, quelques centaines de travailleurs sociaux ont rendu hommage à Marina Fuseau, éducatrice spécialisée, poignardée quelques jours plus tôt sur son lieu de travail par une résidente souffrant de troubles psychiques. Deux ans et demi auparavant, un autre éducateur, Jacques Gasztowtt, avait été lui aussi assassiné dans l’exercice de ses fonctions (LS n° 1215). Didier Dubasque, membre du Haut-Conseil du travail social (HCTS) et assistant de service social, nous livre son analyse.

Plusieurs situations dramatiques ont récemment endeuillé la communauté des travailleurs sociaux et plus particulièrement celle des éducateurs spécialisés. Ces drames sont révélateurs des tensions et des violences inscrites dans notre système social notamment dès lors que les auteurs de ces actes pouvant aller jusqu’au crime ou la tentative d’homicide sont sujets à des troubles psychiatriques. Ceci n’excuse pas cela, direz vous, et vous avez raison.

« La forêt qui pousse silencieusement »

La violence de certains usagers des services sociaux est une réalité qu’il ne faut pas occulter. Pour autant elle n’est pas du tout représentative des pratiques de l’ensemble des personnes accompagnées. Elle ne peut nous faire oublier tous ces temps de partage, tous ces actes quotidiens d’écoute, de conseils, d’accompagnements éducatifs et sociaux qui se construisent dans un respect mutuel de personne à professionnel mais aussi de personne à bénévole. « Si l’on voit et l’on entend un arbre qui tombe, on ne voit pas la forêt qui pousse silencieusement. » Cette forêt qui pousse contre vents et marées a besoin d’attention, de respect et de prévenance.

Travailleurs sociaux, nous sommes bien placés pour savoir que la société n’est pas binaire avec d’un coté les criminels ou ceux qui pourraient l’être, et de l’autre ceux qui sont victimes d’un système qui les oppresse. Certaines victimes peuvent devenir tyranniques et vice versa. Enfin, nous ne nous étendrons pas sur certaines violences institutionnelles que des personnes « objets de mesures » subissent parfois. En aucun cas une violence ne peut en excuser une autre.

La parole de l’un et de l’autre

La violence ne survient généralement que dans un contexte où la parole disparaît. Et il est vrai que d’expérience, tous les actes de violences que j’ai pu constater au travail prennent leurs sources dans des contextes où la parole de l’un n’a plus aucune valeur aux yeux de l’autre. Rappelons nous aussi que certaines menaces sont aussi violentes que les coups. Elles instillent l’inquiétude et la peur.

Mais avoir peur, être inquiet serait un signe de manque de professionnalisme, car cette peur de l’autre est un sentiment difficile à contrôler. Les travailleurs sociaux et notamment les éducateurs apprennent justement à distinguer ce qui est rationnel, logique et ce qui relève des affects, (tout en les prenant en considération). Être « affecté » serait mal perçu par nos hiérarchies.

Question d’attitude

Nous avons une première chose à faire : parler et écrire sur nos expériences mais aussi nos inquiétudes, sur les sujets qui nous heurtent et nous interrogent.

Les menaces ou incivilités que je rencontre sont-elles en lien direct avec la situation ? Suis-je inscrit dans une démarche rationnelle, ou dois je faire face à des comportements qui ne le sont pas du tout ? Quels sont les actes et les paroles mais aussi les attitudes constatées qui sont objectivement source de notre inquiétude ? Quelle en est la graduation ? Si notre stress est en relation directe avec la situation, à quel moment avons nous été paralysés, empêchés d’agir ? Toutes ces questions devraient pouvoir être abordées de façon professionnelle.

Accepter ou non l’inacceptable

Retrouvons la source du malaise et tentons d’objectiver ce qui est en jeu. Cela nous permettra d’évaluer les risques. Il sont souvent plus importants lorsque nous faisons le choix de ne rien dire, de ne rien partager entre collègue ou avec notre encadrement qui est là normalement pour nous soutenir.

Attention toutefois à ne pas banaliser. Les travailleurs sociaux ont un degré de tolérance important. Nous pouvons même parfois accepter l’inacceptable en ne disant rien ou en préférant faire comme si nous n’avions rien entendu. Ce n’est plus possible aujourd’hui.

Oui les pratiques d’aide et d’action éducative ne sont pas sans risques et cela ne date pas d’aujourd’hui. Elles ne sont pas de tout repos pourrait-on même ajouter. Il nous faut être vigilant, continuer de faire équipe, nous soutenir mutuellement et ne pas agir comme si nous étions invulnérables. Une pratique de prudence avisée reste nécessaire.

Prenons le temps d’y réfléchir, ensemble et sans à priori. Prenons des mesures qui permettent d’éviter les débordements. Nous avons besoin de travailler dans la sécurité mais pas dans le sécuritaire. La ligne de partage n’est pas évidente, mais l’intelligence collective des équipes de travailleurs sociaux peut dans nos services apporter des réponses adaptées à nos réalités de travail.



21 novembre 2017

Les travailleurs sociaux dans la rue

Venues de tous les secteurs du social, 800 personnes selon les organisateurs, dont près de 90 étudiants de Buc ressources, ont manifesté à Paris le 20 novembre contre « la casse du travail social ». Marchandisation, appels d’offres, politique à court terme, déconstruction du Code du travail, attaques contre les conventions collectives… Sur les banderoles des manifestants s’inscrivent toutes leurs inquiétudes.

Partis du Musée d’Orsay, ils ont fait le tour des lieux de pouvoirs. Première halte au Ministère de la transition écologique et solidaire où ont été dénoncées l’arrivée des contrats à impacts sociaux, la nomination de l’un de leurs promoteurs Christophe Itier au poste de haut commissaire à l’économie sociale et solidaire. Et plus généralement la financiarisation du travail social.

Assemblée générale

La marche s’est poursuivie vers le ministère des Solidarité et de la Santé, où la fragilisation du secteur - notamment de la protection de l’enfance par les logiques d’appels d’offre - était dénoncée, puis vers le ministère du Travail.

En fin de journée, les manifestants se sont retrouvés en assemblée générale. Ils ont souligné l’importance de la convergence des luttes, syndicales ou non, du secteur privé et public, et ont exprimé leur volonté de poursuivre cette mobilisation dans la durée.

De nouvelles mobilisations prévues

L’assemblée générale a décidé de participer le 2 décembre à la manifestation contre le chômage et la précarité, dans un souci de convergence avec les mobilisations des personnes en situation de précarité, avec la volonté d’être présente dans les mobilisations du front social. Une commission de mobilisation devrait être mise en place pour organiser une nouvelle manifestation nationale dans les semaines à venir.


20 novembre 2017

Handicap et domicile : quel accompagnement vers l’extérieur ?

Après un rapport d’information du Sénat cet été mettant en lumière le manque d’accessibilité des personnes en situation de handicap à la culture, l’Observatoire des aides humaines Handéo se penche dans une étude sur la participation à la vie sociale des personnes vivant à domicile. Quels sont les accompagnements hors domicile proposés par les services d’aide à la personne ?

Des sollicitations nombreuses, des réponses partielles

Aide au déplacement pour des courses quotidiennes ou des rendez-vous, sortie pour un loisir ou accompagnement pour un séjour de vacances : le premier obstacle pour les services d’aide à la personne est de ne pas pouvoir répondre à toutes les sollicitations. Sont alors envisagées des collaborations inter-services pour augmenter l’offre.
Le cadre administratif et budgétaire rend également difficile la mise en place d’interventions extérieures : le manque de transports adaptés ou d’accessibilité, le respect du code du travail et de la déontologie entrent en ligne de compte dans la réalisation des sorties.
Et s’ils sont trop transparents dans la nature des sorties, les services craignent des coupes dans le financement - les heures de participation à la vie sociale sont incluses dans le montant de la Prestation de compensation du handicap (PCH). Ils valorisent donc peu cette démarche d’accompagnement, là où elle devrait justement être mise en lumière.

Les ingrédients d’une sortie réussie

Sur la base d’une quarantaine d’entretiens, l’étude a dégagé sept monographies, comme celle de Marine, accompagnée lors d’une croisière ou l’histoire de Jérémy qui souhaite retourner en boîte de nuit.

Ces études de cas ont permis de mettre sur pied un « protocole » pour chaque intervention hors domicile :

  • La concertation avec la personne
  • La préparation : anticipation des risques, transmission d’information avec les intervenants
  • La coordination avec les partenaires pour réaliser un suivi régulier des sorties

L’étude préconise de mieux connaître de l’environnement : identification des ressources existantes et de l’offre de service, travail en partenariat, coordination. Elle recommande aussi la formation des intervenants, la prise en compte de la parole de l’usager et la mesure de sa satisfaction sur les sorties organisées.


17 novembre 2017

Lundi 20 novembre : grève générale du travail social

Cette année en France, la Journée internationale de la protection de l’enfance sera marquée lundi par un mouvement de grève nationale des travailleurs sociaux. « Quand même la protection de l’enfance devient un secteur marchand, il est urgent de réfléchir à comment ne pas laisser faire, alerte Hervé Heurtebize de la FSU. Nous devons fédérer les différents secteurs pour enclencher une dynamique et amener le débat dans l’espace public. » L’appel intersyndical entend donc mobiliser l’ensemble des secteurs sociaux et médico-sociaux, de la prévention spécialisée jusqu’aux maisons de retraite, de la P.J.J jusqu’à l’hôpital, de l’A.S.E jusqu’à Pôle emploi…

Une standardisation dès la formation

Tous se voient sollicités car aucun n’est épargné par les politiques d’austérité, la généralisation des appels à projets, le démantèlement des conventions collectives, une commande publique qui verse de plus en plus dans le contrôle social, une marchandisation rampante du secteur. « Refusons une standardisation du travail engendrée notamment par les nouveaux modes de management, et qui démarre dès les centres de formation où les étudiants sont livrés à des conditions d’étude et de stage de plus en plus intenables » résume l’appel à la grève générale du travail social qui souhaite une convergence des luttes entre public et privé. Mais mobiliser reste compliqué quand de plus en plus de salariés sont en CDD ou ne bénéficient pas de la protection des conventions.


15 novembre 2017

Pécule jeunes majeurs : toujours si peu d’égard envers les sortants de l’ASE

C’est la tâche qui fait honte à la protection de l’enfance en France : l’accompagnement des jeunes majeurs, déjà moribonds dans de nombreux départements, ne fait la une que lorsqu’il est question d’argent. L’examen au Sénat du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS 2018) en donne la mesure.

La sénatrice UDI Elisabeth Doineau a suscité un tollé en déposant un amendement visant à supprimer le pécule des jeunes majeurs instauré par la loi du 14 mars 2016 sur la protection de l’enfance. Celle-ci permet de verser l’allocation de rentrée scolaire (ARS) de l’enfant placé sur un compte bloqué, afin de lui constituer un pécule dont il peut bénéficier à sa majorité.

Une solution de fortune

L’amendement de la sénatrice vise à réaffecter cette ARS au service de l’Aide sociale à l’enfance qui accompagne l’enfant, autrement dit, au département. Car Elisabeth Doineau estime qu’il s’agit bien d’un détournement de l’ARS, qui pose « un réel problème d’égalité de traitement » entre les enfants placés, n’étant pas tous concernés par la constitution de ce pécule. Elle évoque une « solution bricolée lors de la loi de 2016 ».

Laurence Rossignol, ancienne ministre de l’Enfance à l’origine de la loi du 14 mars 2016, ne cache pas avoir trouvé cette solution « de fortune » afin que les jeunes majeurs puissent sortir de l’ASE avec une petite somme, sans aucun surcoût pour l’Etat, à l’heure où les contrats jeunes majeurs s’amenuisent.

Effets pervers

Le Carrefour national des délégués aux prestations familiales (CNDPF), qui représente les services associatifs exécutant les mesures judiciaires d’aide à la gestion du budget familial, avaient aussi critiqué cette mesure dans Lien social, craignant qu’elle ne produise des effets pervers, comme le désinvestissement parental des parents dont l’un ou les enfants sont placés.

Ces derniers ont vite réagi : une pétition recueillant plus de 8 000 signatures à ce jour a été lancée par Magali Panova et Lyes Louffok, anciens enfants placés, soutenus notamment par le Carrefour national de l’action éducative en milieu ouvert (CNAEMO). « Sortis du cadre de l’Aide Sociale à l’Enfance, nous sommes pourtant privés de tout : famille, soutien, logement, diplômes. Et c’est avec ce rien que nous risquons de rejoindre les rangs de la misère : déjà 40% des jeunes SDF sont passés par l’ASE » rappellent-ils.

Le devoir de l’État

Le Conseil national de la protection de l’enfance a par ailleurs demandé hier le maintien du pécule, « malgré la complexité et les limites de cette mesure et l’impérieuse nécessité d’aller au-delà ». Car c’est bien le cœur du problème : pour cause de finances publiques en berne, de nombreux départements cherchent à se désengager de tout accompagnement, pas seulement financier, de ces jeunes… pourtant parmi les plus fragiles de notre société.